Les syndicats américains à un tournant

Après trente ans de néolibéralisme et huit ans de présidence Bush, la gauche américaine a placé beaucoup d’espoir dans l’élection de Barack Obama. Le mouvement syndical en particulier s’est mobilisé massivement pour le faire élire. Cet espoir a été passablement douché,
Après trente ans de néolibéralisme et huit ans de présidence Bush, la gauche américaine a placé beaucoup d’espoir dans l’élection de Barack Obama. Le mouvement syndical en particulier s’est mobilisé massivement pour le faire élire. Cet espoir a été passablement douché, notamment du fait du blocage au Congrès de la législation qu’attendaient les syndicats : l’Employee Free Choice Act (EFCA). Afin de combattre la désyndicalisation de la force de travail (cf. encadré), les syndicats américains doivent recourir à de nouveaux modes d’organisation. Petit tour d’horizon.

 

Syndicalisme majoritaire

Dans le système américain de négociations collectives, lesyndicat, reconnu par l’employeur, négocie non seulement les salaires, mais aussi les conditions de travail et les « bénéfices sociaux », tels que les retraites et les assurances qui revêtent une importance cruciale dans un système politique très libéral où l’Etat n’assure qu’un minimum. Pour être reconnu, le syndicat doit obtenir le support de la majorité des travailleuses·eurs. Dès que cette majorité est atteinte, il est réputé représenter l’ensemble du personnel, et peut d’ailleurs obtenir, dans la négociation du contrat collectif de travail, de prélever des cotisations obligatoires.

Le problème réside dans la reconnaissance de cette majorité. Aujourd’hui, si au moins 30% des employé·e·s le demandent (en signant une pétition), le Comité national des rapports de travail (NLRB), un organisme semi-judiciaire, organise une votation à bulletins secrets afin de déterminer si le syndicat représente une majorité de voix. Or, ces votations se font dans un contexte très dur dans lequel les patrons tentent généralement d’intimider les travailleuses·eurs et ces élections sont largement biaisées en faveur du patronat.

 

« Card-check » et neutralité

Il existe néanmoins une deuxième possibilité (dite « card-check »), qui a été plus souvent utilisée ces dernières années, par laquelle un employeur peut, à son bon vouloir, reconnaître un syndicat si celui-ci obtient le soutien de plus de 50% des salarié·e·s, au moyen de bulletin d’adhésion. Le problème est alors que les organisations qui ont recours à cette tactique pour syndiquer les travailleuses·eurs doivent généralement passer un accord de « neutralité » avec l’employeur dans lequel les deux parties s’engagent mutuellement à ne pas s’attaquer. D’après Kim Moody, un spécialiste des mouvements syndicaux, cette tactique très longue et très coûteuse n’a pas porté ses fruits en termes de recrutement, et de surcroît conduit à une vision très « collaborative » du rapport entre patron et syndicat.

Les organisations syndicales ont donc concentré leurs efforts dans une stratégie alternative de syndicalisation, moins exposée aux attaques patronales, qui est celle contenue dans l’EFCA et qui est identique à la possibilité précédente, sauf sur un point crucial : dès lors qu’une majorité des employé·e·s aurait signé ces cartes, le syndicat devrait être automatiquement (et non volontairement) reconnu par l’employeur comme partenaire pour une négociation collective. L’EFCA est actuellement bloqué au Congrès, malgré la majorité démocrate.

 

Vers un syndicalisme non majoritaire ?

Dès lors, certaines sections du syndicalisme américain proposent de s’engager sur une autre voie, qui, d’ailleurs, existait dans les années 1930 : les négociations non-majoritaires. Il s’agit d’une négociation entre le patron et le syndicat dans laquelle le syndicat ne représente pas l’ensemble des travailleuses·eurs, mais uniquement ses propres membres. Cette stratégie permettrait (et nécessiterait) une approche par le bas visant à organiser les travailleuses·eurs sur le lieu de travail dans un syndicat, quand bien même celui-ci ne serait pas majoritaire. Aujourd’hui, une majorité des salarié·e·s américain·e·s souhaiteraient faire partie d’un syndicat mais ne le peuvent pas car il n’y a pas de syndicat majoritaire sur leur lieu de travail. Avec une telle approche, des petits syndicats, y compris indépendants, et peut-être plus radicaux (par exemple les Industrial Workers of the World de tradition socialiste et anarchiste) pourraient développer leurs activités.

 

Le syndicalisme de mouvement social

Le syndicalisme non majoritaire pourrait donc revenir en force. Le NLRB, qui comporte désormais une majorité de membres nommés par Obama, pourrait d’ailleurs rendre prochainement une décision allant dans ce sens. Quoi qu’il en soit, cette direction correspondrait à celle qu’ont prise les franges les plus mobilisées et inventives du mouvement syndical américain ces dernières années. Essayant de dépasser le syndicalisme d’« affaire », en mobilisant les segments de la classe ouvrière les moins syndiqués (travailleuses·eurs migrant·e·s, nettoyeuse/eur·s, …) et en impliquant les communautés (quartiers, villages, mais aussi groupes religieux,etc.) à côté et au-delà du lieu de travail, une nouvelle forme – le syndicalisme de mouvement social – est en train de s’inventer, pour répondre aux transformations du capitalisme et de la classe ouvrière.

 

Romain Felli

 

Sources

New Politics

Labor Notes

 

Encadré:

Les travailleuses·eurs américain·e·s sont organisés en deux grandes centrales syndicales, l’historique AFL-CIO (11 millions de membres) et la fédération Change to win (scission de l’AFL-CIO, formée en 2005; 5 millions de membres). Avec un taux de syndicalisation de 12,4% (mais seulement 9,2% dans le secteur privé), le syndicalisme s’érode constamment depuis le sortir de la deuxième guerre mondiale (avec 36% de syndicalisation).

 

Pour comparaison, voici le taux de syndicalisation (en 2008 ;source OCDE) dans différents pays : Suisse, 18.3% ; Canada, 27.1% ; Danemark, 67.6% ; Allemagne, 19.1% ; Japon, 18.2% ; Royaume-Uni, 27.1% ; France, 7.7%.

 

Publié dans le Mensuel Pages de gauche, n°92, octobre 2010

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