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Billet de blog 12 avr. 2014

Ecologie et politique?

A la suite de mon article du mois dernier attaquant l’initiative dite «Ecopop» et son idéologie rance, un cher collègue m’a avoué n’avoir jamais très bien compris ce que les «écologistes» voulaient en politique. Pourquoi certains s’en prennent-ils à la taille de la population alors que d’autres veulent la décroissance de la consommation? Sont-ce les mêmes d’ailleurs?

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A la suite de mon article du mois dernier attaquant l’initiative dite «Ecopop» et son idéologie rance, un cher collègue m’a avoué n’avoir jamais très bien compris ce que les «écologistes» voulaient en politique. Pourquoi certains s’en prennent-ils à la taille de la population alors que d’autres veulent la décroissance de la consommation? Sont-ce les mêmes d’ailleurs?

Ces questions sont difficiles et on ne peut bien y répondre qu’en faisant l’histoire des mouvements écologistes et des partis verts, tâche bien impossible sur le peu de place dont je dispose. Disons qu’on a pu voir la fusion dans les années 1970 et 1980 entre une tendance formellement apolitique («ni à droite ni à gauche, mais en avant») mais en réalité très conservatrice, et une tendance de gauche radicale («écologie politique») plutôt libertaire et socialiste. Cette identité ambigüe s’est encore complexifiée par l’acceptation assez générale de la part des écologistes des préceptes libéraux dans les années 1990 (principe du pollueur-payeur, internalisation des coûts écologiques dans les prix, écotaxes, marché de permis de polluer, etc.). Aujourd’hui, on a donc des écologistes clairement libéraux (les Verts-libéraux et une partie des Verts), des écologistes sociaux plutôt libertaires (chez les Verts aussi et dans le mouvement de la décroissance), des écologistes sociaux plutôt socialistes (dans la gauche réformiste PS, POP, Solidarités, Verts aussi) et de fieffés réactionnaires (tendance Ecopop, qu’on retrouve à droite, mais encore chez les Verts).

Dans les années 1970, le biologiste américain Paul Ehrlich propose une formule très problématique, mais qui résume assez bien les divergences politiques entre écologistes: I=PAT. Autrement dit, les impacts sur l’environnement (I) sont l’effet d’une combinaison entre la taille de la population (P), la richesse (affluence, A) et la technologie (T). Personne ne sait vraiment mesurer chacun de ces facteurs et, en fait, on n’est même pas sûr du sens dans lequel les variations influent négativement sur les impacts sur l’environnement. Mais cette formule permet de distinguer entre positions politiques au sein de l’écologie.

Les conservateurs et les réactionnaires auront tendance à souligner le problème de la «bombe P» (une formule de Ehrlich lui-même), c’est-à-dire de la croissance de la population qui est vue comme la cause des problèmes de famine, de pauvreté et de surexploitation des ressources. En général, c’est surtout l’«explosion démographique» (noter la métaphore militaire) des populations des pays du Sud (des non-Blancs) qui prose problème à ces écologistes-là. (Même si, pour être honnête, il existe une très petite tendance de «néomalthusiens» anarchistes et sans préjugés raciaux ou sociaux).

Les tenants de la décroissance proposent plutôt de faire décroître le niveau de richesse (A), ainsi que celui de la technologie (T) des sociétés contemporaines, notamment des pays (sur)industrialisés. On se trouve donc plutôt de côté d’une critique de la (sur)consommation, de la production des besoins inutiles, et de la libération de la dépendance à la «méga-machine» économique, au profit d’un partage plus égalitaire des biens et des ressources et d’une satisfaction des besoins réels plutôt que du luxe.

Les écologistes libéraux pensent, eux, que c’est un accroissement de la richesse (donc une croissance économique plus soutenue) qui permettra de faire diminuer les impacts environnementaux, en permettant l’amélioration des technologies (T) employées aujourd’hui. L’intégration de la nature dans le marché (grâce à l’économie verte, aux paiements pour services environnementaux, etc.) est d’après eux une manière de réduire les impacts grâce à l’accroissement de la richesse (A).

Bref, l’«écologie», comme simple amour de la nature ou souci pour la biosphère, ne constitue pas une politique. Les «écologistes» sont multiples et ceci reflète des divisions sociales, économiques et politiques plus fondamentales.

Romain Felli

Article paru dans le quotidien suisse, Le Courrier, le 20 mars 2014.

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