Ecopop : une mauvaise réponse à une mauvaise question, mais fondée sur un vrai problème.

L’initiative dite « Ecopop » propose de limiter très fortement l’immigration en Suisse pour des motifs de protection des ressources naturelles et du paysage. A gauche, de très nombreux arguments ont déjà été avancés contre cette initiative xénophobe, isolationniste, dangereuse, inapplicable, suicidaire, etc. Mais comme souvent, on peut penser que ces arguments ne toucheront que les personnes déjà convaincues. Celles et ceux qui souhaitent « sauvegarder la tradition humanitaire de la Suisse » ou « ne pas rompre nos relations avec l’Union Européenne » votent déjà à gauche ou pour la droite libérale...

L’initiative dite « Ecopop » propose de limiter très fortement l’immigration en Suisse pour des motifs de protection des ressources naturelles et du paysage. A gauche, de très nombreux arguments ont déjà été avancés contre cette initiative xénophobe, isolationniste, dangereuse, inapplicable, suicidaire, etc. Mais comme souvent, on peut penser que ces arguments ne toucheront que les personnes déjà convaincues. Celles et ceux qui souhaitent « sauvegarder la tradition humanitaire de la Suisse » ou « ne pas rompre nos relations avec l’Union Européenne » votent déjà à gauche ou pour la droite libérale...

Bien sûr, il faut rappeler que ce n’est jamais en montant les migrant·e·s contre les travailleurs et travailleuses déjà installé·e·s en Suisse que l’on a obtenu la moindre conquête sociale. Bien au contraire, la droite en Suisse a une longue tradition de division des classes populaires entre « étrangers » et  « indigènes » qui malheureusement porte souvent ses fruits. Et c’est bien entendu le rôle des syndicats et de la gauche de rappeler cette solidarité en appelant à refuser l’initiative « Ecopop ».

Mais il me semble que l’on fait erreur en traitant « Ecopop » trop fortement sous l’angle des droits fondamentaux ou de la migration. Car une bonne partie des gens qui seront tentés de voter pour cette initiative le feront pour des motifs qui relèvent d’abord de la protection de la nature et des paysages et qui traduiront certainement autant un rejet de l’urbanisation non-maîtrisée et de la croissance absurde qu’un rejet de la population étrangère. Et dans l’électorat de gauche ces motifs seront certainement importants.

Bien sûr une partie de la gauche continue d’avoir de la croissance et du progrès une vision très quantitative dans laquelle « plus » signifie quasi automatiquement « mieux ». Mais pour l’essentiel de la gauche, malgré tout, c’est le cadre de vie qui prime. La production économique doit servir à satisfaire les besoins humains dans un cadre viable et vivable ce qui se traduit par la qualité de l’environnement, de la nature, du paysage, de la ville, etc. Nous comprenons donc que certaines personnes souhaitent exprimer leur ras-le-bol face à une extension non maitrisée du bâti sur l’ensemble du territoire et au gaspillage des ressources naturelles.

Les bouchons, les transports publics saturés à certaines heures, les pics de pollution en été, le bruit du trafic, les dérèglements climatiques, la difficulté à trouver un logement à prix abordable, le fait que les enfants ne puissent plus jouer dans la nature ou dans la rue, sont ressentis comme autant de dégradations du cadre de vie. Mais faut-il pour autant accuser l’accroissement de la population d’origine étrangère d’être responsable de ces développements ?

A y regarder de plus près ce n’est pas l’accroissement quantitatif de la population qui pose problème, mais bien le mode de développement économique et social que la Suisse (et d’autres pays industrialisés) a suivi, en particulier du point de vue du (non)aménagement du territoire. L’espace occupé par personne a considérablement crû ces trente à quarante dernières années à cause des choix d’urbanisation. La multiplication des zones villas à perte de vue, avec le mitage du territoire et l’utilisation croissante de la bagnole qu’elles impliquent, n’est tout simplement pas viable.

Et c’est là qu’il faut dire clairement qu’« Ecopop » est une tromperie, car cette initiative ne permettra en rien de résoudre les problèmes réels de ressources et de pollution que nous connaissons.

Premièrement, ces problèmes pour la plupart d’entre eux ne connaissent pas les frontières nationales. Les migrant·e·s auxquel·le-s ont refuserait l’accès à la Suisse ne continueraient pas moins d’exister, de produire et de consommer ailleurs. Le grave problème du réchauffement climatique nécessite de convaincre des pays comme la Chine ou les Etats-Unis de changer leurs systèmes de production économique. Elever des barrières contre les migrant·e·s à l’entrée de la Suisse n’y changera strictement rien.

Deuxièmement, le modèle simpliste qui voudrait que plus de population se traduise automatiquement par plus de pollution ou plus de consommation des ressources ignore de nombreux travaux démographiques qui montrent précisément la relation inverse : c’est la pression démographique qui pousse certaines sociétés à adopter des mesures de conservation des ressources et d’amélioration de l’efficacité énergétique. Paradoxalement, c’est la densité de la population qui pousse à améliorer le bilan écologique. Des centre-ville relativement denses, comme à Zurich, Bâle ou Lausanne sont bien plus écologiques que les banlieues de villa de millionnaires.

Troisièmement, cette initiative produit un renversement idéologique monstrueux en faisant croire que le principal problème c’est la consommation des ressources en Suisse par des étrangers. En fait, c’est exactement l’inverse qui est vrai. Du point de vue écologique, c’est la consommation extrêmement importante de la Suisse de ressources (matières premières) importées de l’étranger qui n’est pas durable. Elle l’est d’autant moins que certains des centres de commandes capitalistes qui organisent l’extraction et les déplacements de matières dans le monde se trouvent en Suisse, que l’on pense au secteur quasiment non régulé du commerce des matières premières, ou encore aux multinationales de l’alimentaire installées sur les rives du bleu Léman.

Que faire alors ?

Sans surprise, si l’on veut sérieusement changer de modèle de développement et stopper notre exploitation absurde des ressources naturelles, il faut s’en prendre à la croissance sans fin de l’accumulation du capital et au modèle de consommation de l’espace actuel. Autrement dit il faut prendre des mesures qui font prévaloir l’intérêt social et écologique sur les intérêts capitalistes privés.

Ces mesures existent déjà en partie, mais il faut les renforcer, car nous continuons de payer les mauvais choix urbanistiques des décennies précédentes. Améliorer l’aménagement du territoire pour économiser du sol, et donc réduire les zones à bâtir surdimensionnées, implique de s’en prendre directement à la propriété privée du sol, aux propriétaires fonciers et aux promoteurs immobiliers. Limiter les émissions de gaz à effet de serre implique de s’en prendre aux importateurs de voiture et aux constructeurs de zones villa. A l’inverse développer les transports publics, les trains, les trams, les bus, renforcer la mobilité douce, développer des programmes communaux de logement écologiques et à loyers sociaux profitera à l’emploi, à la santé et au bien-être des habitants et à l’environnement. Réduire le temps de travail, réduire la production totale et mieux partager les richesses est la mesure écologique la plus importante pour laquelle nous puissions lutter.

Ecopop est une initiative xénophobe qui fait croire que ce sont les étrangers qui posent les problèmes écologiques bien réels auxquels nous sommes confrontés. Mais la gauche ne peut être crédible en luttant contre cette initiative qu’en proposant des alternatives sociales et écologiques à ces problèmes.

Romain Felli

 

« Encadré : Malthusianisme ? »

L’initiative « Ecopop » est parfois accusée de malthusianisme, ce qui est en partie trompeur. Le révérend Malthus est un économiste politique du début du XIXème siècle. Ses travaux ne portaient absolument pas sur la protection des paysages ou les ressources naturelles. Sa principale thèse a consisté à lier la pauvreté de la population de l’époque à la croissance de la population. Il pensait que les pauvres faisaient tout simplement trop d’enfants par rapport aux ressources qu’ils avaient à disposition. Cette explication a eu un grand succès dans les cercles conservateurs car évidemment elle faisait disparaître les inégalités économiques et sociales parmi les causes de la pauvreté.

Il est vrai toutefois que celles et ceux qui pensent que c’est la surpopulation planétaire qui est la cause de la dégradation de l’environnement font référence aux travaux de Malthus, et leur explication se rapproche de celle du révérend. Notons toutefois qu’une frange de la gauche anarchiste et féministe, au tournant du XXème siècle s’est elle-même décrite comme « néo-malthusienne ». Elle prônait la « grève des ventres » c’est-à-dire le contrôle des naissances afin de ne pas fournir de bras au capital, ni de chair à canon à l’armée.

L’initiative « Ecopop »joue un peu sur ce registre en demandant que la Suisse augmente la part dévolue au planning familial et à la contraception dans l’aide publique au développement. Au vu de la teneur générale de l’initiative, nous sommes obligés de considérer qu’il s’agit là d’une conception opportuniste du droit des femmes et des luttes féministes pour le droit à la contraception.

RF

Version longue d'un article paru dans Pages de gauche (octobre 2014)

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