Récemment, dans ces colonnes j’ai écrit une chronique qui faisait part de mon opposition à l’initiative pour un revenu de base inconditionnel. Cette chronique m’a valu plusieurs échanges approfondis avec différents partisans de cette initiative. Au-delà de certains désaccords de fond, ce qui m’a frappé dans cette affaire est le manque de réflexion sur la stratégie politique à gauche.
Je ne parle pas ici de «tactique». Nous savons toutes et tous que nos partis de gauche sont remplis d’excellent-e-s tacticiennes et tacticiens qui savent parfaitement comment gagner une bataille électorale, comment récolter suffisamment de signatures ou comment faire passer une loi particulière au parlement. La tactique est nécessaire. Mais sans stratégie, elle n’est qu’au service d’elle-même. A quoi peut bien servir la conquête du pouvoir politique si elle ne vise pas à une redistribution de ce pouvoir et à une transformation sociale?
Par stratégie politique, je veux dire l’existence d’une réflexion sur la situation actuelle, la projection d’un futur alternatif souhaitable, et surtout la manière de relier ces deux éléments par des actions concrètes. Une stratégie politique doit reposer, au moins, sur les questions suivantes: qu’est ce qui dans la société actuelle doit être transformé? Dans quelle société voulons-nous vivre? Que devons-nous et pouvons nous faire pour changer les choses?
Il y a aujourd’hui à gauche, en Suisse en tout cas, peu de personnes qui se diraient «révolutionnaires», même au sein de partis qui se disent anticapitalistes. La plupart se disent «réformistes», et leurs pratiques politiques sont telles. Mais si nous ne sommes pas révolutionnaires, cela signifie-t-il néanmoins que nous ne voulons pas changer radicalement l’ordre des choses?
Le Parti socialiste suisse, dans son nouveau programme dit vouloir aller vers le socialisme démocratique, au moyen de la démocratisation de l’économie. Il s’agit clairement d’une stratégie réformiste vers le socialisme, quand bien même on peut avoir des doutes sur la sincérité de la direction du parti à mettre en œuvre une telle stratégie.
Le réformisme, en ce sens, n’est pas opposé à la révolution. Il s’agit de deux chemins, partiellement séparés, vers le même but: le socialisme démocratique. La question n’est donc pas de savoir si les réformes, même petites, sont nécessaires ou importantes. Il est évident qu’elles le sont. Si la «politique des petits pas» est la seule qui puisse être menée dans le cadre du rapport de force existant, alors il faut la mener vaillamment.
Mais nous devons constamment évaluer les réformes mises en œuvre à l’aune de notre stratégie politique. Ces réformes vont-elles dans le sens d’une transformation du système? D’une redistribution du pouvoir? D’une démocratisation de l’économie et de la société? Créent-elles des institutions plus démocratiques, plus participatives, plus délibératives? Ou ne font-elles que déférer dans le temps et dans l’espace les problèmes, les manques et les souffrances? S’agit-il, pour reprendre les termes de Victor Hugo, de secourir les pauvres ou d’abolir la pauvreté?
Le réformisme ne peut réussir que s’il intègre chacune des réformes qu’il défend à une stratégie politique plus large de transformation sociale.
Est-ce le cas aujourd’hui? Je vous laisse ruminer.
Romain Felli
Chronique publiée dans le quotidien Le Courrier (11 août 2012)