La longue crise industrielle

Si les siècles passés, depuis la révolution industrielle, ont vu se développer une utilisation croissante des ressources naturelles, et une prolifération des pollutions environnementales, notre époque récente, confite de développement durable, se serait enfin décidée à prendre au sérieux la crise écologique.

Si les siècles passés, depuis la révolution industrielle, ont vu se développer une utilisation croissante des ressources naturelles, et une prolifération des pollutions environnementales, notre époque récente, confite de développement durable, se serait enfin décidée à prendre au sérieux la crise écologique.

Il semble bien, toutefois, qu’il faille remettre sur ses pieds cette vision inversée de la modernité, à en croire la thèse de Jean-Baptiste Fressoz, jeune historien des sciences et enseignant à l’Imperial College de Londres. Dans L’Apocalypse joyeuse, il montre qu’une forme de souci environnemental, et de cri­tique sociale et écologique du ­progrès technologique, est consubstantielle à la modernité industrielle. Essentiellement centrée sur des exemples français et britanniques des XVIIIe et XIXe siècles, l’enquête historique, au demeurant de lecture agréable et judicieusement illustrée, s’intéresse tout à tour à des objets tels que la vaccination, le développement des chemins de fer, les réseaux de distribution du gaz ou les lois sur les fabriques.

Une certaine historiographie a dépolitisé les contestations des développements technologiques en les réduisant à des «résistances» passéistes au «Progrès», mais cet ouvrage souligne que ce sont précisément les contestations, voire les conflits, qui ont permis de débattre de certains choix technologiques passés, et surtout d’en sécuriser le développement. Et, loin de s’être établies naturellement, les grandes directions des développements technologiques et industriels du passé ont bien souvent été imposées à des populations qui n’en voulaient pas, au moyen du pouvoir de l’Etat mis au service des intérêts industriels.

Fressoz s’intéresse dès lors également aux instruments des politiques publiques environnementales qui sont replacés dans une histoire longue. Il en va ainsi du principe actuel du «pollueur-payeur», ou de l’internalisation des coûts environnementaux, dont l’ouvrage montre à la fois l’origine dans la «compensation des dommages» dès le début du XIXe siècle, et ses conséquences écologiquement et socialement dévastatrices. Plus intéressante encore est l’histoire de l’assurance contre le ­ «risque professionnel» qui, en ­développant la protection assurantielle, a d’une certaine ­manière transformé l’accident industriel en un sacrifice (payé par la vie des ouvriers) nécessaire au développement de la prospérité technolo­gique.

En restituant à la critique du progrès technologique et du risque industriel son historicité dans la durée des deux siècles derniers, Fressoz fait œuvre utile et démontre que le souci écologiste de la dite «modernité réflexive», qui caractériserait notre époque, n’a pas la radicale nouveauté dont elle se pare. Un ouvrage à faire lire à ceux qui sont effrayés par la crise écologique. Sans doute bénéficiera-t-il plus encore à ceux qui prétendent être rassurés par le progrès technologique, victimes en cela des «dés­inhibitions modernes» propres à notre apocalypse joyeuse. Peut-être n’est-il pas trop tard, comme le suggérait Walter Benjamin, pour tirer le signal d’alarme.

Romain Felli

Compte-rendu de Jean-Baptiste Fressoz, L'Apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique, Paris, Le Seuil, 2012.

Publié dans le quotidien Le Temps (13.11.12)

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