Et «l’économie» fut

L’«économie» a-t-elle toujours existé? Oui, si l’on pense à la nécessité pour chaque société humaine de produire les moyens par lesquels elle peut perdurer dans le temps et se reproduire: il a toujours existé des pratiques «économiques» en ce sens.

L’«économie» a-t-elle toujours existé? Oui, si l’on pense à la nécessité pour chaque société humaine de produire les moyens par lesquels elle peut perdurer dans le temps et se reproduire: il a toujours existé des pratiques «économiques» en ce sens.

La question néanmoins est de savoir si l’«économie» comme sphère sociale autonome, détachée d’autres domaines de la société, notamment de la politique, a également toujours existé. Les nombreux travaux historiques, anthropologiques, économiques, etc., portant sur cette question tendent à répondre que non. Ce n’est que depuis la révolution industrielle que l’«économie» en ce sens existe. Le désencastrement des pratiques économiques de leur inscription sociale, culturelle, religieuse, serait un phénomène éminemment moderne et lié à l’émergence de ce que les économistes classiques appelaient la «société commerciale» et que nous nommerions le capitalisme.

L’ouvrage récent de Ryan Walter est une contribution intéressante à ce débat sur l’origine de l’économie. En suivant les travaux classiques de Keith Tribe, mais aussi la méthode inspirée de Michel Foucault, Walter cherche à comprendre comment certaines transformations dans l’argumentation politique, entre le XVIe et le XIXe siècle, en Angleterre et en Ecosse, ont constitué l’économie en sphère autonome, susceptible de régulation mais aussi de non-intervention politique.

Walter s’est particulièrement intéressé à la manière dont le commerce international a été pensé, et «nominalement» produit par la littérature de cette époque. Pour simplifier, il montre comment la rhétorique classique du conseil au gouvernement identifiait les intérêts de puissance d’un pays avec ceux de la production de richesse. Adam Smith (1776) le premier séparait dans son analyse l’accumulation de richesse de celle de la puissance d’un Etat. Mais, il semblerait qu’il faille attendre David Ricardo (1815) pour que le commerce international soit pensé de manière pleinement indépendante de la sphère de l’Etat.

Cet ouvrage complète ainsi notre connaissance sur la manière dont l’économie a été désencastrée de la politique. Mais on pourrait reprocher à Walter d’avoir pris sa méthode d’analyse «nominaliste» trop au sérieux. Quelle que soit la manière dont on pose le problème, on ne peut pas réduire les transformations dans les pratiques, et donc les transformations dans les rapports sociaux observés sur cette période, à la manière que Smith a eue d’énoncer ses conseils au gouvernement.

Si les discours ont bel et bien changé, la manière que les êtres humains ont eue de produire des marchandises a aussi été révolutionnée. La naissance de l’«économie» a pris place aussi bien dans les domaines agricoles, dans les usines et dans les colonies que dans les livres des Lumières écossaises. Les dépossessions, l’esclavage, la mise au travail forcé de populations entières ne peuvent pas être ignorés. La naissance de l’«économie» s’est aussi faite au forceps.

Ryan Walter, A Critical History of the Economy. On the birth of the national and international économies, Londres Routledge, 2011.

Romain Felli

Publié dans le quotidien Le Temps (22 mars 2012)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.