Dangereuse technocratie

Si, comme moi, vous avez aimé la votation sur l’« immigration massive «, vous allez adorer celle à venir d’ici une année ou deux: «Halte à la surpopulation – Oui à la préservation durable des ressources naturelles».

Si, comme moi, vous avez aimé la votation sur l’« immigration massive «, vous allez adorer celle à venir d’ici une année ou deux: «Halte à la surpopulation – Oui à la préservation durable des ressources naturelles».

L’initiative dite «Ecopop», du nom de l’association Ecologie et Population qui l’a lancée, réclame deux choses. Premièrement, elle exige que la «part de l’accroissement de la population résidant de manière permanente en Suisse qui est attribuable au solde migratoire ne peut excéder 0,2% par an sur une moyenne de trois ans». Deuxièmement, elle demande que 10% au moins de l’aide publique au développement soit affectée à des mesures visant à encourager la planification familiale volontaire (et vise donc à la réduction volontaire des naissances dans les pays du Sud).

Sur son site web, le comité d’initiative signale que l’association est «non partisane» et qu’elle «se démarque catégoriquement de théories xénophobes et racistes». Cela a le mérite d’être écrit noir sur blanc (vert sur blanc, plutôt), mais est-ce correct?

Prenons cette association au mot et admettons qu’elle cherche sérieusement à préserver les ressources naturelles et l’environnement. Admettons également (uniquement pour le besoin de l’argumentation, car c’est quelque chose que je conteste radicalement par ailleurs) que la taille de la population soit directement liée à la dégradation de l’environnement. Dans ce cas-là, si on se démarque de théories racistes et xénophobes, pourquoi faire une initiative qui cherche uniquement à agir sur la proportion de population d’origine étrangère en Suisse?

C’est absurde! Premièrement, la nature se fiche pas mal de savoir si celles et ceux qui consomment les ressources ont un passeport suisse ou non. L’initiative ne dit rien sur l’accroissement de la population résidente en Suisse, hors immigration. Si l’on adhère véritablement à cette théorie «écologique» de la population, il faut faire une initiative demandant la réduction de la population en Suisse, par exemple en adoptant la politique de l’enfant unique (voire un moratoire sur la procréation). Deuxièmement, les migrant-e-s refoulés aux frontières cesseront-ils pour autant de consommer des ressources naturelles? Les écosystèmes s’arrêtent-ils aux frontières suisses?

Mais allons plus loin. Quiconque consulte les statistiques des «comptes matériels» de la Suisse (l’ensemble des flux physiques, matières premières, énergie, etc. qui composent l’économie) ne peut qu’être frappé par le niveau insoutenable de la consommation. Mais cette consommation repose de moins en moins sur l’«extraction indigène» (faite en Suisse), et est largement dépendante du commerce international que fait la Suisse avec l’étranger. En fait, la Suisse est du point de vue des ressources naturelles, un des pays les plus prédateurs au monde (à la fois par l’importation directe de matières, mais aussi par les «flux cachés» liés aux importations: par exemple pour importer 1 kg d’uranium, pas moins de 8500 kg de matière ont dû être utilisés à l’étranger). C’est sur cette structure économique impérialiste qu’il faut agir en premier si on veut sérieusement faire de l’écologie.

Cette initiative est donc proprement idéologique, au sens où elle présente une situation qui est exactement l’inverse de la réalité. Elle prétend que les problèmes écologiques seraient le fait de migrant-e-s qui viendraient consommer des ressources en Suisse. Le vrai problème est au contraire que l’économie suisse importe massivement des matières premières de l’étranger. Pour maintenir son niveau de vie et de consommation (très inégalement réparti entre ses habitant-e-s, rappelons-le !) la Suisse provoque de l’extraction, de la culture, du traitement, de la transformation, du transport, etc. de matières et de ressources à l’étranger, et y externalise donc à la fois le prélèvement mais aussi les impacts, les fuites, les pollutions, les expropriations, la rapine que cela suppose. Et je ne parle même pas du fait que nombre d’entreprises multinationales qui organisent le pillage systématique des ressources naturelles des pays du Sud ont leur siège en Suisse, et sont à peine régulées! Pourquoi Ecopop ne trouve-t-elle rien à proposer dans son initiative, si c’est vraiment la préservation des ressources naturelles qui l’intéresse?

Je ne sais pas quelles sont les motivations profondes des membres d’Ecopop, et en fait cela m’est égal de savoir si individuellement ils et elles sont «racistes» ou «xénophobes». Mais une chose est sûre, l’initiative elle-même est xénophobe. Elle ne traite pas des problèmes qu’elle prétend régler (les ressources naturelles) et transforme les migrant-e-s en boucs émissaires des problèmes écologiques, ce qui est particulièrement fort de café.

Il semblerait que d’aucuns aient qualifié l’initiative Ecopop de fasciste. Cela me semble faux. Regardons la composition du comité d’initiative, et celle du comité de soutien. On y trouve une écrasante majorité de professeurs en retraite, ou de docteurs en sciences naturelles. Ce que représente Ecopop, c’est une vision scientiste du monde, la préservation du capitalisme suisse, et le désir d’une dangereuse technocratie.

Romain Felli

Chronique parue dans le quotidien suisse Le Courrier, 20 février 2014

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.