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Billet de blog 1 févr. 2016

THEATRE Fou de toi !

"Amok" est une nouvelle à part dans l’œuvre de l’écrivain autrichien Stefan Zweig. Peut-être la plus belle, en tous cas la plus maladivement fiévreuse, la plus follement lucide aussi. Son adaptation scénique présentée à Paris par et avec un Alexis Montcorgé à la double casquette – à la fois adaptateur et seul acteur sur le plateau – relève le défi.

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" Amok ", entre sensualité, folie et quête d’une impossible délivrance

" Si vous avez aimé, alors n’hésitez pas à partager, suggère le comédien, tout en sueur et en larmes à l’issue de la représentation. Parlez-en autour de vous…" Parlons-en, justement. Mais pas tant du comédien, petit-fils ténébreux de Jean Gabin, jeune acteur incandescent, nominé aux Moliéres 2015 et sans doute promis à un bel avenir.Non, parlons plutôt de cette fable de Stefan Zweig, à l’atmosphère étonnement lourde et poisseuse.

De ce court texte datant de 1922, le prix Nobel Romain Rolland, dont Zweig a été le biographe, assure dans une préface souvent citée qu’il est centré sur " l’enfer de la passion, au fond duquel se tord, brûlé, mais éclairé par les flammes de l’abîme, l’être essentiel, la vie cachée. " C’est très exactement ce dont il s’agit. Ténèbres humaines, introspection, douleur, pesanteur, lenteur, chaleur étouffante…

La trame est connue. Suite à une affaire de vol, un médecin brillant, mais troublé par une jeune beauté perverse, a été contraint de quitter l’Europe pour rejoindre les colonies et s’y faire oublier. Cinq ans plus tard, il quitte comme un fou la jungle malaisienne où il œuvrait, cette fois pour protéger le secret d’une femme impérieuse et troublante. Egaré, il a perçu trop tard le désarroi fondamental de cette mystérieuse patiente, échouant à la préserver de la mort. Désormais, il entend soustraire la mémoire de cette femme à une honte post-mortem, coûte que coûte. A bord d’un navire voguant vers l’Europe, le médecin se débonde.

A bout de souffle

Classique dans les nouvelles de Zweig (Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Le joueur d’échecs, La peur…), le choix du " récit dans le récit " – l’histoire racontée est enchâssée dans une autre – opère ici à merveille. Car, au-delà de sa mission auto-assignée de sauvegarde morale, ce médecin en phase terminale, comme à bout de souffle, recherche une forme de délivrance personnelle. A ce point, il n’est pas inutile de se souvenir que Stefan Zweig et Sigmund Freud étaient amis. L’écrivain lui faisait lire ses nouvelles. Zweig devait plus tard publier une biographie du fondateur de la psychanalyse (*) et, même, rédiger en 1939 son oraison funèbre.

Or, outre le fait de s’adresser à un énigmatique autre passager (dans la version Zweig) ou directement au public (version Montcorgé), l’existence d’un premier récit destiné à cadrer discrètement le déroulé du second évoque la neutralité et l’écoute attentive d’un psychanalyste. Incidemment, dans la nouvelle comme dans la pièce, des repères placés à intervalles réguliers (son de la cloche du navire, annonces faites au haut-parleur, voix de passagers, bruits divers, présence d’une bouteille de whisky prise, bue et reposée), viennent-ils rappeler régulièrement ce contexte.

La délivrance ne peut venir que de la parole, de l’aveu confié à l’autre. Cet aveu auquel la patiente du médecin n’a pas parvenue à se résoudre, malgré ou à cause des injonctions maladroites du praticien. " Je crève de ce silence ", confie d’ailleurs très tôt ce dernier. Sauf que, comme il en fait ensuite le constat : " Quand on s’épanche un petit peu, ça déborde assez vite. "

Des femmes

" impérieuses et insolentes "

Le malade – ici le médecin – confie donc par le détail sa propre monomanie affective. Désir obsédant de voir mais aussi d’être vu, pulsions auto-justificatrices répétées (" On a quelque devoir d’offrir sa bonne volonté ", plaide-t-il régulièrement), rapports pervers et teintés de sado-masochisme quand il se retrouve confronté à des femmes " impérieuses et insolentes " et, au-delà, sentiment de dépossession de sa propre vie qui confine à la folie.

Les ethnographes appellent " amok " une crise subite et meurtrière qui pousse certains individus, notamment parmi les opiomanes malais, à courir droit devant eux, tuant toutes les personnes se trouvant sur leur passage. La crise se termine ordinairement par la mise à mort de l’individu.

Tel un " amok ", le médecin de la pièce court donc droit devant lui, possédé par une folie dont on devine aisément l’issue. " Ce que je fais est insensé, déplore-t-il, mais je n’ai plus aucun pouvoir sur moi. " D’un tel voyage fantastique et oppressant dans les zones inexplorées et obscures de l’esprit humain – que n’aurait pas renié le personnage principal de la nouvelle Young Goodman Brown de l’Américain Nathaniel Hawthorne – on ne revient jamais vraiment, tant mort et vie s’y confondent. Au reste, un sonnet précédait le texte d’Amok, dès sa première publication. On y lisait notamment :

" Seulement si tu t’enflammes  / Tu connaîtras le monde au plus profond de toi  / Car au lieu seul où agit le secret, commence aussi la vie. "

Ce n’est pas l’un des moindres mérites de cette adaptation théâtrale que d’avoir réussi à se hisser, de manière très convaincante, au niveau d’un texte original si exigeant, croisant sensualité, folie et quête d’une impossible délivrance. Une vraie réussite.

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(*) La guérison par l’esprit : Franz Anton Mesmer, Mary Baker-Eddy, Sigmund Freud, ouvrage biographique publié en 1931.

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  •  Amok de Stefan Zweig, adaptation Alexis Montcorgé, mise en scène Caroline Darnay, Théâtre de Poche-Montparnasse (Paris, VIe), jusqu’au 13 mars 2016.

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