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Billet de blog 4 mai 2016

THEATRE Face à ce qui se dérobe

Manuscrit envoyé à son éditeur par un Stefan Zweig à la veille de son suicide, "Le Monde d’hier" pose, en 1942, un regard désespéré sur une civilisation européenne vaincue par l’incurie politique et la violence. Signée Laurent Seksik et interprétée par Jérôme Kircher, son adaptation relevait de la gageure. Jouée au théâtre des Mathurins à Paris, la pièce est à la hauteur du texte original.

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Un "Monde d'hier" si présent aujourd'hui (Crédit photo: Pascal Victor/Artcom Art)

Il y a quelque chose d'étonnant dans le regain d’intérêt actuel porté à l’œuvre de l'écrivain autrichien Stefan Zweig, notamment en France. Certes, ses écrits ont connu le succès très tôt et presque sans discontinuer. Certes, sa plume élégante et alerte dépeint avec une grande prégnance le monde toujours complexe et ambigu des sentiments. Certes, le format privilégié par lui – essentiellement la nouvelle ou le roman court – facilite l’accès à son univers, surtout comparé à la production de certains de ses contemporains, tels Thomas Mann ou Robert Musil.

Pourtant, l’attraction exercée par cette littérature troublante et née de temps troublés est sans doute à chercher au-delà de ces quelques traits. Stefan Zweig lui-même peinait à en saisir l’origine, s’étonnant régulièrement de sa bonne fortune dans le monde des lettres et ayant, à ce titre, le sentiment d’une sorte d’usurpation.

De nos jours, dans des temps difficiles, l’attraction demeure même si ces temps sont différents de ceux marqués par l’effondrement de la Vienne de l’Empereur François-Joseph au tournant du XXe siècle et par la montée du nazisme. Publications, colloques, mais aussi adaptations pour la scène théâtrale se multiplient.

Le sentiment d’une déchéance, d’une épouvantable dégringolade, sous-tend l’œuvre de Zweig. Un Eden dont on aurait été chassé. Ainsi, la Vienne décrite par le narrateur dans Le Monde d’hier, tournée vers la création et l’art, a-t-elle des allures de pays de Cocagne. Mais ce "monde non seulement plus beau, mais devenu plus libre""la race, la classe, ne comptaient pas", cet "âge d’or" était en réalité "une construction."

"Un homme qui marche derrière son propre cadavre"

Seul en scène, incarnant un Zweig en bout de course et évoluant dans un décor minimal, Jérôme Kircher personnifie à merveille , ce désarroi face à un monde dont l’écrivain n’imaginait pas qu’il puisse lui être ravi et vidé de sens. Surtout, le désespoir tout en sobriété de l’acteur et le timbre de sa voix comme tremblant, annoncent le corollaire terrible de ce premier constat : "La barbarie ne peut être extirpée de l’âme humaine."

Naturellement, ce détricotage violent de valeurs naïvement imaginées comme intangibles et ce mode de vie balayé par le vent de l’Histoire, trouvent un écho puissant dans la période actuelle. "Notre monde a reculé d’un siècle", constate Zweig. Mais cela ne suffit pourtant pas à expliquer pourquoi ce Monde d’hier rédigé en grande partie à New York, donc depuis ce Nouveau Monde où l’écrivain s’était provisoirement installé avant de rejoindre le Brésil, nous parle tant.

Dans un texte magnifique, Henri Michaux écrivait : "J’aurais voulu, pour ma part, ne pas être tout à fait passé à côté, ne pas avoir souffert en vain" (*). C’est précisément, un projet de même nature que l’on retrouve dans Le Monde d’hier et dans la plupart des œuvres de Zweig, lui donnant cette dimension sensible, universelle et intemporelle qui nous touche en plein cœur.

Dire la catastrophe, la réinscrire dans une dimension humaine, la décrire encore et encore pour comprendre ce qui arrive et ne pas subir passivement. "Je suis un homme qui marche derrière son propre cadavre", assure le personnage de Zweig sur une scène à l’éclairage devenu crépusculaire.

Mais avant de quitter lentement le plateau, en ayant pris soin de remettre son chapeau, il lâche pourtant, comme entre ses dents : "Toute ombre est fille de la lumière." Et, donc, porteuse d’espoir...

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(*) Henri Michaux, Face à ce qui se dérobe, Gallimard, publié en 1975, p. 10.

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·Le Monde d’hier, Souvenir d’un Européen de Stefan Zweig, adaptation Laurent Seksik, mise en scène Jérôme Kircher et Patrick Pineau, Théâtre des Mathurins (Paris, VIIIe), jusqu’au 19 juin 2016.

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