THEATRE D'un monde finissant

L’idée d’une civilisation cédant face à l’individualisme et la barbarie a conduit l’écrivain autrichien Stefan Zweig au suicide. Cette désespérance est au cœur de son ultime nouvelle, Le joueur d’échecs, adaptée par Eric-Emmanuel Schmitt et jouée par un impressionnant Francis Huster.

Un exceptionnel Francis Huster Un exceptionnel Francis Huster
Le sait-il déjà ? Du moins, le pressent-il ? Quand, à l’été 1940, Stefan Zweig quitte Londres où il s’était volontairement exilé pour les Etats-Unis, puis le Brésil, songe-t-il déjà à un voyage sans retour ? L’écrivain autrichien est désespéré. Il pressent comme inéluctable et irréversible la défaite de la civilisation face à la force brute incarnée par le nazisme.

A l’inverse de certains de ses amis viennois, il ne se fait guère d’illusions. Ce " monde d’hier " dont il est issu et auquel il tient tant (1), s’effondre. Jouée en début d’année au Petit Hébertot, la pièce de Monique Esther Rotenberg, La Femme silencieuse, donnait intelligemment à voir ce déchirement et ces mois londoniens où tout bascule pour Zweig (2).

Avec l’adaptation, par Eric-Emmanuel Schmitt, du Joueur d’échecs, ultime nouvelle de Stefan Zweig, le spectateur assiste à la fin de l’histoire et à son issue tragique. Parallèle entre le narrateur et Zweig lui-même, double suicide final en écho à celui de l’auteur et sa seconde épouse Lotte au Brésil, mais surtout travail d’orfèvre autour des thèmes de l’enfermement, de la résistance et de la folie sont au cœur de cette nouvelle, fidèle au procédé narratif de l’histoire dans l’histoire cher à leur auteur.

L’aristocrate raffiné et la brute épaisse

Comme dans la nouvelle, le mécanisme de la pièce repose essentiellement sur la narration du stupéfiant trajet du mystérieux " Monsieur B ". Discret banquier viennois tombé aux mains de la Gestapo et longuement mis à l’isolement dans un espace vide de temps, il est en passe de sombrer psychologiquement. Quand, parvenant à dérober un manuel d’échecs, il s’initie faute de mieux d’abord, sans retenue ensuite, à ce jeu que Montaigne tenait pour " niais et puéril " car " il nous divertit trop sérieusement " (3).

" Monsieur B. " s’y jette avec une frénésie qui lui permettra, certes, de sortir de l’enfer de la captivité où les nazis l’avaient plongé, mais pour entrer dans l’enfermement de la démence. Bien loin de cette " valeur morale [attachée au jeu d’échecs], basée sur la fermeté de caractère ainsi que sur la modestie ", de cette " profondeur d’esprit, reflet des luttes de la vie ", évoquée par le grand maître international Xavier Tartakover, cité dans la pièce (4).

Fuyant le Vieux continent, " B. " est amené, sur le bateau de la traversée, à affronter le champion du monde hongrois Mirko Czentovic, personnage frustre que seule sa maîtrise diabolique du jeu d’échecs différencie de la bête. De cet affrontement entre l’amateur inspiré et le professionnel tacticien, mais surtout entre l’aristocrate raffiné et la brute épaisse, sortira la défaite de la pensée.

Faisant écho au désespoir du narrateur, cette défaite échiquéenne mais aussi culturelle trouvera une conclusion dramatiquement logique. Le narrateur se suicide, comme Zweig le fera peu après. Une fois encore, mise en abyme des histoires…

Face à la puissance de ce texte et au tour de force de Francis Huster, quasiment seul acteur en scène pour donner vie et corps à quatre personnages, le coup de chapeau s’impose. Une petite réserve toutefois : autant les personnages de Czentovic et du milliardaire peuvent légitimement relever de la caricature lorsqu’ils sont interprétés sur scène, autant de tels traits, même ponctuels, sont étonnants quand il s’agit de décrire la folie dans laquelle " B. " s’enfonce et le monde civilisé avec lui.

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(1) Le monde d’hier, souvenirs d’un Européen, livre testament dont le manuscrit avait été adressé à son éditeur par Zweig en 1942, la veille de son suicide.

(2) La femme silencieuse de Monique Esther Rotenberg, mise en scène Pascal Elso, Théâtre Petit Hébertot (Paris). Texte publié aux éditions Dacres.

(3) " Ce niais et puerile jeu (Je le hais et fuy, de ce qu’il n’est pas assez jeu, et qu’il nous esbat trop serieusement, ayant honte d’y fournir l’attention qui suffiroit à quelque bonne chose). " Michel de Montaigne, Essais, Edition Pléiade, Paris : 1980, livre 1, chapitre 50, p. 290.

(4) Xavier Tartakover, Bréviaire des échecs, Editions Stock, Paris : 1936, p. 9.

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  • Le Joueur d’échecs de Stefan Zweig, adaptation Eric-Emmanuel Schmitt, mise en scène Steve Suissa, Théâtre Rive gauche (Paris), jusqu’au 4 janvier 2015.

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