CINEMA Jouer sa vie

Premier film du journaliste François Ruffin, "Merci patron !" est une bombe à fragmentation. Guidage laser et charge à l’humour enrichi pour une farce sociale qui cible l’idéologie libérale dominante. Mais derrière la rigolade et la dérision, certains jouent leur vie. Au propre, comme au figuré…

 

Le premier film de François Ruffin Le premier film de François Ruffin
François Ruffin n’en peut plus. Patron-fondateur de Fakir, journal amiénois, indépendant et alternatif  "fâché avec tout le monde ou presque", il ne supporte plus le sort fait à Bernard Arnault, ce milliardaire français propriétaire et PDG de la multinationale du luxe LVMH.

Il est vrai que de "Casse-toi riche con !" (Une de Libération, 10 septembre 2012) en "Parasite" (Jean-Luc Mélenchon) ou "Prédateur" (François Chérèque), l’homme n’est, alors, pas trop en odeur de sainteté.

Fin 2012-début 2013, les attaques pleuvent contre le "tycoon", tenté de poser ses valises Vuitton en Belgique et de demander la nationalité belge. Du coup, Ruffin, alias "Bernardman", se lance dans une campagne délirante, prétendument censée aider à la réhabilitation du saint homme.

Vêtu d’un T-shirt "I love Bernard", il se rend sur le site des usines rachetées par l’homme d’affaires et fermées depuis. Face à des syndicalistes et des ouvriers laissés sur le carreau, la tête encore endolorie par le souvenir de leur lutte perdue, il plaide. S’en suivent des dialogues où, dans le film, le loufoque le dispute à l’absurde et à la franche hilarité.

Pourtant, après une tentative ratée pour perturber l’assemblée générale des actionnaires de LVMH, l’affaire prend une autre tournure. Comme dans la tradition cinématographique italienne (illustrée notamment par "La vie est belle" de et avec Roberto Benigni), la farce rencontre le drame...

Intelligence économique

Jocelyne et Serge Klur sont au chômage, comme nombre d’ouvriers dans la région. Depuis longtemps, la fabrication des costumes Kenzo (groupe LVMH) a été délocalisée, quittant Poix-du-Nord (59) pour la Pologne, puis la Bulgarie. Désœuvré, le couple vit avec quatre euros par jour.

Serge et Jocelyne Klur, acteurs d'un ''polar'' social jubilatoire (Crédit photo : Jour2fete) Serge et Jocelyne Klur, acteurs d'un ''polar'' social jubilatoire (Crédit photo : Jour2fete)

Mais à l’idée de voir leur maisonnette vendue aux enchères, les Klur se cabrent. Serge menace même d’y mettre le feu, une idée directement piochée dans la série télévisée américaine La petite maison dans la prairie !

C’est là où "Bernardman" intervient. Son plan est confondant de simplicité et de naïveté : en appeler directement à Saint Bernard afin qu’il sorte durablement les Klur de leur ornière financière. Mais, en pareil cas, faire preuve d’un peu d’intelligence économique ne saurait nuire. Le couple ajoute donc une menace à son appel à l’aide : plusieurs médias français, dont Mediapart et… Fakir, recevront un courrier révélant la réalité de la situation dans toute sa crudité au cas où le patron ferait la sourde oreille.

L’hameçon est un peu gros. Mais contre toute attente, le groupe, très soucieux de son image, mord à pleines dents. Un ancien commissaire des RG, chargé de trouver une solution discrète, est dépêché chez les Klur avec chèque et promesse d’emploi dans la manche.

Drôle de drone

Tout se noue dans la salle à manger des Klur au cours de leurs discussions avec le commissaire-émissaire, discussions filmées en caméra cachée. Jocelyne et Serge lui annoncent benoîtement le détail de leur projet, conçu par Ruffin et piloté à distance par lui tel un drone à visée sociale.

Arrivé à ce stade, l’étonnement provient moins du fait qu’un tel canular puisse prendre corps, que du naturel et de l’aisance, dignes d’acteurs professionnels, dont les Klur font montre. Car, ils ne mettent rien moins que leur vie sur la table.

"Selon moi, analyse Ruffin, Jocelyne et Serge se comportent très différemment dans ces scènes. Serge ne joue pas. On le lui demande, mais il ne joue pas." Il est Serge.

"En revanche, Jocelyne, elle, a le goût du jeu, poursuit le journaliste-cinéaste. Son sang-froid est même stupéfiant. Quand j’arrive chez eux et que je crains de me faire démasquer par le commissaire (1), elle a tout de suite le réflexe de faire diversion. Moi, je n’aurais pas eu ce sang-froid. Elle s’est prise au jeu."

En fait, "l’équipe et moi, nous n’avons pas compris tout de suite. C’est au montage, en regardant les rushes, qu’on a découvert cette hyper sincérité. Et puis, Jocelyne aimait bien qu’on vienne. Notre venue amenait de la fantaisie, un peu comme dans la chanson de Boby Lapointe :

"J’ai fantaisie de mett’ dans notre vie / Un p’tit grain de fantaisie ! Youpi ! Youpi !"

Ainsi, pour que la "fantaisie" soit complète sans doute, l’équipe a-t-elle offert au couple Klur l’intégrale DVD de La petite maison dans la prairie, une fois le tournage terminé !

L’autre surprise vient de l’apparente naïveté – feinte ou pas – du missi dominici du groupe. Comment un type probablement habitué à piéger les autres, à enregistrer en cachette, à ’’fliquer’’, peut-il se faire prendre à son propre jeu, alors qu’il insiste auprès du couple sur la nécessité de rester discret ? "C’est l’arnaqueur arnaqué, rigole Ruffin. Il nous a tout simplement pris pour des cons. Ceci étant, même si cela n’apparaît pas dans le film, il y a eu une longue relation téléphonique avec lui. Histoire de bien lui faire intégrer la menace potentielle de voir du sang sur une vitrine Kenzo. Car, Serge en était là..." Et l’ancien pandore tombe dans le panneau.

Le philosophe Henri Bergson avait coutume de définir le rire comme "du mécanique plaqué sur du vivant" (2). Aveuglé par sa mécanique interne, le commissaire plonge car, comme Serge, lui non plus ne joue pas. A l’image de l’ensemble du film, le résultat est jubilatoire.

Après une série d'avant-premières actuellement en cours pour présenter le film (3), Merci patron ! sortira officiellement dans les salles le 24 février. A voir et, sans doute, à revoir…

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(1) Ruffin se présente devant l’émissaire comme le fils des Klur, alors que, quelques semaines auparavant, il avait été sorti manu militari par ce même commissaire lors de l’assemblée générale du groupe de luxe.

(2) Henri Bergson, Le Rire. Essai sur la signification du comique, Quadrige / Presses Universitaires de France, p. 29.

(3) https://blogs.mediapart.fr/amelie-poinssot/blog/240116/merci-patron

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