"Où sont les révoltes d'antan?" 1968 dans le contexte international et historique

A l’occasion de l’occupation de l’Université Paul Valéry de Montpellier (où les étudiant.e.s du « comité indicible » m’invitent à parler de mes souvenirs de 1968), je publie ici mon analyse des «évènements de '68» au niveau international et dans le contexte historique en posant la question: quelles perspectives pour le printemps 2018?

OÙ SONT LES REVOLTES D’ANTAN ? (1968 en perspective historique) 

de Richard Greeman[1]

Mille neuf cent soixante-huit (soupir !)... Quelle belle année ! Des rébellions éclatent partout. De Paris à Prague, de Berkeley à Berlin, de Mexico à Chicago – dans les banlieues, les campus, les jungles du Vietnam, et même au sein des conseils du Vatican, la révolution est en marche.

Les gens en mouvement. Toutes sortes de gens. Les gens pensent, agissent, osent, participent à une crise historique sans précédent à une échelle internationale sans précédent. Ils envoient des étincelles d'inspiration et de solidarité au-delà des frontières de la nationalité, de l'âge, de l'idéologie et de la classe. Des étincelles qui illuminent un moment de signification historique mondiale, défiant l'ordre ancien et éclairant les possibilités d'une autre manière d'être, d’un nouvel ordre humain.

 C’est au Vietnam que l'étincelle s’alluma, au mois de mars. Là-bas, paysans pauvres, travailleurs des villes, moines bouddhistes et intellectuels nationalistes menés par les communistes sous Ho Chi Minh se défendaient avec succès contre les attaques brutales d'abord de l'armée française puis des Américains, dont la déclaration d'indépendance de 1776 était ironiquement inclus mot pour mot dans le programme de base du Front de libération nationale vietnamien. Les Vietnamiens étaient ingénieux dans leur audace, se battant avec des bicyclettes et des bâtons de bambou contre les B-52 et les armes chimiques. Leur soulèvement populaire pendant le Têt (le Nouvel An vietnamien) a suscité la solidarité et la sympathie dans le monde entier et a inauguré l'année des rebelles. Des images de beaux visages vietnamiens et de corps agonisés dans la torture et provocants dans la dignité enveloppaient le monde à travers la magie technologique de la télévision. Dans la lumière vacillante du tube cathodique, le village massacré de My Lai devint le « village global » de Mac Luhan.

 Au plus profond d'une autre jungle coloniale – la jungle Magnolia du racisme américain – une autre étincelle s’alluma. Frottée par Rosa Parks, allumée par Martin Luther King et les jeunes courageux du SNCC et du CORE, elle s’est embrasée et a brûlé à travers les villes des plus anciennes et complaisantes démocraties capitalistes, incinérant les vestiges de la conformité McCarthyste et éveillant une nouvelle génération de jeunes blancs aux joies du sexe, de la drogue, du rock et de la révolution. Soulevements un peu partout au moment de l’assassinat de Martin Luther King il y a exactement 50 ans ce mois de mars .

France: Mai-Juin 1968

En réponse à la répression policière des manifestations contre la guerre du Vietnam, le Quartier Latin est occupé par des étudiants rebelles – et finalement par des jeunes rebelles de toutes classes et de tous âges qui ne demandent rien de moins qu'une nouvelle société. Leur slogan : « Plus je fais la révolution, plus je veux faire l'amour – plus je fais l'amour, plus je veux faire la révolution ». Comme en 1789, 1830, 1848, 1871, Paris est en révolte. Eros est dans l'ascendant. De Gaulle, le grand Charles, est mystérieusement absent. Le pouvoir est dans les rues.

Dix millions de travailleurs français et immigrés sont en grève générale. Ils ont leur propre agenda. Pas des « salaires plus élevés », mais le pouvoir des travailleurs, l'autogestion, la fin de la hiérarchie. Les chefs d'entreprise et les dirigeants des syndicats communistes sont pareillement déconcertés par le slogan populaire : « L'humanité sera enfin heureuse quand le dernier capitaliste sera pendu par les tripes du dernier bureaucrate ».

 Le détonateur (appelez-le « feu de paille ») était le soulèvement étudiant. Le vent qui l’attisait, les classes laborieuses. La cible, tout l'ordre établi. En bref, une situation prérévolutionnaire.

Tchécoslovaquie : Août 1968.

La résistance massive des étudiants, des travailleurs, des intellectuels et des communistes réformateurs à l'invasion « fraternelle » d'un demi-million de soldats russes suscite une sympathie mondiale. Des manifestations de solidarité ont lieu en Pologne, en Hongrie, à Berlin-Est et même à Leningrad. Aux États-Unis, des manifestants brutalisés par la police à la Convention démocrate brandissent des pancartes où l’on peut lire « Bienvenue à Czechago », et « Bienvenue à Prague » est peint à la bombe dans les rues de Berkeley pendant les affrontements de People's Park.

Bien que l'expérience tchèque du « socialisme à visage humain » soit obligée de capituler devant la force armée de ce que l'on appelle par euphémisme le
« socialisme réel », les travailleurs et les étudiants, imitant leurs homologues français, continuent de former des comités d'action exigeant libertés civiles et démocratie au travail.

Internationalisme

Dans ces mouvements, l'internationalisme prévaut sur le chauvinisme national et le racisme. Lorsque le gouvernement français déporte « Dany le Rouge » Cohn-Bendit (un ressortissant juif allemand parmi les rebelles étudiants de Paris), des milliers d'ouvriers et d'étudiants français défilent dans les rues sous la bannière « Nous sommes tous des Juifs allemands ». De plus, contrairement à l'appel réactionnaire du Parti communiste français au « sentiment national » en 1968, l'Assemblée générale des comités d'action étudiante appelle à « l'abolition du statut d'étranger en France ! ». L'unité de la Nouvelle Gauche, de l'Est et de l'Ouest, s'incarne dans la personne du « Rouge » Rudi Dutschke, l'étudiant communiste dissident d'Allemagne de l'Est qui devint le leader exceptionnel du SDS à Berlin-Ouest. Les tirs d'un fanatique de droite qui le tuent font écho aux tirs qui ont tué Martin Luther King la semaine précédente. À Mexico, le simulacre d'internationalisme des Jeux Olympiques est dénoncé par des athlètes américains victorieux levant leurs poings serrés dans le salut du Back Power, et par la protestation des étudiants mexicains, brutalement massacrés sur la Place des Trois-Cultures par la police du Parti révolutionnaire institutionnel.

 Mille neuf cent soixante-huit. Une année de triomphe et de tragédie. Un moment où les actualités étaient dominées non pas par les déclarations de bureaucrates ennuyeux mais par les actes audacieux de gens protestant et de masses en mouvement. Lorsque nous étions nous-mêmes le spectacle, nous avons regardé à travers la loupe grossissante et déformante des médias. Les slogans surréalistes extravagants comme « Fais-le ! », « Brûle, bébé, brûle ! », « Tout le pouvoir à l'imagination ! », « Liberté MAINTENANT ! », « Soyons raisonables : exigeons l’impossible, « et « Tout est possible ! » semblaient en tout cas parfaitement raisonnables. Une époque où tout le monde était jeune, où la rébellion était dans l'air, où la vie signifiait la lutte et où il était excitant d'être en vie.

 Est-ce que je vire nostalgique ? Regardant en arrière sur cinq décennies, on est tenté de paraphraser François Villon, ce grand poète-voleur-étudiant-rebelle du Paris du 15ème siècle, et de s'interroger : « Où sont les émeutes
d'antan ? » Cependant, le but de l'exercice procédant de l'évocation élégiaque n'est pas de poétiser le souvenir des choses passées. Il s'agit plutôt de rappeler à l'esprit du lecteur des images vraies d'un moment historique du monde réel : des images de la mémoire qui, du point de vue d'aujourd'hui, sembleraient fantastiques si elles n'étaient pas factuelles.

 Avec ces images à l'esprit, essayons alors plus sobrement d'évaluer les mouvements des années 1960 dans une perspective historique : le positif, le négatif et les perspectives d'avenir.[2]

 II. Contrecoup, ou, les années soixante refoulées

 Les révoltes de masse dans le monde entier des années 60, qui ont culminé dans l'année révolutionnaire 1968, ont au moins permis pour notre génération de démentir le mythe omniprésent de l'invincibilité du système. Depuis 1968, nous avons subi cinq décennies durant lesquelles l'establishment a consacré toute la force de son appareil de répression et de propagande à effacer la mémoire de ce qui s'est passé dans les années 60. Pour ce qui est de l’histoire officielle, les rébellions, les quasi révolutions et les protestations de masse sont tombées au plus profond de la mémoire. L'establishment a donné une tournure ironique à l'affirmation de Santayana selon laquelle « ceux qui ne peuvent pas se rappeler le passé sont condamnés à le répéter ». Dans un effort effréné pour éviter une telle répétition incommode, les médias et l'élite dirigeante ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour discréditer et détruire le souvenir de cette glorieuse décennie.

 Ce qui est remarquable est que malgré cette campagne orchestrée, tant de personnes aux États-Unis continuaient à se méfier des aventures étrangères dans des endroits comme le Vietnam, le Nicaragua et le Salvador, au point que l'administration Reagan, arrivée au pouvoir en 1981 avec la destruction du Nicaragua comme point numéro un de son agenda, a dû faire face à un échec total. En effet, ce que l'expression péjorative « syndrome du Vietnam » (étiquetant un remède comme si c'était une maladie) est conçue pour cacher est l'un des phénomènes les plus remarquables de l'histoire du monde : peut-être pour la première fois dans la mémoire humaine, la population indigène (dont beaucoup dans l'armée) d'une puissante nation impérialiste a forcé l'abandon d'une guerre de conquête oppressive contre une semi colonie rebelle. Ni les démos athéniens ni la plèbe romaine n'ont eu le courage et la sagesse de s'opposer efficacement à leurs propres aventures impériales. Le résultat fut la destruction de la démocratie en Grèce et à Rome. Malgré l’imposition de gouvernements réactionnaires, le peuple américain a de quoi être fier de cette résistance et de notre opposition continue. J’ajoute : Le même reflexe s’est réveillé en 2003 alors que la guerre d’Irak annoncé par George W. Bush est acceuillie par d’énormes manifestations (d’ailleurs mondiales) ainsi que l’inauguration de Trump en 2017.

 Le bilan

 Parmi les autres grands accomplissements des années 60, il y eut la fin de deux siècles de ségrégation et d'oppression légales de la population noire américaine – anciens esclaves – et la reconnaissance officielle des droits et de l'oppression historique des femmes, homosexuels, hispaniques et handicapés. De plus, la conscience du danger que représente la pollution et la guerre nucléaire pour la survie de l'humanité représente une conscience nouvelle et universelle capable d'unir la masse de l'humanité dans une lutte commune. Enfin, l'establishment n'a pas oublié que nos mouvements, même désunis, ont réussi à renverser et à forcer la retraite de trois des dirigeants les plus puissants et les plus populaires des États nations dominants : Lyndon B. Johnson, Richard Nixon, and Charles de Gaulle.

 Que la bataille de 1968 ne se soit pas terminée par un KO décisif contre le capital mondial sous ses formes « privées » et bureaucratiques n'est guère une surprise. Ce dont il faut se souvenir 50 ans après c'est le fait que nous avons certainement gagné quelques rounds et percuté l’Establishment d’un méchant gauche qui l’a envoyé dans les cordes.

 Que les forces de la répression et de la réaction soient retournées dans la mêlée plus fortes et plus déterminées que jamais à écraser les éléments révolutionnaires n'est pas surprenant ; en effet, c'est dans la nature des choses. Comme Rosa Luxemburg l'a si élégamment dit : « Toute révolution est vouée à l'échec, sauf la dernière ». 

Notre faiblesse : ne pas bâtir sur les victoires

Le véritable faille des mouvements des années 60 n'était pas que nous n'étions pas parvenus à annihiler un antagoniste largement supérieur, mais que nous n'avions pas reconnu, consolidé et mis à profit certaines de nos victoires très réelles et remarquables. Par exemple, aux États-Unis en 1970, avec la première grève générale des étudiants – en réponse à l'invasion du Cambodge par Nixon-Kissinger, la répression du parti Black Panthers et le meurtre de manifestants noirs à Jackson State et d'étudiants blancs à Kent State – le mouvement des jeunes avait atteint un très haut niveau. Pour la première fois dans l'histoire américaine, une majorité d'étudiants, non seulement à Berkeley, Columbia et Ann Arbor mais aussi dans l'arrière-pays, étaient prêts à défier l'autorité des écoles, des parents et des munitions de la police et de la garde nationale en pleine conscience des conséquences potentiellement mortelles de leur engagement. De plus, les manifestations de 1970 ne se limitaient pas à la « seule question » et à l’agenda réformiste de la liquidation d'une guerre perdue et impopulaire. Ils s’attaquaient également à la question intérieure la plus critique de la décennie : la libération noire. Si l'intérêt personnel – la menace de la mobilisation (service militaire) – a pu, à l'origine, éveiller les jeunes étudiants à la politique, ils ont fini par remettre en cause tout le système par leurs actions.

 La tragédie de 1970 était que loin de se fonder sur ce que l'on peut voir historiquement comme une victoire remarquable pour une action directe spontanée – contrecarrant les plans de l'administration Nixon-Kissinger d'étendre la guerre en Asie du Sud-Est et d'éradiquer le leadership militant noir – le mouvement s'est replié dans le quiétisme et le désespoir. Au lieu de planter le drapeau de la victoire sur les hauteurs qui avaient été conquises dans une lutte ouverte et de se féliciter de leur nouveau pouvoir, les étudiants ont succombé au pessimisme.

 Pas habitués à mesurer les victoires tactiques en termes de stratégie révolutionnaire à long terme (par opposition à la gratification instantanée promue par le consumérisme et la télévision), les étudiants, et dans une certaine mesure les militants noirs, ont pris un léger avantage pour une défaite. Cette incapacité à consolider et à capitaliser sur une nouvelle phase de lutte de haut niveau avait des causes à la fois subjectives et objectives.

Le sabordage des SDS

 Sur le plan subjectif, la dissolution des SDS (Students for a Democratic Society) en 1969 a privé le mouvement étudiant d'une organisation nationale très radicale dans laquelle rassembler et canaliser les nouvelles énergies ou les préparer à la prochaine étape de la lutte. Ce quasi suicide organisationnel a coupé les nouvelles forces de la jeunesse radicalisée d'un noyau de leadership expérimenté et chevronné capable d'orienter le mouvement en expansion.

 Les sectes maoistes – Progressive Labor, les Weatherpeople et les autres avant-gardistes du SDS – portent la lourde responsabilité d’avoir désarmé et désorganisé le mouvement de protestation estudiantin radical au moment même où il était sur le point de devenir majoritaire et de provoquer ce que la Commission présidentielle sur les troubles universitaires a décrit comme « une crise sans précédent » dans l'histoire américaine. Grâce à leurs tactiques de « dominer ou ruiner », les maoïstes et les « ruddites » ont délibérément saboté une organisation de jeunesse radicale de masse à croissance rapide et à l’histoire remarquable. En tournant le dos à la tradition de la démocratie participative et du radicalisme multi tendance du SDS, ils ont renié la promesse d'une plus grande organisation de masse et d'une croissance politique chez la majorité des jeunes. En optant pour des formes de lutte obsolètes et élitistes – l'avant-garde et le terrorisme – ils ont efficacement aliéné les sympathies que le mouvement avait lentement accumulées au fil d’années de lutte et détruit le moyen par lequel il pourrait se développer davantage.

 Les avant-gardistes auto-proclamés super-révolutionnaires du post-1968 étaient en fait des rétrogressionistes par rapport aux nouvelles formes d'organisation, créations historiquement spécifiques des années 1960. De plus, en refusant de reconnaître le rôle des jeunes et des étudiants comme nouveau « sujet » révolutionnaire avec sa propre dynamique interne, ils ont coupé la possibilité d'alliances avec d'autres acteurs de l'État révolutionnaire : les noirs, les femmes, les luttes de libération nationale et la classe ouvrière.

 Pour former des alliances efficaces, un groupe social doit être organisé et capable d'une action unie, de jeter son poids dans la lutte aux côtés d'autres forces sociales radicales. Dans le monde moderne, les jeunes et les étudiants représentent une telle force. En mai 1970, la moitié des huit millions d'étudiants américains et 350 000 membres du corps enseignant étaient en grève contre le racisme, l'impérialisme et la complicité universitaire avec la machine de guerre. C'était une force sociale considérable en soi, capable d'ouvrir et de prolonger une crise politique et de donner un poids important à d'autres forces sociales – les Noirs, les minorités, les femmes – qui étaient déjà en mouvement. Si quelque chose comme la révolte française de Mai 1968 avec sa grève générale de 10 millions de personnes n'était probablement pas à l'ordre du jour des États-Unis en 1970 – pour des raisons subjectives dont nous parlerons plus tard – il n'y a pas de doute qu'une occasion en or ait été perdue.

 En ce moment de renaissance de mouvements (ajout de 2018), ce serait bien de se souvenir de cet échec et de construire (résaux sociaux aidants) des résaux de masse de type ‘permanant’ qui pourront durer un moment et resurgir dans l’avenir quand de nouvelles occasion se présenteront. Résaux de jeunes et de coordination entre étudiant.e.s, travailleur.ses et autres.

 Le rôle de la jeunesse

Notons la leçon historique pour référence future : comme la lutte de libération des Noirs et le mouvement des femmes, les étudiants et les jeunes ont besoin et ont droit à leur propre véhicule organisationnel pour le développement personnel et la lutte. Le cours de l'histoire peut, dans un certain sens, le
« subordonner » à la lutte plus large des travailleurs, mais que les super révolutions élitistes choisissent de le subordonner à leur idée de « véritable avant-garde » est un non-sens.

 Certes, les Etats-Unis sont différents de la France, mais si le soulèvement ouvrier-étudiant français de mai-juin 1968 a prouvé quoi que ce soit, c’est qu'un mouvement étudiant pouvait servir de « détonateur » pour une révolte sociale qui déchaînerait les principaux antagonistes de la lutte sociale – les travailleurs et l'Etat capitaliste – et impliquerait la quasi-totalité de la population dans l'activité révolutionnaire. Mai 68 a prouvé que la révolution sociale – malgré les vénérables pronostics de décennies de théoriciens libéraux et de néo marxistes – était encore à l'ordre du jour dans les pays capitalistes avancés. Il a surtout prouvé (au sens de « testé ») la fragilité et la vulnérabilité de la superstructure bureaucratique capitaliste, apparemment invincible et hégémonique, dans l'État moderne progressiste.

 Le spectacle de la police en désarroi, du gouvernement paralysé et de l'armée confinée à la caserne (par peur de la fraternisation) est un spectre qui continue de hanter les couloirs du pouvoir (même si les radicaux, à quelques exceptions près, l'avaient momentanément oublié). Comme les révolutions paneuropéennes échouées de 1848, comme la Commune de Paris condamnée de 1871, comme la Révolution russe avortée de 1905, l'année révolutionnaire 1968 annonçait l'apparition de nouveaux sujets révolutionnaires, révélait de nouvelles formes de lutte et préfigurait les possibilités futures.

 La portée de 1968 vingt ans plus tard est moins dans son échec plus ou moins prévisible que dans sa promesse pour l'avenir. Appelez-le, si vous le souhaitez, un « feu de paille ». Il s'agissait néanmoins d'un feu suffisamment lumineux pour éclairer, même brièvement, la forme possible des choses à venir.

Ceci étant, nous n'avons pas d'autre choix que de revenir à l'histoire des rébellions de 1968 comme à une leçon vivante, une feuille de route qui pourrait indiquer des voies possibles – peut-être les seules routes – vers la survie humaine et une nouvelle société.

 Que manquait-il ?

 Regardons d'abord les négatifs : pourquoi les rébellions de 1968 n'ont PAS abouti à la révolution mondiale.

 Si Herbert Marcuse était lui-même « unidimensionnel » et non dialectique en qualifiant cette époque de rébellion mondiale de GRAND REFUS, son analyse avait la vertu de focaliser l'attention sur un trait saillant des années 1960 : la révolte dans la « périphérie ». Que nous considérions les mouvements de libération nationale à la périphérie géographique du monde développé industriellement, ou les éléments « périphériques » en son sein – les minorités raciales et ethniques, les femmes libérationnistes, les jeunes, les chômeurs, les intellectuels mécontents – nous examinons des éléments en marge. Que cette bande de mordus, de parias, de sous-prolétaires, d'intellectuels aliénés et de paysans analphabètes ait réussi, même momentanément, à déstabiliser l'establishment, témoigne à la fois de la fragilité du système et de la maturité de l'humanité à notre époque.

 La sagesse reçue du « marxisme » traditionnel (voire du trotskysme) considérait ces éléments comme essentiellement passifs au mieux, et au pire comme des troupes de choc réactionnaires potentielles pour l'État bureaucratique capitaliste dans les moments de crise. Ce n'est que sous la « direction ferme » du prolétariat avancé et de son « avant-garde révolutionnaire » (le Parti), ont-ils cru, qu'ils pourraient « passer » à la révolution.

 Pourtant, 1968 présente le spectacle de ces éléments très périphériques qui s'unissent, joignent leurs forces, engendrent leur propre direction, créent de nouvelles et ingénieuses formes de lutte et provoquent une crise sociale et politique – une « brèche » dans la continuité de l'autorité – en l'absence à la fois d’une crise économique mondiale et d’une intervention généralisée de la part de la classe ouvrière.

 Limites de la lutte

Soyons clairs. Les grèves de masse de la classe ouvrière en France et en Tchécoslovaquie étaient l'exception plutôt que la règle. Qu'elles ne se soient pas développées dans une direction insurrectionnelle et n’aient pas affronté les forces armées de l'Etat n'est pas surprenant étant donné leur isolement. Alors que Marcuse et d'autres ont rejeté la mobilisation des travailleurs français comme une sorte de réflexe historique conditionné, un retour aux traditions de 1848 et de 1871, on pourrait argumenter le contraire.

 Soyons clairs. Les grèves de masse de la classe ouvrière en France et en Tchécoslovaquie étaient l'exception plutôt que la règle. Qu'elles ne se soient pas développées dans une direction insurrectionnelle et n’aient pas affronté les forces armées de l'Etat n'est pas surprenant étant donné leur isolement. Alors que Marcuse et d'autres ont rejeté la mobilisation des travailleurs français comme une sorte de réflexe historique conditionné, un retour aux traditions de 1848 et de 1871, on pourrait argumenter le contraire.

 La décision d'arrêter avant la confrontation ultime (et donc d'éviter un bain de sang) était peut-être un signe de maturité collective et de sagesse tactique non seulement des Français (avec leurs souvenirs amers des massacres de juillet 1848 et de la Commune de 1871), mais aussi des Tchèques (qui auraient difficilement pu oublier le sort des Conseils ouvriers hongrois insurrectionnels de 1956). Il n'est guère étonnant que les ouvriers de France et de Tchécoslovaquie aient choisi de ne pas devenir des martyrs pour la cause d'une révolution mondiale improbable. Ce qui est étonnant, c'est que les travailleurs français ont quasi-unanimement refusé d'accepter les Accords de Grenelle (dont des augmentations de salaire allant jusqu'à 72% !) négociés pour eux par les syndicats communistes et socialistes. (Un rassemblement de masse de 25 000 personnes a même hué les dirigeants de la CGT à l'extérieur de la plate-forme de l'énorme usine Renault de Boulogne-Billancourt, près de Paris.)

 Or, aujourd’hui (ajout 2018) nous voyons les mêmes directions syndicales s’attabler avec le gouvernment dans des « concertations » alors que leurs militants sont dans la rue en train de combattre ce gouvernement et ses contre-réformes ciblées pour détruire l’unité de la classe. Clairement, il faut passer outre ses directions syndicales et affronter directement le gouvernement, comme font en ce moment les enseignant.e.s américains mal-payés de Virginie occidentale, Kentucky, Oklahoma. Les militant.e.s de Virginie occidental se sont organisé.e.s sur Facebook pour contourner les directions syndicales, qui avaient déjà accepté une offre insuffisant du gouvernement, relancer la grève, inclure les agents et les chauffeurs de bus de rammassage scolaire, et faire face directement aux élus, qui ont dû céder sur tous les points : salaires (augumentation de 5000$ annuelles pour tous et toutes les employé.e.s de service sociaux), assurances, etc. Grande victoire qui fait tâche d’huile dans d’autres états qui ont pourtant voté Trump en 2016 !

 Etonnant mais vrai

 Ce qui était étonnant en 1968, c'est que de nombreuses entreprises ont effectivement repris la production sous l'autogestion ouvrière et ont commencé à échanger leurs produits avec ceux des paysans voisins, éliminant ainsi le fétichisme des produits du travail et créant un socialisme embryonnaire au cours de la lutte !

 Ce qui est étonnant, c'est que de nombreux travailleurs (soutenus par les étudiants) ont continué à affronter la police dans des batailles de grande envergure pour défendre leurs usines longtemps après que les syndicats officiels du PC-PS aient « réglé » la grève et tenté de ruer au travail les ouvriers avec de faux rapports selon lesquelles « toutes les autres » usines avaient été reprises.

 Ce qui est étonnant, c'est que les travailleurs tchèques, souvent dirigés par des communistes subalternes, ont intensifié l'organisation de comités d'usine démocratiquement élus APRÈS que l'invasion russe ait mis un terme aux réformes de Dubcek.

 Clairement, si ces travailleurs n'avaient aucun goût pour le martyre révolutionnaire traditionnel, ils n'avaient pas non plus le goût du réformisme traditionnel. Si la grève de masse tchécoslovaque s'était étendue, disons, à la Pologne en 1968 (au lieu de 1981), la résistance tchèque aurait pu adopter une forme moins passive, moins « schweikienne », et le résultat aurait pu être différent... De même, si la grève générale française s'était étendue en Grande-Bretagne et en Allemagne (comme elle l'avait fait en Italie en 1969)...

 Mais, pas si étonnamment, ce n’est pas arrivé.

 Ce n'est pas arrivé pour des raisons parfaitement claires et objectives. L'économie mondiale continuait de profiter de l'automne de la longue période d'expansion de l'après Seconde Guerre mondiale. La France, par exemple, a connu une période remarquable de modernisation et d'expansion au cours de la décennie gaulliste de 1958-1968, et aux États-Unis L.B. Johnson était encore capable de livrer ‘des armes et du beurre,’ de pacifier une partie du mouvement syndical et de coopter un secteur important du mouvement des droits civiques avec sa « guerre contre la pauvreté », tout en intensifiant sa guerre beaucoup plus réelle et plus coûteuse en Asie du Sud-Est.

 Quelques paradoxes

Revenons alors à notre point de départ, la caractérisation
« Marcusienne » des mouvements des années 60 comme essentiellement
« marginaux », ainsi que leur représentation négative comme un simple « feu de paille », nous sommes conduits à quelques réflexions intéressantes :

 Il y a un décalage frappant entre la période de crises sociales et politiques généralisées des années 1960 et la période de crise économique généralisée dans laquelle nous entrons aujourd'hui.

 Compte tenu de ce décalage, il n'est pas vraiment surprenant que les révoltes des années 60 soient restées largement confinées à la « périphérie » et aient conservé une qualité mieux qualifiée de « révoltes » ou de « rebellions » que de
« révolutions ». (D'où la qualité essentiellement symbolique, voire théâtrale, de beaucoup de leurs tactiques, des sit-in non-violents aux Jours de la Rage, de l’arrosage de la bourse avec des billets de un dollar à l’installation de bombes en dessous.)

 Néanmoins, ces révoltes – qu'elles soient de la jeunesse, des minorités opprimées ou des paysans de la périphérie – montraient leur potentiel d'agir comme des détonateurs (notre « feu de paille ») pour les explosions de conflits de classe sérieux impliquant les antagonistes polaires essentiels de la société industrielle moderne : les salariés qui produisent des biens et des services par rapport aux dirigeants qui possèdent, gèrent ou contrôlent les moyens de production et l'État.[3]

 Les diverses théories avant-gardistes fondées sur les dogmes élitistes du
« retard » des masses et son corollaire, la nécessité d'un « Parti » de révolutionnaires héroïques autoproclamés pour les diriger ou leur montrer « l’exemple », étaient également idéalistes mais beaucoup plus pernicieuses. Bien que formulée dans le langage du marxisme-léninisme-maoïsme, cette idéologie était une réversion de l'idéologie des populistes russes du XIXe siècle – les « populistes » contre lesquels Lénine devait lutter pour jeter les bases du marxisme russe. Pourtant, dans l'accalmie qui suivit les explosions de 1968, de nombreux radicaux européens et américains, impatients du développement lent et dialectique des mouvements de masse et avides de raccourcis vers la révolution, réinventèrent involontairement l'idéologie idéaliste du « service au peuple » des étudiants russes de 1870 et singèrent inconsciemment les lanceurs de bombes anarchistes et populistes de 1880-1913.

 La violence de qui ?

 Au niveau du mouvement dans son ensemble, des dommages incalculables ont été causés en confondant la nécessité de la violence révolutionnaire (par exemple, la légitime défense pratiquée par les premiers Black Panthers et les Deacons for Defense, l'occupation militante de la propriété privée ou de l'espace public, la préparation armée de l'insurrection de masse) à la violence contre-productive de la terreur individuelle. Plutôt que de représenter une avancée, l'incidence de ce type de violence était un indice de l'isolement et du déclin du mouvement.

 Enfin, la faiblesse même des rébellions des années 60 (l'absence de crise économique et de guerre de classe généralisée) a paradoxalement révélé la vulnérabilité secrète de la structure du pouvoir. Malgré son monopole des armes à feu, de la police, des prisons, des processus politiques et des médias d'information, l'hégémonie de l'Establishment a été sévèrement (si momentanément) brisée par notre bande d’outsiders et de mordus. La stabilité tant vantée de la monarchie par référendum de de Gaulle s'est révélée être un jeu de cartes, et ce n'est pas pour rien que Nixon s'est plaint d'un « géant pitoyable sans défense ». L'Empereur, quoique armé jusqu'aux dents, resta un instant nu, à la vue de tous.

 III. Perspectives

 L'histoire ne progresse pas à un rythme uniforme, mais plutôt par à-coups. De longues périodes d'uniformité apparente sont suivies de moments intenses de transformation rapide, résumant tout ce qui a précédé et éclairant une grande partie de ce qui est à venir. Si Katsiaficus (op.Cit.) et d'autres ont raison de caractériser les années 1960 comme un moment « historique mondial », alors les rébellions de 1968 (comme les révolutions de 1848 et de 1905 qui ont échoué) peuvent être considérées comme annonçant l'apparition sur la scène historique de nouveaux sujets révolutionnaires et de nouvelles formes de lutte destinées à se développer à une date ultérieure.

 Si tel est le cas, les forces de la révolution sociale qui ont été contraintes de reculer il y a deux décennies peuvent très bien, suivant un schéma historique de cycles de 20 ans, revenir à la mêlée avec l'arrivée d'une nouvelle génération. Comment les conditions ont-elles changé depuis 1968 ? L'équilibre des forces
– subjectif et objectif – sera-t-il plus ou moins favorable au retour de la révolution sociale ?

 Signes favorables (en 1988 et à nouveau en 2018)

 Pour cet observateur, les signes objectifs semblent favorables. Pour commencer, la capacité stratégique des États-Unis en tant que gendarme du monde capitaliste a fortement diminué depuis 1968. Il y a 50 ans, l'impérialisme américain était capable de mener une invasion à grande échelle à 10 000 kilomètres de distance contre un mouvement de guérilla chevronné avec une protection arrière et des voies de communication avec les alliés en Russie et en Chine. En 1979, le minuscule Nicaragua, entouré de bases de Contras, plus ou moins abandonné par l’URSS, se dresse fièrement, à seulement 1000 kilomètres des États-Unis, après huit années d'attaques concertées. Pendant ce temps, la crédibilité de Washington est bouleversée par le scandale Iran-Contras-cocaïne. En comparaison avec la non-entité de Bush, Singlaub et North, Nixon et Kissinger apparaissent comme des géants (et même les plombiers ont l'air professionnels).

 J’ajoute : depuis 1997 les Zapatistes tiennent bons au Mexique, et les EU ont perdu leur main-mises totale sur l’Amérique latine. Encore, depuis 1989 la division du monde entre deux super-puissances – les Etats-Unis et l’URSS – a laissé place à de multiples impérialismes grands, moyens et régionnaux qui se battent entre eux comme à la veille de la guerre de 1914.

 Crise économique ?

 Sur le front économique, il est clair que les systèmes économiques dominants du monde sont au bord de la crise. D’une part, il est difficile d’imaginer l’économie américaine échappant aux conséquences logiques d’une balance commerciale en déclin rapide, d’une énorme dette interne (gouvernementale et privée) et de milliards de prêts irrécouvrables aux pays du Tiers Monde appauvris. Avec les institutions d'épargne en difficulté et le marché boursier, pas échaudés par le Lundi noir, se plaçant sur la spéculation malsaine, l'argent de la drogue blanchi et les prises de contrôle improductives, il est probable que les choses vont empirer avant de s'améliorer.

 Alors qu'en 1968 la bureaucratie syndicale traînait une partie de la classe ouvrière relativement bien payée, aujourd'hui, les fermetures d'usines, les réductions de personnel et les reprises ont érodé l'influence des collaborateurs de classe sociaux patriotiques de l'AFL-CIO. Combien de temps les dirigeants du syndicat automobile l'UAW peuvent-ils proclamer « Achetez américain » quand il est évident pour chaque travailleur que les entreprises « américaines » sont transnationales et que la sécurité de l'emploi des travailleurs américains a été sacrifiée sur l'autel de la main-d'œuvre bon marché des pays étrangers ? Et si la direction des multi-nationales peut se permettre de payer 16 cents de l'heure au Salvador, quelles sont les chances de tout travailleur – blanc, noir ou latino – de demander 26 dollars de l'heure ou même 16 dollars de l'heure à Los Angeles ? La réponse est : « Remettons l'INTERNATIONAL dans les SYNDICATS ! » Mais est-ce possible quand les directions sydicales dépendent de l’état national pour leur statut ?

 Les débuts d'un lobby de solidarité anti-impérialiste en Amérique centrale au sein de l'AFL-CIO prouvaient que de nombreux travailleurs américains comprennaient qu'ils sont contraints de rivaliser avec les victimes des dictatures antisyndicales de droite soutenues par l'argent des contribuables américains. Pendant ce temps, la situation de la main-d'œuvre noire et hispanique aux États-Unis, assez grave en 1968, s'est plutôt détériorée. À ce réservoir de colère et de révolte, la Reaganomie a ajouté des millions de femmes obligées d’intégrer le monde du travail pour survivre et des milliers de travailleurs blancs qualifiés qui ont été licenciés ou contraints d’accepter des emplois à bas salaire. Ajout de 2018 : pire encore aujourd’hui, surtout maintenant avec Trump.

 Internationalisation capitaliste

 L'internationalisation du capital (qu'on appel aujourd'hui 'mondialisation') a été la pointe tranchante d'une attaque généralisée contre le niveau de vie historique des travailleurs américains, une attaque visant à tous nous réduire – blancs, noirs, hommes, femmes, jeunes ou vieux – au niveau de la subsistance. Les réductions dans les soins de santé, le logement, l'éducation et la sécurité au travail se combinent avec la « désindustrialisation » pour accroître notre insécurité et notre peur. Tout cela se passe avec la complicité tacite de la direction des syndicats l'AFL-CIO qui blâme tout sur les Japonais et facilite la tâche des politiciens et des entreprises. En conséquence, l'adhésion syndicale a décliné jusqu’au niveau des années 1920 : seul un mouvement ouvrier nouveau, militant et internationaliste (allié à d'autres forces communautaires) peut éventuellement renverser cette situation.

 De l'autre côté de l'équation de la « désindustrialisation » se trouvent les nouveaux prolétaires de Corée, de Taïwan et des autres « petits tigres ». Il y a une génération, ils étaient paysans. Aujourd'hui, ils sont des travailleurs de l'industrie dans le secteur le plus avancé et le plus rentable de l'économie mondiale, de plus en plus frustrés par les bas salaires, les longues heures, les conditions difficiles et les régimes autoritaires soutenus par les États-Unis. Contrairement à la guérilla paysanne des années 1960, ces travailleurs ont le pouvoir d'attaquer le système là où ça fait mal.

 Ajout de 2018 : non seulement est-ce que la Chine est montée pour faire directement concurrances aux Etats-Unis (dont ils sont les plus grands créditeurs) la classe ouvrière chinoise, avec ses milliers de grèves annuelles (malgré une répression totalitaire) s’est si bien défendue que les capitalistes Chinois cherchent aujourd’hui à délocaliser leur production aux pays de bas salaires – et compris dans le Wisconsin (Etats-Unis) !

 Quelques grands « Si »

 Si l'internationalisme qui caractérise les mouvements des années 60 renaît et crée des liens actifs de solidarité entre les travailleurs des différentes branches du nouveau système capitaliste multinational, alors « tout est possible » cessera d'être un simple slogan. Si les nouveaux sujets de révolution qui se sont révélés dans les mouvements de masse des années 60 – les jeunes, les femmes, les minorités opprimées, les paysans pauvres, la nouvelle classe ouvrière du personnel technique et administratif éduqué – se joignent à ces travailleurs industriels dans une situation de crise économique, alors l'humanité peut encore trouver un chemin vers son humanité et, dans le processus, se sauver ­– et ce beau monde – de la destruction.

 Ajouté en 2018 : il faudrait faire ici l’analyse du cratch de 2008 ainsi que du Printemps arabe de 2011, des mouvements des ‘places’ ainsi que d’Occupy Wall Street.

Ce sont tous de grands « si » – des hypothèses basées sur des preuves sélectionnées en utilisant une méthode historique qui, par définition, n'a pas l'inévitabilité (répétabilité) de la science. Ce sont les meilleures – en effet, les seules hypothèses pleines d'espoir que nous avons. Possibilités. Peut-être des possibilités minces, mais des possibilités néanmoins, et donc une voie ouverte vers une solution à la crise d'une société si décadente, si acharnée à l'autodestruction que les alternatives du « socialisme ou barbarie » pourraient être mieux qualifiées de « socialisme ou extinction planétaire ».

Il y a tellement de bombes à retardement qui se frayent un chemin vers un Armageddon que, sans l'hypothèse d'une révolution sociale mondiale, la seule question est à quelle forme d'anéantissement nous succomberons d'abord. Une guerre thermonucléaire « accidentelle » à la « Strangelove » ou une guerre déclenchée par des théocrates maniaques au Pakistan ou en Israël? La destruction de la couche d'ozone ou l'effet de serre ? La surpopulation ou la famine universelle provoquée par la sécheresse due à la destruction des forêts tropicales du monde?

Questions d’espèce

 Les gens font leur propre histoire, mais pas dans les circonstances de leur choix. Cette remarque est particulièrement émouvante aujourd'hui alors que nous pourrions bientôt manquer de circonstances (sans parler des gens). Ce qui était autrefois des questions de classe, des questions sociales, des questions politiques, ont été qualitativement transformées en questions d’espèces : questions de survie globale. L'ordre mondial, dominé par des conglomérats multinationaux plus soucieux de profits à court terme que de développement économique futur (et de plus en plus soutenus par des régimes militaro-bureaucratiques répressifs), ne prétend même plus proposer des solutions à long terme.

 Ainsi, si nous éliminons l'intervention divine ou extraterrestre, nous sommes forcés de conclure que seule l'activité humaine à l'échelle mondiale, l'activité de masse des impuissants et des opprimés peut empêcher l'extinction et ouvrir la voie à la reconstruction d'une société rationnelle et humaine.

 Ce n’est qu’un début ; continuons le combat ! »

 

[1] Militant internationaliste né à New-York en 1939. Membre étudiant de « Socialisme ou Barbarie » (Paris 1959), participant à la grève-occupation de Columbia Université (Prof. Assistant d’études francophones, avril 1968), activités anti-guerre, anti-racisistes, membre fondateur du Centre Praxis pour le socialisme anti-totalitaire (Moscou 1996) et de Freedom Now (Rabat 2011), traducteur et préfacier des livres de Victor Serge (romancier révolutionnaire franco-russe 1890-1947), écrivain politique. Le présent texte sur 1968 a été rédigé en 1988 à l’occasion du 20e anniversaire. J’ai ajouté quelques mises à jour. Merci à Maïté Jullian pour la traduction;

[2] Pour une analyse exceptionnelle et théorique des rébellions des années 60 en tant que « Mouvement historique mondial », veuillez vous reporter à George Katsiaficas, The Imagination of the New Left: A Global Analysis of 1968 (South End Press, Boston, 1987), une étude qui a toutes les forces (et quelques-unes des faiblesses) de son point de vue Marcusien.

[3] Cette répétition de l'histoire comme farce serait risible sans ses conséquences tragiques – pour les radicaux eux-mêmes, pour les spectateurs innocents et pour le mouvement. De mon propre cercle, Ted Kapchuck est mort et Dave Gilbert et Kathy Boudin ont été condamnés à la prison à vie. Nous avons déjà vu comment le SDS a été démantelé au nom de cette « révolution ».

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