Les Gilets Jaunes devant la Convergence

Beaucoup de Gilets Jaunes se méfient des syndicats et ont peur de cette fameuse « convergence » – tout en reconnaissant que seule l’unité de tous les mouvements sociaux pourrait renverser le rapport de force entre le gouvernement des 1% les plus riches et les 99% qui ont marre de son arrogance.

N.B. Bloggeur et témoin-participant du mouvement social français depuis longtemps, et Gilet Jaune à Montpellier depuis décembre 2018, j’écris cette lettre à titre personnel à mes ami.es Gilets Jaunes de l’Hérault, du Gard et la France à l’occasion de l’ADA4.

                                    Le Problème de la Convergence

Beaucoup de Gilets Jaunes se méfient des syndicats et ont peur de cette fameuse « convergence » – tout en reconnaissant que seule l’unité de tous les mouvements sociaux pourrait renverser le rapport de force entre le gouvernement des 1% les plus riches et les 99% qui ont marre de son arrogance. Car ils savent que c'est seulement à côté des travailleurs syndiqués en grève que nous pouvons arriver à bloquer le pays et faire céder la Macronie.

Néanmoins, nous avons peur d’être manipulé.es, chapeauté.s, traihi.es, et vendues par les chefs syndicaux. Beaucoup de syndicalistes aussi. Et nous n’avons pas tort!

Les Gilets Jaunes de ma génération (ainsi que des syndicalistes de base), se souviennent que, dans le passé, la direction syndicale, depuis longtemps rouage du système capitaliste, est intervenu dans les grèves généralisées pour les liquider prétexte de “représenter” les travailleur.euses. Ce fut le cas en 1995 et avant cela en 1968, 1945, 1936 quand la base des syndicats, qui avait réussi à bloquer le pays par leurs grèves sauvages avec occupations et Assemblées générales partout, a été bernée par leurs chefs et tondue comme des moutons.[1]

Cette manipulation, est-ce fatale? Cette histoire est-elle vouée à se répéter ? Non ! parce que nous serons là pour la dénoncer, nous les Gilets Jaunes qui depuis bientôt un an avons seul.es tenu ouverte la porte de la lutte sociale. Seul.es, depuis l’implosion de la Gauche politique en 2016 ; seul.es après l’échec des dirigeants syndicaux avec leurs grèves perlés et mobilisations honteuses d’un jour face au rouleau-compresseur néolibérale de Macron au printemps 2018 ; seul.es nous avons fait face aux violences policières déchaînées contre nous dans le silence des chefs syndicaux, des intellectuels, des médias… Violences d’État retournées aujourd’hui contre toute contestation, des écolos aux pompiers, en passant par les élèves, les étudiant.es et les syndicalistes !

Si une grande mobilisation sociale est en préparation pour le 5 décembre, c’est en grande partie grâce à nous, à la ténacité surprenante de notre organisation horizontale, et à notre méfiance des partis politiques, syndicats et autres organes soi-disant représentatives de la société capitaliste. Nous avons éveillé une nouvelle conscience politique chez les Français.es, justement, parce qu’il nous manquaient des chefs et porte-parole pour nous rouler dans la farine. Par conséquence, nous avons vu clair !

 Voilà notre force : celle des gens qui avons fermé nos télés et sommes sorti.es de chez nous pour dire “On est là.” La preuve l’influence de notre « mauvaise exemple » ? En 2019 les appels aux grèves illimités du 5 décembre, viennent, pas des directions mais de la base de syndicats, qui n’ont pas attendu leur aval pour lancer les mouvements qui croissent tous les jours.

Or, quand les mouvements déclenchés le 5 décembre prendront feu, quand la grève reconductible se généralisera et bloquera le pays comme nous avons imaginé depuis un an, à cette heure où les bonzes syndicaux s’interposeront inévitablement pour “négocier” la contre-révolution avec Macron, ils n’auront pas le jeu si facile que dans le passé. La base se méfie déjà d’eux et les travailleur/euses font à leur tête. De plus, nous autres Gilets Jaunes serons là en scandant “On est là! On est là ! Et nous, Nous ne rentrerons pas!” Et à cette heure-là, beaucoup de grévistes porteront fièrement leurs Gilets Jaunes et ne se laisseront pas faire.

Gardons donc notre méfiance justifiée et marchons vers la convergence avec confiance en nous et dans la révolution dans la conscience politique des Français.es que nous avons provoquée pendant 12 mois de luttes spontanées. Notre « mauvaise exemple » d’autonomie Gilet Jaune, notre façon de nous organiser, notre ténacité représentent une véritable menace pour le gouvernement ainsi que pour les bureaucrates des partis et syndicats ses complices. Nous proposons une réelle voie alternative, et c’est eux qui ont peur de nous. Ne pas se décourager, donc. On surmontera ces obstacles. L’histoire n’est pas toujours voué à se répéter. Les gens d’en bas de 2019 ont appris des choses depuis 1936, 1945, 1968, et 1995.

Dans cette perspective, si l’ADA4 des Gilets Jaunes, qui se réunit le 1e novembre 2019 en pleine crise sociale, se met à la hauteur du moment que nous vivons, elle pourrait être un évènement historique en appelant à la convergence de notre grand mouvement spontané aux autres mouvements sociaux le 5 décembre et après.  De toute façon, rien ne pourra empêcher les Gilets Jaunes qui sont sorti.es de chez eux en novembre 2018 de descendre dans la rue et sur les ronds-points avec nous en décembre 2019 – ainsi que les millions de Français.es qui les avaient soutenu.es

[1] Je me souviens toujours comment au mois de juin 1968 la CGT a liquidé la grève générale en racontant aux grévistes qui occupaient tel ou tel usine que tels ou tels autres usine avaient accepté les Accords de Grenelle et évacué leur lieu de travail afin de les vider. C’était pas vrai! De telles escroqueries ne sont plus possible en 2019.

 

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