Artistes en télétravail, de l'usage des réseaux sociaux en temps de confinement

Le public attend du musicien qu’il propose des rendez-vous musicaux live sur les réseaux sociaux. Entre ceux qui ont décidé de lâcher définitivement Facebook et les autres qui, se soumettant aux règles tacites du slogan, produisent une conduite conforme à la reconnaissance d’un groupe fictif, que peut-on apprendre des usages sociaux de la communication artistique en temps de confinement ?

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Je n’ai jamais cessé de m’étonner devant ce que l’on pourrait appeler le paradoxe de la doxa :
le fait que l’ordre du monde tel qu’il est, avec ses sens uniques et ses sens interdits,
au sens propre comme au sens figuré, ses obligations et ses sanctions, soit grosso modo respecté,
qu’il n’y ait pas davantage de transgressions ou de subversions, de délits et de "folie" (…)
ou, plus surprenant encore, que les conditions d’existence les plus intolérables
puissent si souvent apparaître comme acceptables et même naturelles.
_Pierre Bourdieu, 1998

 

Les réseaux sociaux, dont Facebook (FB), fournissent des matériaux et des données empiriques qui servent à enquêter et comprendre les usages que nous en faisons, et pas seulement (heureusement d’ailleurs) pour hacker les cerveaux des utilisateurs/utilisatrices ou influencer les habitudes de consommation dans un but marketing.

Le confinement a augmenté la charge virale de nos usages des réseaux sociaux, et a révélé dans le même mouvement une contradiction mentale (un bug) entre les espérances de vouloir et les chances de pouvoir (se) déconnecter, au sens propre comme au sens figuré.
En effet, les premières semaines ont vu fleurir de belles intentions personnelles qui semblaient faire l’unanimité : « je vais enfin pouvoir faire ce que je n’avais pas le temps de faire », « profitons-en pour faire une pause », « c’est l’occasion de se retrouver face à soi-même, de s’interroger sur notre vie et notre humanité. », « ça va être super ».
Dès lors, la tête se remplit d’images exaltantes, le corps trépigne d’enthousiasme, le cœur succombe aux glorieuses résolutions. Mais sur la ligne de départ, au moment de se lancer dans la course, les flux ininterrompus de la communication sur les réseaux sociaux sèment le trouble. Et le confiné est à deux doigts de déclarer forfait.
Souvent, dès qu’il s’agit de conquérir, construire et valider les instruments de liberté d’une philosophie de l’action, les professions de foi des débuts s’évaporent pour laisser le champ libre aux disqualifications.

Tourner le dos au face à face...

Parmi les communications qui circulent sur FB, certaines ont des motivations nettement performatives. C’est le cas des discours de ceux que j’appellerais les gestionnaires de styles de vie, capables d’agir avec autorité sur nos besoins de bien-être : les méthodes simples (!) pour rester en forme, les astuces pour garder la pêche, les secrets pour cheminer vers une relation amoureuse épanouie, créer davantage de bonheur dans sa vie, connecter son âme au cosmos tout entier par la méditation, la contemplation, le recueillement, sans oublier les messages sponsorisés pour booster les ventes de sa petite entreprise ou augmenter les vues sur FB ou U-Tube. Ça n’en finit pas !
Et puis, il y a les communications normatives, proposées par des artistes qui font ce qu’on attend de leur rôle ou fonction (le musicien musique, le danseur danse, etc.).

Que le public attende du musicien des rendez-vous musicaux live en temps de confinement sur FB, quoi de plus évident ?! Il se prête d’ailleurs au jeu, en conformité avec son assignation. Contrairement à mes homologues musicien-ne-s, cela ne m'apparaît pas comme une nécessité absolue.
Entre ceux qui décident de lâcher définitivement Facebook et les autres qui, se soumettant aux règles tacites de l’opinion et du slogan, produisent une conduite conforme à la reconnaissance d’un groupe fictif, que peut-on ou doit-on apprendre des usages sociaux de la communication artistique en temps de confinement ?
Tout porte à voir en tous cas que le confinement n’engage pas de rupture de la routine.

Avec celles et ceux qui se prennent pour, sont ou veulent être, FB est le haut-lieu fictif de l’hétéronomie, tour de Babel artificielle des avatars (légendes !) et des habitus masqués. Et c’est ce qui en fait un terrain d’étude vertigineux. Mais qu’on se rassure ! FB ne censure jamais une parole artistique qui tend à argumenter une Realpolitik de la Raison et de la Morale, tout simplement parce que ses algorithmes ne déchiffrent pas le champ sémantique et les structures du langage d’une analyse, même transgressive. Ce sont plutôt nos programmes intériorisés de l’autocensure qui opèrent.
Les artistes hommes et femmes usagers des réseaux sociaux, convertis au fast publishing de l’industrie culturelle, vivent aussi des expériences personnelles saisissantes du monde social qui les portent, collectivement, à se prendre et à être pris pour des personnages publics, avec un effort particulier à vouloir masquer l’écart entre vie privée et vie publique, l’officiel et l’officieux, l’avant-scène et les coulisses[1], effort qui apparaîtrait sans doute comme une hypocrisie aux yeux des fondateurs de l’art pour l’art.

Entre détresses et flatteries du miroir internet, la réclamation la plus visible portée collectivement par les artistes est sans doute celle d’une prolongation des droits à l’assurance chômage de l’annexe 8 et 10 (intermittence). D’ailleurs, notre cher Président, dans la peau d’un Robinson séducteur en bras de chemise, résilient et dompteur de tigre (chinois ? Covid-19 ?), s’est empressé d’anesthésier les trublions que nous sommes en déployant, poings serrés, toute la panoplie de sa maîtrise managériale d’un meneur de troupe.
Après la souffrance au travail, souhaitons la bienvenue à la souffrance au télétravail (bénévole) des producteurs (culturels) de contenus immédiatement consommés sur les réseaux sociaux, souvent avec leur propre consentement.

Aplomb du petit frondeur de salon, ratifiant sans le savoir que les concerts (ou autres représentations) en appartement d’aujourd’hui seront l’objectif pour demain, le musicien semble ignorer d’autres formes possibles d’écriture comme acte de résistance. Quelles leçons tirer de ses usages des réseaux sociaux ? Quelles contributions apporte-t-il au silence, à cette opportunité de la déconnexion (la distance) pour ouvrir le champ de la possible incarnation d’une vertu politique ? L'art de la déconnexion peut-il aider l'artiste à se réconcilier avec l'histoire subversive de l'art subversif ?
Un peu par provocation, si le musicien reste à sa place, c’est qu’il y a bien des forces qui le poussent à faire ce que l’on attend de lui ?!

Ce confinement, en tant que retrait, pose la question des ressources cultivées (ou artistiques) de l’artiste, celles qui permettraient de changer d’instruments de « contrôle » des messages et signes symboliques. Comme le rappelle Jack Goody, les changements dans les moyens de communications affectent les modes de pensées[2]. « Faire de nécessité vertu », trouver les mots de la résistance pour inventer et penser autrement le sens à la communication.
Quelles conditions sociales doivent être remplies pour que le musicien renonce à son monde sonore pour se consacrer à l’exercice de composition et de communication de nouvelles formes de savoirs graphiques (poésie, nouvelle, récit, fiction, analyse, essai, graphisme, dessin, etc.) qui suscitent et ressuscitent des expériences singulières et intenses ?

Peu d’effort, finalement, consacré à l’examen de nos usages sociaux des réseaux sociaux. Tout se passe comme si les vannes ouvertes de nos illusions perdues laissaient libre cours au désespoir esthétique d’un narcissisme cosmique.
Comment suspendre les urgences du monde social pour pouvoir le penser sans se prendre pour un observateur absolu ?! Comment vivre un effort de conversion du regard pour rompre avec tout ethnocentrisme de genre, de classe ou de race ?! Comment, enfin, donner une chance à la promenade solitaire sans solitude, à l’exploration des recoins habités par une transgression ludique ?! 

Aussitôt postée, une publication sur FB est engloutie par le « fil » d’actualité. Quel paradoxe ! Une actualité qui se pulvérise dès son apparition, cela s’appelle de l’obsolescence programmée pure et simple, poussée ici à un utilitarisme idéologique extrême. La philosophie sociale de FB se fonde sur une métaphysique de la fission de l’atome !
Ce constat contraint l’utilisateur de FB à jouer le jeu du slogan, dématérialisation de l’identité artistique qui condamne toute inclination à risquer la profondeur d’une analyse et sa possible résolution de problèmes (posés).

En somme, quelle est donc cette opposition qui pousse à préférer l’instant présent compétitif du sprinter à l’expérience de la durée du coureur de fond, pourtant plus à propos pour une belle échappée, volontaire et relationnelle face à ce qui doit venir ou ce qui est à venir ?!

D’un point de vue philosophique, on pourrait suggérer que notre usage du temps entrave l’expérience intelligible et sensible d’un espace (commun) de « rupture hérétique », selon le mot de Bourdieu. Il me semble d’ailleurs sympathique ici de partager les propos engageants qu’il adresse à ce qui peut rester d’insoumission en nous  : « (…) je m’accorde le droit d’en appeler à cette incarnation moderne du pouvoir critique des intellectuels que pourrait être un intellectuel collectif capable de faire entendre un discours de liberté, ne connaissant aucune autre limite que les contraintes et les contrôles que chaque artiste, chaque écrivain et chaque savant, armé de tous les acquis de ses devanciers, fait peser sur lui-même et sur tous les autres »[3]
Cette responsabilité subversive, incarnée ici par un hérétique consacré, immunise contre la prédation de l’industrie culturelle néolibérale et toutes les compromissions avec les pouvoirs du moment et de la mode.

Oui, les usages de FB pourraient être mus par le désintéressement, l’acte gratuit constitutif de l’amour de l’art. Imaginons une volonté symbolique bien faite pour culbuter, une fois pour toutes, les représentations mentales, verbales et théâtrales de l’ordre social quotidien ou de la routine. Car le « mensonge collectif » nous rattrape et nous soumet aux tromperies qui ne trompent personne.
Quant à répéter, comme les prophètes de malheur, que l’acte désintéressé, critique et généreux est mort, à nous de multiplier les lieux de diffusion d’une parole libérée, bien faite pour communiquer une éthique, si possible ludique et divertissante, qui ne prend pas les gens pour des cons désespérés ou des imbéciles heureux.
Si l’on en croit Bourdieu, « la subversion politique présuppose une subversion cognitive. Mais la rupture hérétique avec l’ordre établi (…) suppose elle-même la rencontre entre le discours critique et une crise objective »[4].

Nous y sommes.

Avec ou contre les réseaux sociaux, le processus dialectique entre ressources affectives ou spirituelles et ressorts symboliques de la fonction communicative et objective, peut-il servir un nouveau travail d’énonciation symbolique de la communication artistique ?

Et lorsque Bachelard qualifie le possible comme une tentation que le réel finit toujours par accepter[5], j'aime à croire qu’une utopie rationnelle en acte nous est toujours ouverte.

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[1] Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, L’économie des échanges linguistiques, Fayard, 1982
[2] Jack Goody, « Des intellectuels dans les sociétés sans écriture ? », in La raison graphique, la domestication de la pensée sauvage, Minuit, Le Sens Commun, 1979
[3] Pierre Bourdieu, « Pour un corporatisme de l’universel », in Les règles de l’art, Genèse et structure du champ littéraire, Seuil, Libre examen, 1992
[4] Pierre Bourdieu, « Décrire et prescrire : les conditions de possibilité et les limites de l’efficacité symbolique », in Ce que parler veut dire, L’économie des échanges linguistiques, Fayard, 1982
[5] Gaston Bachelard, L’intuition de l’instant, Le livre de Poche, Stock, 1992 (première édition 1931)

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