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Billet de blog 18 sept. 2017

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“Tais-toi et joue !” Le musicien face à son silence

De plus en plus de jeunes sociologues, ethnologues musiciens ou acteurs de la vie musicale étudient la musique dans le cadre de leur recherche (Le Guern, 2005). Mais peu sont les musiciens qui se servent des avancées épistémologiques de la sociologie critique dans leur recherche artistique et pédagogique.

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La musique n’est pas tout à fait un art comme les autres. Elle exercerait même sur nous des pouvoirs « aimables et tyranniques ». Tous les mélomanes admettent qu’elle se situe au-delà des mots et fait partie d’une expérience intime et mystique indéfinissable.
Il n’est donc pas étonnant qu’on attende du musicien qu’il joue pour enchanter, emporter, mouvoir et émouvoir les âmes et les corps de son auditoire. Et le musicien, en parfait complice, ne contredira pas le mélomane puisque, lorsqu’il parle de son art, ce n’est pas autrement que par adjectifs ou exclamatifs de ravissement. L’âme supporte d'ailleurs très difficilement que le goût lui impose un corps de pratiques et de propriétés bien réelles. L'intolérance esthétique du goût des autres est d'une terrible violence nous rappelle Bourdieu !
Pauvre aporie...
Une musique ne peut se réduire au charme qu’elle procure. Car elle a aussi pour ambition de partager des espaces de libre parole et d’échange, des terrains de jeu d’émancipation collective.
Je pratique un dialogue serré entre l’artiste et le sociologue pour désenvoûter, avec imagination et fantaisie, l’acte de création artistique. Et j'en profite pour le débarrasser de ses chimères narcissiques.
Quand je ne joue pas, je parle. Un peu comme mes collègues des mondes de la peinture ou du théâtre pour lesquels le discours sur leur œuvre est un usage bien plus commun et toléré.

Peu connaissent ce que je dis de la musique, de l’artiste et de sa philosophie. Ce n’est pas faute de communiquer. Mais je communique mal…
Lorsque la colère me gagne, un peu désespéré, je répète à qui veut l’entendre que je suis agacé qu’on ne s’intéresse pas à mon travail, mes recherches, mes questions : ce n’est tout de même pas compliqué de se procurer ma musique, lire les interviews, me rencontrer pour parler… Quelle arrogance !
Naïvement, je crois ma position originale et crois aussi que les musiciens, mes pairs, auraient tout intérêt à comprendre que mon travail est au service de l'autonomie du monde artistique. Je reste en effet convaincu que nous devons entrer ensemble, comme un seul homme, dans le champ de force des rapports de force artistiques et politiques où les règles du jeu - j’aime à le croire - consisteraient à user d’instruments de discussions et de preuve, et plus précisément de mise à l’épreuve des objets que nous créons ; un monde d’honnêteté intellectuelle où on passerait son temps et sa disponibilité mentale à la réflexivité partagée. Sans oublier l’autodérision, si chère à Bachelard.

Bien qu’il ne s’agisse que d’effronterie, je me bats toujours contre moi-même (« le moi est haïssable » énonce Pascal) et, non, je ne suis pas sans attache ni racine (le fantasme de l'artiste atopos). Et j’avoue bien volontiers que, mis à part mes connaissances acquises et ma manière d’être au monde et de le regarder, je ne possède rien d’autre qu’un capital culturel ultra-dominé qui n’a aucune valeur sur le marché de la musique. Je ne suis qu’un révolté et me contente, alors que personne ne me l’impose - sauf sans doute mes lectures et mon observation du monde social, de transformer mes indignations en recherche concrète.

Pauvre révolte issue des obscures premières expériences affectives.

Mon activité soutenue de « directeur » artistique d’Antiquarks me contraint, par manque de courage et de rigueur, à laisser beaucoup d’écrits en friche. Rien ne va plus…
Quand mon indignation me dépasse, que mon proche entourage me fait remarquer que je suis intraitable, je m’arrange toujours pour dégager des moments où je m’arrache des urgences du monde social pour écrire et lire à forte dose (plutôt des analyses produites par les sciences sociales il est vrai). De même, je (me) soigne par la transmission que je n’ai jamais arrêtée depuis 30 ans, qu’il s’agisse de la musique évidemment, mais aussi de la sociologie par des cours à l’université Lyon II et l’Université Populaire de Lyon, ou encore des ateliers de socioanalyse en MJC. Je ne peux nier que ma pratique intensive des sciences humaines et de l’art m’a rendu philosophe.
Car c’est au quotidien que notre corps est enchainé.
Bref.

J’ai donc décidé, sur les conseils avisés de Sarah Battegay (directrice de la compagnie Antiquarks), de m’accorder des pauses et des suspensions - du hors-jeu en somme - pour signifier que c’est vers l’ailleurs, non que l’herbe est plus verte, mais que la réflexivité a des chances de survivre. C’est de là que je t’écris.

En quelques mots, quelles sont les conditions d’une bonne « session d’écriture » ?

  • écrire ailleurs qu’à la maison ou au bureau de la compagnie Antiquarks pendant quelques jours pour créer d'autres conditions de production de la réflexion
  • reproduire l'expérience plusieurs fois dans l'année
  • le lieu d'écriture peut être un lieu artistique (la 1ière session a été accueillie par le Café Plùm de Lautrec au mois d’août dernier) mais la session peut avoir lieu partout ailleurs pourvu qu’il y ait une table de travail généreuse et de l’électricité
  • accorder de l’espace aux rencontres et faire des pauses dans les lieux publics comme les bars ou les restaurants, hauts lieux de la culture philosophique populaire

Quant aux règles de l’écriture
Contribuer à créer une libre parole philosophique du vaincu en rupture avec toute forme de ressentiment de classe et sous la surveillance épistémologique des penseurs, auteurs, artistes hérétiques et critiques.

  • construire la recherche sur une éthique de la fragilité
  • partager des manières de pensée
  • assumer une position artistique réflexive
  • se sentir autorisé d’avoir quelque chose à dire…(sinon fermer sa gueule)
  • ouvrir les voies de la vérification pour écarter toute tentative de validation
  • choisir un sujet et le traiter en évitant soigneusement le bluff symbolique de se prendre ou passer pour quelqu’un d’une grande intelligence

J’arrête là cette liste de principes car je crains qu’elle paraisse utilitariste et dogmatique dans ce monde tourmenté par les techniques globalisantes de la persuasion séductrice. Pour Bourdieu, « la vertu d’ignorance est spécialement importante pour arriver à interroger les choses les plus banales (…) Il faut souvent se sentir bête, incapable, incompétent et idiot » dans le travail de recherche.
Je partage, comprends et suis ce point de vue.

Que j’arrive à écrire, et surtout à publier, importe peu à vrai dire. Ce qui importe, c’est de savoir continuer à porter cette éthique de l’engagement au quotidien, dans et par mes actions, mes activités ou ma pensée, avec mes pairs et mes collègues de travail.

Je souhaite ajouter une dernière chose. Artiste ou pas, on dirait bien que le propos constatif (faire des constats, partager des constats et parler des faits) n’a plus de valeur et qu’on lui préfère le ragot, les gratifications narcissiques ou les flatteries. Le monde social est traversé de part en part d’effets d’intimidation, d’imposition et de chantage invisibles mais bien réels. Il devient urgent que l’individu sache se défendre. Or, il choisit plutôt la sécurité égocentrique et se replie en érigeant des barrières, en évitant les relations quotidiennes avec le monde social et sa mixité. Agir ainsi crée tôt ou tard une rupture irrémédiable, surtout avec la jeunesse et nos enfants. Ce n’est plus recevable.

Pour que le chaos personnel et collectif ne soit plus une fatalité, établissons un rapport fraternel en nous rapprochant de tous ces auteurs et créateurs, intellectuels et artistes du contre-pouvoir, morts ou vifs.

Merci.

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