L'état d'urgence

Il y a de toute évidence un engouement pour l'état d'urgence en ce moment ; François Hollande le prolonge en France et Erdogan le proclame à son tour en Turquie alors forcément ça donne des idées à d'autres.

Tout semblait pourtant se passer très bien entre Marcel et Simone ; depuis plus du demi-siècle qu'ils s'étaient passés la bague au doigt les caractères avaient largement eu le temps de s'apprivoiser alors leur petite vie suivait son cours, pénards, tranquillos qu'ils vivaient Marcel et Simone et puis va savoir pourquoi ça s'est mis à virer orageux.

Marcel était comme chaque après-midi de juillet devant la télé, une bonne vieille téloche à tube cathodique qui remplissait parfaitement son rôle dès l'instant que Simone était revenue un jour à la maison avec le petit boitier noir magique qui allait permettre de recevoir la TNT et la HD. Marcel avait failli déjà faire la révolution quand il avait  appris qu'on allait tenter de lui imposer de refourguer sa télévision pourtant parfaitement opérationnelle à la casse. D'abord il avait juré que tant pis, il n'en achèterait pas une nouvelle, ce genre de télé plate comme une limande et tellement légère qu'il ne devait pas y avoir grand-chose dedans à part de la camelote chinoise mais quand Simone lui a dit "t'as raison Marcel, fini la télé et au moins au lieu de glander devant le Tour tout le mois de juillet peut-être que tu repeindras les volets dont la peinture commence à ressembler à de la peau de juillettiste mal préparée à la canicule".

Marcel s'est renfrogné illico-presto ; "putain" qu'il s'est dit, "j'y pensais plus à la Grande Boucle, ces enfoirés de marchands de télés me tiennent pas les couilles".  Il parle comme ça Marcel, ce n'est pas qu'il est vulgaire mais tout le monde parlait comme ça à l'atelier du temps de sa vie active, c'était pas considéré comme vulgaire, c'était la vie, la langue du pays des prolos.

C'est à ce moment là que ça a dû commencer à virer maussade entre Marcel et Simone. Le Marcel s'est mis en tête que sa Momone préparait un coup d'état. Elle avançait sournoisement en le mettant en porte à faux en faisant semblant d'aller dans son sens avec la télé pour mieux le déstabiliser pour finir par prendre le pouvoir.

Je précise que Marcel ne s'est jamais conduit en macho, non non mais faut quand même un peu d'ordre dans une maison et surtout si il y a un truc qu'il ne supporte pas c'est les coups tordus, les attitudes pas franches du collier alors vous imaginez facilement la colère qui gronde en lui depuis ces quatre premières années du quinquennat du président Hollande. "Quand c'est flou c'est qu'il y a un loup" qu'elle avait dit la Martine ; tu m'étonnes, ce n'est plus un loup qu'il ajoute Marcel, c'est toute la meute !...

Il a cogité un jour et une nuit puis au matin sa décision était prise ; pour contrer l'éventuel coup d'état de Simone, Marcel ne voyait qu'une solution, instaurer l'état d'urgence afin de mieux contrôler la situation ; ça l'embêtait un chouia de recourir à la méthode Hollande et Erdogan mais il ne voyait pas ce qu'il pouvait faire d'autre et il y avait urgence.

Ne restait plus qu'à l'annoncer à Simone. Terminé les réunions avec les copines pour organiser je ne sais quelle stratégie et il allait pouvoir faire une perquisition dans la pièce de repassage de Simone avec fouille au corps et tout et tout si nécessaire. Pour commencer, l'état d'urgence sera promulgué jusqu'à la fin du Tour de France puis il sera prolongé si il le faut.

Ce Tour le rendait nerveux et presque agressif ; pour parler franc il se faisait vraiment chier devant le petit écran à regarder une étape dont le scénario était écrit d'avance. Une échappée bidon avec des gus qui pédalaient sans trop savoir pourquoi pour qui, sans véritable but puisque de toutes façons ils n'iraient pas au bout ; tout le monde le savait, les coureurs échappés, le peloton, les directeurs sportifs et les spectateurs mais ça ne fait rien, il fallait quand même simuler une vraie course sauf que les mecs doivent quand même pédaler, c'est une simulation qui doit faire mal aux pattes !

Tout fout le camp, le sport est gangréné par le fric grognait Marcel. Il comprenait néanmoins ces gosses qui ne visaient qu'à conserver une place dans une équipe alors forcément, pour ceux qui ne pouvaient prétendre au maillot jaune, une place dans les dix premiers c'était déjà la gloire et surtout du boulot pour l'année suivante avec un bon salaire. Marcel aurait bien aimé un Tour avec du panache mais bon, c'est bien joli le panache mais ça ne nourrit pas le cycliste. Imaginez qu'un coureur du top 10 tente le tout pour le tout, un bravache, il fonce en costaud inconscient tête baissée dans un col et il s’effondre passant de la 6 ème place du général au fin fond du classement.... Son directeur sportif lui dirait que c'est un naze avec une cervelle de piaf et qu'il n'a qu'à trouver une équipe de nazes pour le prochain Tour. Ben oui, c'est comme ça alors les gars sont prudents, ils gèrent leur carrière, faut comprendre mais d'un autre côté, à force de gérer, à force que le public s'ennuie ferme, il risque de ne plus rien y avoir à gérer... On n'y croira plus.

On ne croit déjà plus en la politique, on commence à ne plus croire au sport professionnel, on ne croit plus en Dieu et ceux qui y croient y croient un peu trop et imaginent que Dieu leur demande d'anéantir le monde ! ça craint, non ?

Alors du coup Marcel, tout contrarié par ce climat ambiant, s'est mis dans la tête cette histoire de coup d'état fomenté par Simone histoire d'animer son mois de juillet pourri par les attentats, la canicule et un Tour de France mou du genou.

C'était mieux avant !

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