Quand le président donne l'extrême-onction, ou les limites du story-telling

Nicolas Sarkozy est allé rendre hommage au policier mort en service, à Vitrolles. Il raconte avoir été à l'hôpital pour partager "ses derniers instants de vie". Puis il annonce avec douleur le décès du policier, qu'on vient d'apprendre.
Nicolas Sarkozy annonce le décès d'Eric Lales © marsactu
Nicolas Sarkozy annonce le décès d'Eric Lales © marsactu

Nicolas Sarkozy est allé rendre hommage au policier mort en service, à Vitrolles. Il raconte avoir été à l'hôpital pour partager "ses derniers instants de vie". Puis il annonce avec douleur le décès du policier, qu'on vient d'apprendre.

Peut-on, dans un moment aussi dramatique, arranger la réalité, pour qu'elle soit conforme à un plan de communication ?

 

C'est ce que dénonce Olivier Bonnet, journaliste indépendant, qui a interrogé Marc Louboutin, ancien policier devenu journaliste et écrivain…

Selon Louboutin, le policier était mort, au sens clinique du terme, quand le président a décidé de sa visite à Marseille, 20 heures auparavant.

Voici ce qu'il déclare :

« Tu veux savoir si, pour des raisons de communication politique, Sarkozy a décidé de l’heure de la mort d’un homme ? Eric Lalès était dans un état désespéré depuis hier après-midi. Après une discussion avec les médecins, sa femme a demandé à ce qu’on le débranche. Il était en état de mort clinique, de mort cérébrale. L’annonce de sa mort est tombée en même temps que celle de la visite de Sarkozy : tu imagines que ça tombait mal… Les réseaux sociaux de policiers ont pleuré sa mort hier soir à partir de 23h. Comment se fait-il que le président de la République puisse « partager les derniers instants » de ce policier 20 heures plus tard ? Les politiques ont demandé à ce que la nouvelle ne soit pas annoncée. Sarkozy n’a pas vu Eric Lalès vivant. » A l’hôpital, un membre du personnel, qui craint pour sa place, confirme anonymement.

Une version suivie par Bénédicte Desforges, flic elle aussi, qui rend un hommage à son collègue en concluant :

"c’était un impossible combat, et la vie a fini par l’abandonner dix jours après. Deux fois à quelques heures d’intervalle... Et la seconde fois, on a entendu un bruit terrible sous la terre, partout en France. C’était le bruit que font les flics morts quand ils se retournent dans leur tombe."

Bien sûr ce ne serait qu'un détail, un petit arrangement avec la réalité, qui ne changerait pas grand chose au fond du problème : l'augmentation de la violence dans l'affrontement entre délinquants et représentants de l'ordre.

"Mais quel cynisme effroyable chez ces politiques en campagne… Comme si le drame n'était pas si important qu'on puisse l'arranger au mieux de son intérêt, de son image… Annoncer l'horrible vérité n'était pas assez beau pour le candidat… il fallait fabriquer une histoire, l'héroïque héros qui meurt dans les bras du président, qui attendait cette visite avant de partir, comme pour recevoir une extrême-onction." Voilà ce qu'on pourrait se dire à la lecture de ces points de vue…

 

Mise à jour, 17 h (une partie du texte ci-dessus a été modifiée, par l'emploi du conditionnel, la Préfecture menaçant de poursuivre ceux qui donneraient crédit aux allégations de Bonnet, Louboutin et Desforges) :

 

Le site @rrêt sur images donne le témoignage d'un journaliste de La Marseillaise :

Interrogé par @si, Philippe Pujol, journaliste à La Marseillaise, raconte les rumeurs qui couraient, depuis plusieurs jours, parmi les policiers : "La semaine dernière, le vendredi, près d'un millier de policiers ont manifesté devant la préfecture et ça a pas mal parlé. Une bonne vingtaine de policiers de Marseille, Aix-en-Provence et Paris m'ont dit qu'il était en état de mort cérébrale, qu'il n'y avait plus d'espoir. J'ai considéré qu'ils le maintiennent en vie pour la famille, et que le policier allait décéder pendant le week-end. Le lundi, je demande à plusieurs policiers qui ne se connaissent pas entre eux où il en est. On me répond qu'on attend la venue de Sarkozy pour le débrancher. Attention, «débrancher», c'est entre guillemets, c'est du jargon, ça veut dire qu'on arrêtera l'acharnement thérapeutique. Je ne le crois pas, je décide de rien écrire. Le mardi, des policiers me répètent pourtant la même version. Et quand j'ai appris la nouvelle de sa mort jeudi, j'ai trouvé le timing impressionnant . Depuis, j'ai eu un flic des RG qui faisait la sécurité pour Sarkozy qui m'a dit que le policier était mort la nuit précédente".

Par contre, le professeur Claude Martin en charge du service anesthésie/réanimation de l'hôpital Nord de Marseille donne la chronologie des dernières heures du défunt, qui contredit les affirmations ci-dessus :

"Le mercredi soir, M. Lales a fait l'objet d'un scanner cérébral, et nous avons constaté que les lésions du cerveau s'étaient agravées et qu'une partie de son cerveau était détruit. Les espoirs de récupération n'existaient pas. Se posait alors la question des soins actifs. M. Lales a été déclaré à ce moment là «patient en fin de vie», mais il n'est pas du tout en situation de mort cérébrale dont le terme exact est «mort encéphalique». Je suis formel là-dessus, M. Lales respirait tout seul. Quand un patient est en fin de vie, il faut discuter avec son entourage pour avoir l'accord de la famille pour arrêter les soins actifs. Nous les avons arrêté le mercredi soir. Jeudi matin, j'arrive vers 8 heures, il est encore vivant, mais on sait qu'il va décéder dans les heures qui viennent. A 10 heures, quand Nicolas Sarkozy arrive, je lui dis que le patient est en train de mourir. Le président a passé quelques minutes à proximité du box. M. Lales était toujours en vie quand Nicolas Sarkozy est parti. Et il s'est arrêté de respirer environ 50 minutes après le départ de Nicolas Sarkozy. On a dû signer l'acte de décès aux alentours de 11 heures. Il est donc vrai que Nicolas Sarkozy a assisté à ses derniers instants. Pouvoir imaginer une seconde qu'on aurait pu jouer avec la mort ce patient, c'est totalement ridicule. Pour sa femme, c'est très important que la vérité soit rétablie".

 

Pour finir, un commentaire de Calvero, sur le Lab d'Europe 1, semble résumer la polémique avec une réflexion de bon sens :

Mais vivant ou mort, quel est l'intérêt d'aller voir un homme dans le coma, hormis la médiatisation de l'émotion et d'un fait-divers ?

 

un billet du Rimbusblog

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