Le 155 et la Catalogne: vers l'indépendance par inadvertance ("por descuido")?

Le gouvernement Central a décidé une application de l'article 155 de la Constitution, dure et intrusive pour la Catalogne. Quoiqu'il en dise, l'autonomie est totalement enterrée et un régime d'exception frappe la Catalogne pour six mois "au plus". Toutes les maladresses de 5 ans de Rajoy cumulées avec les dégâts du 155, peuvent nolens volens déconnecter de facto la Catalogne de l'Espagne.

C'est fait, le gouvernement de Madrid a choisi une application de l'article 155 de la Constitution espagnole très dure pour la Catalogne : destitution du Govern catalan, restrictions des compétences du Parlement de Barcelone et tout particulièrement des prérogatives de sa présidente Carme Forcadell, prise de contrôle des médias régionaux, prise de contrôle directe des administrations catalanes par les ministères centraux. Sans oublier la mise sous tutelle par la Guardia Civil et Police Nationale des Mossos de Esquadra.

Toutes ces mesures sont propres d'un état d'exception, tel qu'il aurait été proclamé au niveau d'un Etat espagnol tout entier : c'est bien la fin de l'auto gouvernement de la Catalogne.

Comme il est à craindre ( j'y reviendrai plus loin) que les nationalistes encore au pouvoir pour une semaine à Barcelone se rebiffent, et que donc outre les rigueurs du 155, les tribunaux nationaux leur imputent le crime de sédition, le nombre de prisonniers d'opinion ( politiques) dont sans doute le président et vice président de la Generalitat va grimper en flèche.

Un consensus général  des médias et de l'opinion espagnole a accueilli avec soulagement l'imposition de ces mesures à la Catalogne. Voir les manchettes triomphalistes et à courte vue de grands journaux tels El Mundo, El Pais.....

Tous les partis politiques ( hormis Podemos) communient dans la défense de ces mesures. Un award particulier pour le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol ( PSOE) qui en la personne de son secrétaire général Sanchez copilote avec Rajoy ce régime d'exception. Espérons tout de même qu'aucun Quisling catalan ne se portera volontaire parmi  les socialistes  pour présider la structure intérimaire, ersatz de Generalitat que le gouvernement veut mettre en place pour mieux dissimuler ses agissements.

Et donc toute la Castille ( Espagne !) se réjouit à l'idée de sérieusement calmer les séparatistes catalans, puis dans six mois d'obtenir par le miracle des élections la fin du cauchemar sécessionniste avec une majorité raisonnable qui se contentera de l'autonomie du Statut.

Ce scénario peut réussir, avec le pré supposé à remplir de beaucoup de paramètres : que les catalans ( et pas seulement les indépendantistes) rentrent dans le rang, que les politiques catalans baissent la tête et acceptent pour beaucoup d'entre eux d'aller en prison, que les fonctionnaires catalans obéissent au doigt et à l'oeil aux ministères centraux.... Que les élections promises produisent bien la majorité docile attendue par Madrid.

Oui, possible. Mais c'est un scénario probable à 50 % à peine. Ce n'est donc pas un plan stratégique extraordinaire....

En effet les événements pas seulement du mois écoulé, mais des dix dernières années ( années caractérisées par la castration du Statut catalan par le Tribunal Constitutionnel, puis les 5 années d'ignorance, d'aveuglement, d'autisme constitutionnel du gouvernement Rajoy) ont non seulement radicalisé les postures, tant à Madrid qu'à Barcelone, mais aussi fait monter très haut ( 48 % des suffrages populaires, une majorité en sièges au Parlement) les indépendantistes des différentes composantes.

La coalition Junts pel Si et CUP ne peut plus à ce stade perdre la face. Donc oui, Rajoy peut bien imposer le 155.... Comme il n'a pas envoyé sa police nationale arrêter les députés, leur majorité va évidemment voter lundi ou mardi la Déclaration Unilatérale d'Indépendance.

Il y a fort à parier que même menacés de prison, députés indépendantistes et conseillers destitués du Govern, se maintiendront sur la scène politique et animeront jusqu'à la dernière limite des actes de désobéissance civique.

Les fonctionnaires catalans appliqueront les consignes de Madrid, certes, car il y va de leur emploi. Cette attitude formelle ne garantit aucune adhésion profonde au régime d'exception.

Enfin le citoyen de base, - celui là même qui aujourd'hui majoritairement ne vote pas pour les indépendantistes- trouvera rapidement à critiquer le régime d'exception qui vaut seulement pour la Catalogne. Comment expliquer à ces Andalous, Murciens, paysans sans terre d'Extremadure....que leur petite patrie d'adoption qui leur a garanti emploi et avenir ne bénéficie plus, pour une durée indéterminée des mêmes libertés qu'ailleurs en Espagne ?

Est on bien sur à Madrid que cette masse d'anciens immigrants de l'intérieur et leurs enfants nés en Catalogne, vont élire dans quelque temps les députés légitimistes attendus ? Ils risquent ( comme les anarchistes dans les années 20 et 30 qui laissaient gouverner la bourgeoisie et petite bourgeoisie catalane) souvent de ne plus voter, détournés des urnes par les excès de Madrid et parce qu'ils finiront d'être sensibles aux discours victimaires des indépendantistes.

Sans compter une bonne raison politique à cette abstention : si le gouvernement veut bien accepter à la rigueur des élections autonomiques, lui et ses alliés aux Cortès maintiennent le discours peu à peu inaudible du refus de consultation populaire en Catalogne sur l'auto détermination. Pourquoi ce qui a été possible en Ecosse, au Québec ne l'est pas en Catalogne ?

Le défi pour Madrid est immense pour les mois qui viennent : il aura beau jouer du décret, de l'emprisonnement, du cadenassage institutionnel. Cela ne servira à rien s'il n'évite pas qu'une dualité de pouvoir s'installe en Catalogne : une société qui ignore les dirigeants parachutés de Madrid et qui suivrait davantage les consignes des partis indépendantistes officiellement démis du pouvoir.

Sauf évidemment à faire donner les tanks... -Du déjà vu sous Primo de Rivera et Franco- Nul ne peut  exclure que les leviers en principe mis à disposition du gouvernement central par le 155 se grippent et que la vie en Catalogne suive son cours autrement.

C'est bien pourquoi, j'ai parlé d'inadvertance ( "por descuido") : La crise maintenant décennale du refus de dialogue entre le gouvernement Central et la Generalitat pourrait bien déboucher sur la déconnexion de fait entre l'Espagne ( réduite à la Castille et dépendances) et la Catalogne.

Tout n'est pas écrit : se rappeler que la 2nde République Espagnole a su nolens volens dialoguer avec Francesc Macia puis Lluis Companys ( tous les deux ont proclamé la République catalane !) et adopter conjointement le premier Statut de Catalogne. Il faut sans doute pour notre époque une hauteur de vues qui manque aux Rajoy et consorts.

 

 

 

 

 

 

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