Anticor - Récompense des prix "Ethique" 2016

Si la lutte contre la corruption, le conflit d'intérêt, la fraude fiscale etc. vous intéresse, n'hésitez pas à lire ce billet sur les prix de "Ethique" & casserole 2016 et/ou nous suivre sur http://www.anticor.org/

Alors que le procès de Jérôme Cahuzac est reporté au 6 Septembre, nous pouvons nous demander où en est la France en matière de lutte contre le blanchiment, la fraude fiscale, la corruption, le conflit d'intérêt… Autant de problèmes moraux qui mettent la démocratie française à terre, brisant la confiance entre élu et citoyen, donc la légitimité des élus. On pourrait croire que tout le monde marmonne, mais que personne n'agit réellement. Pourtant, ils étaient 130 spectateurs attentifs le samedi 30 janvier pour assister aux récompenses des prix de l'éthique et des casseroles organisées par Anticor. Ils étaient 130 à rire devant la présentation burlesque de Sylvie Gravagna et Nicolas Lambert (membre de La compagnie Un pas de côté) dans la Maison des Mines à Paris. La soirée fut rythmée entre ceux qui agissent courageusement contre les fraudes remportant une statuette, une Marianne, et les frasques d'individus malhonnêtes récompensés par des casseroles. Bien évidemment, les grands gagnants de l'escroquerie n'étaient pas présents et c'est à leurs opposants que nous les avons remises, symbole de leurs luttes, preuve que non tout le monde ne soutient pas ceux qui s'enrichissent sur le dos des citoyens. 

 

Les Courageux

Nous commencerons cette rubrique par une bonne nouvelle, certains politiques restent honnêtes et se battent contre la corruption. C'est ce que nous montre l'exemple de Bruno Piriou, qui, malgré cette période difficile, n'a jamais cédé aux basses manoeuvres de l'achat de voix, n'a jamais vendu ses idées. Cet opposant s'est battu dignement face à Serge Dassault lors de l'élection pour la mairie de Corbeille-Essonne. Il a révélé l'utilisation de plusieurs millions d'euros du Sénateur afin d'acheter des voix, un clientelisme passant par des voix opaques entretenant la pègre locale. Mais Bruno n'a pas cédé, il n'a pas fermé les yeux, il a porté plainte. Si, comme il l'a dit, le Président de la République remet les honneurs à Serge Dassault. Lui, a eu le mérite de recevoir le prix de l'éthique d'Anticor. A l'heure où l'abstention ne cesse d'augmenter, peut être devrions-nous nous pencher sur son discours pour comprendre le mal qui affecte cette démocratie: « Une fois acheté, l’être humain perd de sa valeur. Tenir une communauté par l’argent n’est pas synonyme d’aide, mais d’assujettissement. »

« La meilleure arme contre la corruption, c'est la transparence et le droit à l'information », c'est ainsi qu'Antoine Deltour redonne un peu d'espoir dans cette salle attristée par l'histoire de ce lanceur d'alerte. Salarié pour le cabinet d'audit Pricewaterhousecoopers (PwC), cet homme d'allure timide a fait preuve de beaucoup de bravoure en remontant les informations d'entreprises profitant de la taxe rulings (ce que les entreprises appellent des optimisations fiscales ou comment les entreprises arrivent à payer peu d'impôts dans les pays où elles font en réalité leurs chiffres d'affaires). En se levant contre ce système profitant à des entreprises puissantes, Antoine Deltour a pris de gros risques. Anticor a voulu lui montrer qu'il n'était pas seul dans cette lutte, qu'il n'était pas fou, qu'il n'était pas un traitre, mais bien un garant de la démocratie. Si vous, lecteur de cet article, vous désirez aider le lanceur de ce que les médias appellent le Luxleaks, vous pouvez le soutenir sur ce site : https://support-antoine.org

Cette triste situation a été remarquablement décrite par Laura Pfeiffer, lanceuse d'alerte : « Recevoir un prix de l’éthique pour avoir fait son métier, on peut dire qu’on vit des temps difficiles ! ». Cette inspectrice du travail en a profité pour défendre ses valeurs dans un beau discours nous remémorant ce que le classement des pays les plus corrompus nous rappelle souvent, la France ne se porte pas bien. Plus qu'une lutte pour la transparence, Laura a également défendu le code du travail, garant de la protection des plus fébriles qui subit de fortes attaqus dans le contexte actuel. C'est un état d'esprit, défendre notre protection, le droit à l'information, défendre ce qui légitime les luttes pour préserver le système démocratique afin que celui-ci ne disparaisse pas dans l'indifférence générale.

Mais il n'y a pas que les lanceurs d'alertes qui sont menacés, il en est de même pour toute la chaîne. Comme l'ont bien décrit Gerard Davet et Fabrice Lhomme ayant été récompensé pour leur enquête sur le scandale Swissleaks « dans l’affaire Swiss Leaks, on retrouve le tryptique avec le citoyen qui donne l’alerte, le journaliste qui la relaye et la Justice qui se saisit. C’est un travail d’équipe . ». Contrairement à ce que l'on peut être amené à penser, Swissleaks n'est ni un cabinet de consulting, ni une assurance, ni une agence de voyage, mais une affaire de blanchiment et de fraude fiscale qui aurait été mis en place par HSBC. En révélant ce scandale international, les deux journalistes ont subi de fortes pressions ainsi que la colère de certains de leurs supérieurs.

Heureusement, ils ne sont pas les seuls nageant difficilement à contre-courant, luttant contre une pression permanente afin d'étouffer ce qui pourrait déranger. On peut citer également Laurent Léger, journaliste à Charlie Hebdo, qui a enquêté difficilement sur l'affaire Tapie notamment sur les liens entre Tapie et Sarkozy. Ce journaliste passionné par son travail semble en recherche permanente de la vérité, un exemple permettant de révéler aux citoyens français ce qui se passent dans leur pays. Récemment, il a révélé l'affaire du marché public de l'Essonne. Ne pouvant pas assister à la remise de son prix, ce sont les deux journalistes Zineb El Razoui et Solène Chalvon escorté par de nombreux garde du corps qui ont récupéré la statuette. Elles ont déclaré « C’est le plus professionnel d’entre nous! On t’aime Laurent, bravo! ».

Visiblement, l'affaire Tapie Sarkozy a attiré les Laurent puisque le journaliste de Mediapart Laurent Mauduit fut également récompensé pour des révélations dans ce scandale. Ce journaliste fier de son travail qu'il prend comme une véritable responsabilité, s'engage bien au-delà de son simple poste. Lors de sa prise de parole, il a fait la promotion d'une presse libre, critiqué la désinformation exercée par de nombreux journaux. Les propos de Laurent moduit étaient dirigés vers la critique du champ médiatique qui s'est pour lui affaiblie au fil du temps. Sa conclusion reflétait celle de tous les journalistes et lanceurs d'alertes engagés : « Mon combat est de refonder une presse libre car le cœur de la démocratie, c’est un citoyen éclairé ».

Pour mener ce combat d'un droit à l'information qui s'effrite, tous les citoyens, dans tous les domaines, peuvent chacun à leur manière marquer l'opinion publique. C'est dans cette optique que Davide Dormino, sculpteur, a réalisé Anything to say. Cette œuvre met en vedette les lanceurs d'alertes Julian Assange, Edward Snowden et Bradley Chelsea Manning. En exposant ses lanceurs d'alertes, il permet non seulement que ceux-ci ne sombrent pas dans l'oubli, mais également de montrer que ce sont eux les héros et non ceux qui détiennent encore leur poste dans une impunité totale. Comme l'a déclaré David Dormino « Anything to say est fait pour rappeler qu’il faut avoir du courage. La vérité c’est le premier chemin vers la liberté. ».

 

Les Cyniques :

Il est temps de passer aux immoraux, ceux qui se jouent des citoyens comme du système entier. Dans la catégorie casserole, il y en est une qui a un certain don : Joëlle Ceccaldi-Raynaud, maire de Puteaux, a utilisé l'argent de la municipalité pour racheter tous les exemplaires du Canard Enchaîné dans lesquels apparaissaient l'affaire de son argent rapatrié du compte luxembourgeois jusqu'en France par valises de lingots d'or. Cette maire généreuse offre également à ses électeurs des aspirateurs, des micro-ondes, des cafetières… Elle se sert de la justice pour harceler ses opposants politiques. Elle a engagé de nombreuses procédures baillons qu'elle a toujours perdues. Elle reprend ainsi le siège de Patrick Balkany dans la grande Académie des Casseroles (cf. 2015). Pour recevoir la casserole, Christophe Grébert était présent. Cet opposant politique lutte depuis toujours contre les agissements de celle qui ruine sa ville. On peut retrouver son engagement dans son blog monputeaux.com. Anticor lui a permis à Christophe Grébert d'exposer ses difficultés et ses découvertes devant les 130 spectateurs désormais informés du comportement de Joëlle Ceccaldi-Raynaud. Il a également déclaré : « Dans ce pays, on peut retirer des millions d’euros d’un compte sous forme de lingots d’or mais, si on le raconte, on a droit à des procès », phrase emblématique qui décrit parfaitement ce qu'il vit depuis des années.

La deuxième casserole fut décernée au Justicier défenseur de la fraude fiscale Christian Eckert pour son combat acharné contre la transparence. Si certains lanceurs d'alertes dépensent du temps et de l'énergie pour rendre plus difficile la vie des fraudeurs, il existe des hommes qui sont là pour les aider. Lors de la deuxième lecture de la loi de finance rectificative (PLFR 2015 une loi visant à faire un reporting pays par pays des activités réelles des grandes entreprises), il a demandé une deuxième délibération du vote. En effet, celui-ci avait été favorable et aurait signé la fin de la fraude friscale "légale" ;  impossible de rester comme cela sans rien faire. Christian Eckert a donc pris sur lui de refaire un vote après une pause de 40 minutes. Par un miracle incroyable, les votes contre sont devenus majoritaires, le projet de loi fut refusé. Indigné, Lucie Watrinet une membre de l'ONG CCFD-Terre solidaire à l'origine de ce projet avait dénoncé cette action antidémocratique. Elle était présente pour recevoir la casserole de Christian Eckert et a annoncé que si elle en avait la possibilité, elle lui remettrait avec plaisir. Si cette bataille est perdue, Lucie n'abandonne pas tout et a déclaré : « il faut continuer à se battre pour avoir accès à davantage d’informations ! ».

Des personnes qui se battent chaque jours il y en a : Christophe Hébert trésorier d'Anticor qui a remis le prix à Antoine Deltour ; Severine Tessier co-fondatrice d'Anticor qui a remis le prix à Gerard Davet et Fabrice Lhomme ; Marcel Claude administrateur d'Anticor ; Édith Talarczyk coordinatrice des groupes locaux d'Anticor ; Eric Alt vice président d'Anticor ; Grégoire Turlotte secrétaire général d'Anticor ainsi que tous les membres d'Anticor qui n'étaient pas présent à cette remise des prix.

Si cet article vous a donné envie de nous rejoindre, n'hésitez pas, nous avons besoin de vous ! Comme vous avez pu le constater, de nombreux individus se permettent encore de se jouer des citoyens en achetant leurs voix, en détournant de l'argent public, en permettant librement le secret bancaire… La France ne cesse de chuter au classement des pays les moins corrompus. Pour changer la situation, vous pouvez attendre une loi, qu'un lanceur d'alerte brille soudainement dans une affaire, mais vous pouvez également ne plus attendre et rejoindre ceux qui se battent déjà au quotidien.

( http://www.anticor.org/2016/01/30/les-prix-ethiques-et-casseroles-2016-2/ ) 

 

La loi qui pourrait tout changer? :

Si vous désirez lutter contre l'esprit de corruption, nous avons également ce qu'il vous faut. Les produits Libera Terra qui composaient verre de l'amitié à la fin de cette cérémonie de l'éthique sont produits sur des terres confisquées à la mafia en Italie. Cette pratique permet de redonner aux concitoyens les biens mal acquis. Il ne faut pas oublier que le but premier est de remettre la société à flot. La mafia en s'accaparant les terres, en contrôlant les emploies, sclérose le système entier. Ainsi, les individus n'ont plus intérêt à lutter contre cela s'ils risquent de perdre leurs emploies et détruire l'économie de toute une région. Pour en savoir plus : Anticor à Bruxelles : « Il faut affecter les biens confisqués à un usage social ou culturel » article 19 du plaidoyer Anticor : "Permettre l’affectation à la société civile de biens confisqués". 

L'année prochaine, la cérémonie des prix "Ethique" aura-elle lieu dans le moulin de Giverny bien mal acquis par le Balkany?

article rédigé par Quentin Heim stagiaire chez Anticor

Prix Ethique 2016 © Anticor

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