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Récession, stagflation : ce n'est qu'un début...
L’arme du chômage contre l’inflation,
La Fed, banque centrale des EU, a amorcé un processus de hausse agressive de ses taux directeurs comme jamais vu depuis les années 80. Elle a prévenu : le processus ne s’arrêtera que lorsque l’inflation sera inférieure à 2%. Comme elle dépasse actuellement 8% le chemin est long. Le mouvement est suivi par les banques européennes[1] avec moins de vigueur.
Une hausse menée au nom de la lutte contre une inflation inédite depuis les années 80. Fini la politique d’assouplissement monétaire conduite depuis la crise financière de 2008, fini les taux zéro et mêmes négatifs.
Une première conséquence est une récession qui s’affirme et qui va inévitablement s’amplifier et durer. Jérôme Powell, le président de la Fed a déclaré : « Nous avons besoin d'une augmentation du chômage » pour lutter contre l'inflation[2]. La régression de l’activité et l’augmentation du chômage est un objectif, aussi cynique que cela puisse paraître, et non un résultat involontaire. L’objectif est de préserver la rente financière – le taux de profit du capital financier - de ne pas laisser l’inflation la dévorer. Donc réduire l’inflation quoi qu’il en coûte.
La fin de la pandémie laissait espérer le rétablissement à court terme des chaînes d’approvisionnement et le recul de l’inflation apparue à cette période.
Mais l’embargo décidé contre le pétrole, gaz et charbon russe a provoqué une forte inflation, du fait d’une part de la pénurie provoquée par la rupture des chaînes d’approvisionnement et d’autre part des conditions coûteuses de production/distribution[3]. Une situation dont on ne voit pas le terme et qui durera au-delà de 2023 ou 2024. Elle touche les particuliers et les entreprises. Du fait des coûts immédiats et des incertitudes à moyen terme, certaines sont amenées à suspendre leurs activités partiellement ou provisoirement et d’autres les arrêtent définitivement.
Mais cette forte inflation ne provient pas d’une hausse de la consommation, bien au contraire puisque l’on est assommés de louanges à la sobriété/austérité. Le problème vient de l’offre défaillante du fait de décisions politiques d’embargo sur les ressources énergétiques russes. Rien à voir avec la consommation. La directrice générale de l'OMC, Ngozi Okonjo-Iweala le rappelait : si la hausse des prix est liée à des raisons structurelles « sur lesquelles vous n'avez pas de contrôle, continuer à augmenter les taux d'intérêt est contre-productif ». Et, s’attendant à une récession mondiale, elle alertait sur les conséquences sévères pour les pays en développement.
L’économie mondiale subira les répercussions de ces chocs, y compris les pays qui ne suivent pas la même orientation, l’interdépendance du monde est une donnée incontournable.
La hausse des taux d’intérêts, avec toutes ses conséquences, entraînera une récession mondiale ou au mieux une stagnation, le retour de la stagflation.
La récession est déjà là notamment aux EU avec la baisse successive du PIB sur deux trimestres.
La hausse du dollar
Une deuxième conséquence non moins importante - de la hausse des taux aux EU - est la hausse du dollar contre les principales autres monnaies[4] (pas contre le rouble) :
- Le coût des importations libellées en dollars diminue pour les EU mais augmente pour les autres.
- Les dettes contractées en dollar s’alourdissent tant en intérêts qu’en capital puisqu’il faut rembourser en dollar.
- Les capitaux fuient vers les EU pour s’investir dans des actifs en dollar, mieux rémunérés avec la hausse des taux et valeur refuge pour les marchés financiers.
Par cette hausse du dollar les EU exportent leur inflation sur tous les autres pays : les importations des EU deviennent moins chères alors que pratiquement tous les autres pays du monde, voyant leur monnaie dévaluée, doivent payer plus chères leurs importations. Puisque la grande majorité des échanges internationaux se règlent en dollar.
La hausse du dollar est une source d’inflation pour les pays du monde hors EU.
Le double statut du dollar est en cause :
- monnaie nationale gérée dans l’intérêt exclusif des EU ;
- monnaie internationale prédominante dans les échanges internationaux et comme monnaie de réserve.
Une citation illustre le privilège exorbitant dont bénéficie le dollar.
John Connally, secrétaire du Trésor en 1971, alors que Nixon venait de supprimer le rattachement du dollar à l’or, déclarait à une délégation européenne s'inquiétant des fluctuations du dollar américain : « Le dollar est notre monnaie, mais c'est votre problème ».
La dette étatsunienne
Alan Greenspan, ancien président de la Fed, a déclaré que tant que la dette est libellée en dollar il ne peut y avoir de défaut de paiement puisque les EU peuvent en imprimer autant que nécessaire. Autrement dit un dollar ne coute rien aux EU, tout juste les frais d’impression. Ce qui permet de vivre aux crochets du monde entier : rentiers et parasitaires.
Par contre pour les pays qui s’endettent c’est autre chose : il faut rembourser en valeur réelle.
Cependant l’endettement des EU augmente à une telle vitesse que les prêteurs se méfient.
Il y a 20 ans la dette des EU s’élevait à 10 trillions (mille milliards) de dollars. Fin septembre 2022 la dette nationale brute des États-Unis dépassait les 31 trillions (135% du PIB) contre 23 trillions l’année précédente (100% du PIB 2021). Huit trillions en un an !
L’Europe dans la tourmente
L’Europe, en première ligne pour les sanctions, est prise dans une série de contradictions. Elle cumule les pénuries avec les prix les plus élevés des énergies fossiles avec, de plus, un impact différent d’un pays à l’autre. D’où des contradictions importantes entre les pays de l’UE et une présidente de la CE, Ursula von der Leyen, jouant le gendarme, totalement acquise à l’alignement sur les EU.
Les pays européens poursuivent le même processus de hausse des taux que les EU mais de manière moins agressive. Avec un handicap : l’UE ne dispose pour ainsi dire pas de matières premières notamment énergétiques contrairement aux EU. L’industrie européenne, en tout cas celle qui est grosse consommatrice d’énergie, est menacée de disparition ou de délocalisation vers des pays à faible coût d’énergie.
Le cynisme des EU n’a pas de limite. Janet Yellen, directrice du Trésor étatsunien, a déclaré « Nous avons vu les prix de l'énergie monter en flèche en Europe et l'hiver va être très difficile pour eux ». En ajoutant que l'impact sur l'économie américaine ne sera pas significatif.
La désindustrialisation : délocaliser aux EU[5]
Les Etats du sud des EU offrent actuellement des conditions avantageuses et un coût d’énergie plus faible puisque le gaz de schiste peut être livré directement sans les transformations nécessaires du GNL. L’aide de l’impérialisme hégémonique étatsunien à l’Europe se traduit par la captation de parties de ses activités économiques. L’Allemagne notamment dont l’économie était basée sur l’énergie russe à bon marché avec des contrats à long terme, voit son industrie en grande difficulté. Le moteur de l’économie européenne fait plus que tousser. L’Allemagne mobilise des fonds considérables pour échapper à ce scénario catastrophe.
Vampiriser des activités de pays, surtout les alliés/vassaux, en utilisant un dollar qui ne coûte que les frais d’impression devient une technique des EU pour freiner leur déclin. La même méthode que celle appliquée, entre autres, à l’égard de la Corée du Sud ou de Taïwan. Les EU ont mis en place un plan subventionnant de manière importante toutes les entreprises de semi-conducteurs et activités associées si elles s’installent aux EU.
Les pays en développement
Ce sont les pays en développement qui souffrent et souffriront le plus de la hausse des taux d’intérêts. Ils ont besoin de capitaux pour se développer mais disposent souvent de faibles réserves de change.
La situation est particulièrement préjudiciable aux pays en développement, généralement endettés en dollars, et qui verront le coût de leurs importations exploser.
Beaucoup auront du mal à emprunter les dollars nécessaires au financement de leurs investissements. Sans compter la hausse de leur coût.
La dédollarisation
D’où les projets d’utiliser des monnaies nationales dans les échanges entre pays émergents ou du Sud. La Turquie va payer le quart de ses achats à la Russie en roubles. L’Inde paye partiellement dans sa monnaie nationale ou en rouble.
La Chine a conclu un accord avec la Russie : les échanges se font à 50-50 en yuan et rouble. Le yuan chinois est devenu la devise la plus échangée contre le rouble alors que précédemment c’était le dollar. Tout ceci est en évolution et ne fera que se développer compte tenu de l’interdiction pour la Russie, incontournable producteur et exportateur de matières premières, d’utiliser le dollar[6].
Des discussions se sont tenues en début d’année entre la Chine et l’Arabie Saoudite pour payer en monnaies nationales et non en dollar. Rien n’est conclu, les enjeux sont énormes. Un accord à ce niveau sonnerait la fin de l’hégémonie du dollar.
Dans un premier temps les échanges entre pays du Sud sont appelés à se développer et à utiliser le moins possible de dollar ou euro avant d’inventer une nouvelle monnaie internationale qui ne soit pas une monnaie nationale.
L’avenir est à la dédollarisation pour un monde multipolaire !
Le 8 octobre 2022
Robert Kissous
Cet article fait suite à celui intitulé « Sanctions et interdépendances » sur mon blog
https://blogs.mediapart.fr/rk34/blog/071022/sanctions-et-interdependances
[1] Japon, Chine et Russie entre autres ne suivent pas cette orientation, ces deux derniers réduisant même leurs taux pour soutenir l’activité.
[2] https://www.bfmtv.com/economie/jerome-powell-fed-nous-avons-besoin-d-une-augmentation-du-chomage-pour-lutter-contre-l-inflation_AD-202209210670.html
[3] Cf sur mon blog https://blogs.mediapart.fr/rk34/blog/071022/sanctions-et-interdependances
[4] A la date du 22/9 : le yen perdait 19% par rapport au dollar, l’euro 11%, la livre UK 14%, le yuan 8%
[5] https://www.msn.com/en-my/news/other/europe-risks-deindustrialization-as-soaring-energy-prices-prompt-corporate-shutdown-exodus/ar-AA12EKKa
[6] Pour plus d’informations https://www.globaltimes.cn/page/202209/1275269.shtml