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Billet de blog 11 février 2012

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L'infâme

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bonsoir,

au vu des derniers développements de la campagne actuelle, je crois profondément que nous sommes mûrs pour une alliance UMP-FN.
Le seul obstacle sur la route d'une telle alliance et à sa victoire est le renvoi dos à dos de l'UMP et du PS par le FN et les éléments vaguement anti-mondialisation du discours de la candidate actuelle de ce dernier. Or, comme ces arguments sont de circonstances, et comme l'UMP a pour l'essentiel cessé de taper sur le FN pour promouvoir activement ses idées xénophobes, le FN est tout à fait mûr, si il a envie de conquérir le pouvoir à terme, pour devenir la phalange populiste de la droite dure qui nous tient lieu de parti conservateur, aujourd'hui, dans ce pays.

Les conséquences sont incalculables, mais certaines sont d'abord arithmétiques. Certains croient que le pays penche à gauche. En pratique, comme dans les autres pays européens, la crise profite à tous ceux qui cherchent des boucs-émissaires, en premier lieu parmi les étrangers. Elle n'encourage pas à proposer des analyses généreuses, charitables ou réflexives de la situation, ni à renforcer les systèmes de protection sociale et de solidarité, ni à faire payer davantage les riches, pourtant largement épargnés par elle, et pour certains, partiellement responsables de ses enchaînements les plus pervers, en particulier par leur capacité à faire échec aux impots qui leur sont destinés, par tous les moyens à leur disposition : pressions politiques, évasion fiscale, contestation de la légitimité de toute forme de solidarité obligatoire.

La droite française n'a eu de cesse, depuis les années 80, de dénoncer le FN comme un moyen pour la gauche d'emporter les élections sans disposer d'une majorité réelle, notamment à l'occasion de triangulaires. Si, pour la présidentielle, la question ne se pose pas en ces termes, il reste que Guéant, Sarkozy et quelques autres infâmes bateleurs sont en train de tenter de détourner à leur profit les méthodes électorales du FN pour faire échec au ressentiment qu'a inspiré leur incapacité totale à réaliser les promesses du candidat victorieux en 2007.

Nous avons échoué sur tous les plans : cognons donc sur les immigrés (supposés) irréguliers, sur les fraudeurs (supposés) nombreux, pour donner le change. Pour ce qui est du discours libéral et de la critique du programme du FN, ils n'auront pas trop de mal à trouver des adeptes des mêmes politiques au FN. Or, qu'en est-il de la base électorale d'une telle alliance ? Elle n'est coupée d'aucune classe sociale, elle peut aller des chômeurs exaspérés aux milieux les plus huppés, en passant par une fraction non négligeable des ouvriers, des classes dites "moyennes", des cadres supérieurs : offrir un ennemi commun supposé venir d'ailleurs, ne pas partager "nos" valeurs fondamentales (surtout celles que nous ne respectons pas si bien que ça, comme l'égalité homme-femme, le respect de la diversité des croyances et des appartenances culturelles, le respect des droits humains fondamentaux), voire appartenir à une civilisation posée comme "inférieure", c'est pouvoir fédérer tout un pays contre ses immigrés, et c'est torpiller ce qu'il reste de la lutte des classes en ce qui concerne la défense des plus faibles, tout en renforçant ce qu'il en reste du côté de la défense des plus puissants.

Pendant ce temps, par réalisme, par ce que nous espérons être une stratégie, nous nous apprêtons à nous résigner à voter pour un candidat qui nous a d'abord expliqué qu'il serait un président "normal", et multiplie à présent les renoncements sur tous ces fronts, uniquement parce qu'il peut gagner. Cet homme nous propose-t-il autre chose que d'enrober la même pillule immonde (moins de solidarité, moins d'aide au plus démunis, moins de capacité d'agir sur notre propre destin) dans une aventure personnelle, dont nous sommes priés de croire qu'elle donnera une meilleure chance à tous ? Pour les sans-papiers, leurs enfants, leurs familles, c'est déjà mal parti.

Ou alors nous nous apprêtons à voter pour d'autres candidatEs, que les sondages nous signifient vouéEs à l'échec, et qui auront toujours le tort de ne représenter qu'une fraction minoritaire de toutes ces gauches "spécialisées" (qui dans la défense des ouvriers, qui du mouvement social, qui de l'écologie politique, qui de quoi encore), nous enfermant dans des stratégies illusoires et mutilantes.

Tout cela me paraît pour tout dire assez vain, parce que le danger qu'incarnent les dérives actuelles est autrement plus considérable que le degré acceptable de libéralisme dans un projet politique de gauche, la vitesse à laquelle nous prétendons vouloir sortir du nucléaire, ou même hélas, le sort de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, qui ont cru pouvoir se faire une place dans ce pays qui ne les a accueillis que pour mieux les instrumentaliser. Je l'écris en ayant pleinement conscience de l'importance de tous ces enjeux.

Nous ne sommes pas encore face à l'infâme, parce que les dérives sont aujourd'hui collectives, et que leurs auteurs avancent protégé par le masque du "sens commun" et la protection de la liberté de parole, soi-disant offerte à tous (mais quid de la capacité à se faire entendre pour combattre des propos infâmes, des raisonnements douteux, des amalgames éhontés ?) testant dans ce qu'on appelle "l'opinion" leurs dérapages successifs, appréciant la lente fermentation du mauvais exemple donné à tous ceux qui ne disposent pas de l'appareil critique nécessaire pour dénoncer, non l'intention manipulatrice (je suis sûr que la plupart des électeurs de France  la ressentent, quel que soit leur niveau d'étude et leur culture politique), mais ce que certains ont appelé le "fumier", cet ensemble de convictions à géométrie variable et de confort intellectuel consistant à stigmatiser ceux qu'on ne prend aucun risque à stigmatiser, en prêtant à des groupes un caractère négatif, une déviance constitutive : les "fraudeurs", ceux "qui ne respectent pas la femme", etc. Ce procédé est devenu le moyen systématique de discréditer des groupes impuissants à s'y opposer, mais aussi ceux qui, militants, membres de l'opposition, tentent activement de s'opposer aux dérives actuelles.

Si nous ne sommes pas encore face à l'infâme, nous y allons tout droit, comme l'a dit M.Letchimy: la direction est donnée, elle est sans équivoque. C'est pourquoi, même si le danger n'est pas caractérisé encore, il faudrait aujourd'hui réagir par une alliance bien plus large que celle du PS avec quelques satellites, pour offrir à ce pays une plateforme permettant de confronter les projets qui sont encore compatibles avec l'idéal de vivre ensemble. Ce projet n'est compatible avec aucune aventure personnelle, si prometteuse soit-elle. Peut-être même devrions-nous nous dire que le but premier qu'elle devrait se fixer serait de ne permettre à aucun homme et aucune femme de devenir président avec le pouvoir de nuisance dont a disposé l'actuel président, avant que ce pouvoir ne s'accroisse encore, pour le pire.

Pour qu'un tel sursaut ne soit pas une pure utopie, il faudrait peut-être commencer par se pénétrer de cette évidence :  le nazisme, le colonialisme, ne sont, effectivement, pas des accidents de l'histoire. Ils ont prospéré sur des idées qui leur ont préparé le terrain. Ces idées sévissent en période de crise, de crainte pour l'avenir, face au sentiment d'impuissance de chacun face aux mécaniques implacables de l'économie et des rapports de pouvoir, même si elles servent surtout en temps normal à nous faire simplement accepter l'ordre des choses. Ceux qui croient que l'heure de la gauche ou de la "vraie" gauche est venue, pour jeter dehors tous les "traîtres" à sa cause, risquent de se tromper de rendez-vous : l'heure est peut-être venue, au contraire, de faire échec à une nouvelle "Révolution nationale" dans ce pays, maintenant, dans cinq ans ou dans dix ans, en laissant de côté la pureté ou la radicalité doctrinale, si nous ne voulons pas un jour devoir prendre les armes ou le chemin de l'exil pour défendre ce que nous croyions acquis, et qui ne l'était pas pour touTEs : la liberté, l'égalité de touTEs devant la loi et la fraternité.

Dans ce but, toutes les bonnes volontés devraient être les bienvenues, et le reste, secondaire.

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