En cette période où c'est la mort que l'on a d'abord vu faucher, on a beaucoup entendu cette formule substantivée, le vivre-ensemble, comme une forme d'impératif consensuel qui pouvait transcender nos différences et leur expression, violente ou pacifique, dans l'espace public. On peut tout à fait adhérer à ce principe et en même temps, mesurer à quel point les pratiques sociales les plus puissantes lui ont tourné le dos, à commencer par les mobilités géographiques, quotidiennes et plus durables : évitement de certains quartiers, de certaines zones, qu'il s'agisse d'y habiter, de les traverser ou encore d'y scolariser nos enfants.
Certes, le vivre ensemble veut sans doute désigner une morale citoyenne minimale, un appel au pluralisme, au respect de l'autre, des opinions, religions, conduites divergentes, une morale à l'usage de l'agora, d'un espace public ouvert à tous, dans les mêmes conditions, sans distinction. Comment en effet penser ce vivre ensemble hors de toute localisation, comme si nous vivions concrètement ensemble, ou encore comme si tous les citoyens, tous les habitants de ce pays avaient un accès aux mêmes espaces d'expression ? Comment faire pour qu'il soit un peu moins de l'ordre de l'incantation et un peu plus de l'ordre d'une réalité, ou au moins d'un objectif dont nous pourrions nous rapprocher ?
À réfléchir sur ce que l'on a pu observer ces dernières décennies, dans les écoles, les quartiers favorisés et défavorisés, comment pouvons-nous réagir à ce qui est peut-être devenu un des problèmes les plus graves de la société française, à mon sens, à savoir l'émiettement entre des espace publics qui sont loin d'être accessibles dans les mêmes conditions à touTEs ? Comment penser ce vivre-ensemble quand c'est la distance sociale qui s'impose au quotidien, qu'elle se traduise par des séparations entre quartier, des chances inégales d'accès aux moyens d'améliorer sa condition - logements, emplois, études, mais aussi possibilités de se faire entendre dans le débat public, de se faire entendre des journalistes ou des politiciens professionnels ? Comment penser la légitimité des uns et des autres à se faire entendre quand certaines paroles deviennent insoutenables, parce qu'elles ne s'inscrivent pas dans le vivre ensemble, mais dans sa double négation : négation d'une coexistence ou d'un dialogue qui s'avèrent insoutenables, impossibles ou simplement par trop improbables, mais aussi négation de la morale civique et civilisée qui sous-tend la formule, car vivre ensemble, nous pensons que ce ne devrait pas être s'empêcher de parler, s'insulter, frapper ou se faire frapper, sans parler de violences physiques ou morales plus attentoires encore à l'intégrité d'autrui : négation de l'autre et de son droit à s'exprimer, à être visible ou simplement à exister en tant que porteur de ce que d'autres rejettent, mais aussi négation de cette idée de plus en plus présente que l'on ne devrait jamais s'autoriser la moindre violence.
Pour le dire plus concrètement, que dire à des gamins de banlieue qui par provocation tiennent des propos pouvant laisser croire qu'ils légitiment l'assassinat de dessinateurs ayant caricaturé le prophète Mohammed ? Que leur indignation sur ces dessins ne saurait légitimer l'assassinat comme moyen de réduire au silence ou de cacher les dessins incriminés ? Que l'on répond au symbolique par du symbolique, à la critique par la critique ? Que les assassins ont fait des dessinateurs des symboles (des martyrs en fait) de la liberté d'expression, bien plus que leurs assassins ne pourraient jamais être des martyrs de l'islam ? Mais que répondre au sentiment que la critique, l'écriture, le débat public sont des terrains sur lesquels il est difficile de s'imaginer lorsqu'on pense à tort ou à raison n'avoir aucune chance d'y provoquer le moindre écho, la moindre écoute ? Et s'agissant des fameux dessins, parlait-on d'une critique de l'islam, de l'intégrisme musulman, de l'usage de méthodes criminelles ou terroristes chez certains intégristes musulmans, ou de l'usage de la religion comme étendard pour certains groupes politiques ?
Il y a du chemin à faire, à l'évidence, pour contredire ce qui a été la pratique majoritaire jusqu'ici, en dépit des efforts de certains passeurs, et une fois passé le temps d'une manifestation.