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Billet de blog 15 novembre 2015

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Romainville, 15/11/2015,

Bonsoir à touTEs,

je n'avais jamais, avant aujourd'hui, connu personnellement une victime d'attentat ni même connu des proches d'une de ces victimes. La révolte que l'on ressent alors se teinte d'incrédulité. Nous sommes si habitués à être en sécurité que nous omettons, en permanence, de voir tout ce que cette sécurité doit à l'ordre social et mondial qui nous préserve et nous favorise, sans que nous ayons fait d'autre effort que celui de naître dans un pays riche, en paix et ayant hérité d'une influence sans commune mesure avec la réalité de sa puissance actuelle. Ou peut-être croyons-nous trop cette paix acquise, à force de se dire en guerre ou de laisser faire la guerre en notre nom dans d'autres pays.

Je n'ai pas regardé les vidéos amateurs qui ont dû tourner en boucle aux informations, je n'ai pas vu le sang gicler ni entendu les armes automatiques ni les ceintures d'explosifs. Je ne sais pas si cela rendrait les choses plus réelles que de dire demain à nos étudiants que c'est réel, que Valeria Solesin était au Bataclan vendredi et qu'elle fait partie des victimes, que nous n'entendrons plus sa voix un peu grave mais chantant légèrement de son accent italien, que nous ne verrons plus son visage toujours en éveil, son sourire, qu'elle ne finira jamais sa thèse, que cette vie est retirée à elle et à ceux qui l'ont vue grandir et monter en France, à son petit ami, rescapé de la tuerie et qui la cherchait encore hier, comme deux de nos anciennes étudiantes, qui sont elles aussi parties à sa recherche et qui ont appris la terrible nouvelle.

Une collègue italienne elle aussi m'a dit qu'elle regrettait de ne pas l'avoir connue. Moi aussi. Je regrette de ne pas avoir pris davantage le temps de parler avec elle.  Elle travaillait sur la transition du premier au second enfant en France et en Italie. J'avais travaillé pendant ma thèse sur la naissance du premier enfant en France. Nous avions tant de choses à nous dire. Trop tard. Comme un rendez-vous manqué.

Je n'ai pas été surpris quand j'ai entendu parler des attentats. Ce n'est pas que je m'y attendais. C'est peut-être même une reconstruction : l'impensable, l'instant d'avant, qui prend ses quartiers dans ma tête. Ce n'est pas non plus que je me sois dit que l'EI allait effectivement chercher à frapper la France, ou encore que d'autres jeunes radicalisés allaient sans doute eux aussi revenir en France faire un carton après avoir été mettre en pratique leurs jeux vidéos sanglants en Syrie, en Irak, en Afghanistan ou au Mali.

Non, cette façon qu'a la raison de ne pas être surprise, c'est comme si toutes les pièces d'un puzzle s'emboîtaient, comme la complicité objective pour moi entre les discours d'exclusion qu'on entend un peu partout en France et les discours de condamnation de la France par l'EI et surtout par ceux qu'elle pourrait séduire en France même, ou encore, comme le fait que ces groupes radicaux qui se jouent des frontières me paraissent avoir hérité d'une manière très occidentale de faire la guerre. Mon incrédulité vient aussi de cela : c'est une chose de se dire face à un drame que ce n'est pas vraiment une surprise ; c'en est une autre de laisser ce constat coexister avec le vide laissé par une personne réelle, dont nous avions croisé la route avant qu'elle ne croise celle des tueurs.

Face à cette collusion internationale de quelques obscurantistes, des milliers de lumières se sont allumées dans le monde pour dire à la France une solidarité. Je crois que ceux qui s'imaginent qu'il nous faut un État plus fort pour nous protéger de la menace terroriste auraient tort de voir dans ce genre de réaction quoi que ce soit de rassurant. Les déploiements policiers et militaires, les opérations musclées, les contrôles au faciès existaient déjà et ont contribué à envenimer les choses. Quoi de pire que le racisme en acte d'agents intimés de contrôler toujours le même type de personnes pour instiller patiemment l'évidence que nous n'appartenons pas vraiment au même pays. À ce compte-là, les terroristes gagneraient toujours.

Non, la seule arme qui vaille contre les entrepreneurs de haine, de vengeance et de discorde, ce sont ces lumières qui nous rappellent que nous pouvons être solidaires et vigilants ensemble. Que nous pouvons dire que les vies perdues à Beyrouth et à Paris avaient la même valeur et que la perte d'une vie humaine, irremplaçable, est inadmissible, est une douleur insupportable, partout. Que ces lumières brillent et demain, nous pouvons unir nos forces pour renvoyer les salauds, quel que soit leur camp, qu'ils soient armés de kalachinikovs ou qu'ils arment la violence des autres, à leur insignifiance.

à la mémoire de Valeria et de toutes les victimes, partout.

Renaud Orain

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