DE L’AMBITION POUR L’ECOLE !

Je sais bien que ça ne suffit pas, et qu'il y a beaucoup de pétitions, mais si on ne doit en signer que quelques-unes...

 

http://petition.fcpe.asso.fr/index

 

Investir dans l'éducation, c'est refuser de désespérer de notre jeunesse, de nos quartiers, où qu'ils soient, d'où que viennent leurs habitants (ou les parents de leurs habitants...)...

C'est investir pour l'avenir.

On ne peut pas se contenter de favoriser l'investissement privé, dans l'espoir que des activités commerciales ou industrielles rentables nous rendront "compétitifs", ou permettront à ce vieux pays riche de continuer à bénéficier de diverses rentes de situation, qui font qu'un travail ici est 10 fois plus rémunéré que le même travail dans un autre pays, et permet de financer la voiture, l'essence, le chauffage électrique, les divers appareils électro-ménager, les vacances coûteuses, plus ou moins lointaines... la rollex (pour ceux qui ont "réussi" dans un certain registre de leur existence), et cetera.

Même si nous croyons encore (mais je crains que ce soit parce qu'on nous en a rebattu les oreilles) que pour que nous et nos concitoyens puissent vivre de façon décente, s'insérer dans la vie de la cité, il faut que des "entreprises privées" leur (nous) offrent des emplois, et que c'est là au fond que se créerait la richesse, je veux dire, la seule richesse qui vaille, sans laquelle rien d'autre n'est possible...

... il faut bien, pour faire fonctionner ces entreprises avec leur force, leur sueur, leur dévouement, leur efficacité, leur docilité, leur servilité, leur inventivité, leur capacité à en maîtriser les rouages ou à s'incliner devant la force incompréhensible de ces rouages, qu'il y ait ces femmes et ces hommes "employables", qui se mettent au service, contre salaire, de ces "entreprises" qui créent cette fameuse espèce de richesse que nous avons nommée "valeur ajoutée".

On pourrait parler du fait qu'ils sachent lire, écrire ou compter, déchiffrer des instructions écrites ou orales, ou encore maîtriser le fonctionnement complexe d'une machine, d'un ordinateur. Ou encore, savoir maîtriser les codes sociaux, vestimentaires, comportementaux compliqués qui entourent ces activités que nous appelons "privées" (mais de quoi ?), savoir intérioriser la nécessité de toute règle de comportement dans ce monde sacralisé qu'est l'entreprise, puisqu'on nous dit que c'est le monde qui crée la richesse (ou en tout cas, celui qui fait que nous touchons un salaire). Ou encore, savoir simplement se faire une idée juste, en sachant comment se faire une telle idée, de ce qu'ils pourront faire de leur vie : en un mot, avoir un "projet" personnel, professionnel.

De toutes ces choses, on pourrait dire que ce n'est pas forcément l'école qui nous les apporte : cependant, elle y contribue pour beaucoup ; elle en décharge ces personnes "privées" (mais de quoi ?) que sont les parents, que sont les entreprises ; peut-être est-elle chargée de le mettre en forme, de les harmoniser à l'échelle d'une société toute entière. Peut-être forme-t-elle surtout des individus capables d'accepter des activités collectives qui seraient impensables sans ce passage ; capable de passer des journées entières en position assise, de ne mettre leur corps en mouvement que sur l'injonction d'un signal collectif, de ne laisser à l'expression de leurs envies passagères du moment, de leur fantaisie (comme on disait autrefois) que le temps d'une parenthèse : une récréation.

Peut-être nous apprend-elle, nous a-t-elle surtout appris à accepter l'ordre en place parce qu'elle nous apprenait aussi tout ce qui était en apparence un peu inutile à cet ordre en place, et en réalité nécessaire à produire tous ces signaux de reconnaissance culturelle qu'analysent les sociologues : la littérature, l'histoire, toutes les formes de culture scolaire qui ont, par là, tous les aspects de l'institution. C'est ainsi que, croyant naïvement que la mission de l'école était de combattre les inégalités de naissance, nous avons réalisé avec horreur qu'elle avait au moins autant la fonction inverse : reproduire et légitimer ces inégalités, en les fondant sur des aptitudes sanctionnées par des règles impersonnelles, incontestables autant que possible.

Tout à ces indignations ou à ce désespoir, nous avons peut-être oublié que l'école était aussi la découverte d'un vivre ensemble, entre enfants du même âge, ou d'âges proches, ainsi qu'avec des adultes, assez particuliers, certes, en tout cas différents en général des parents ou des amis adultes que les enfants rencontrent ailleurs, mais aussi fort divers entre eux, et que, même dans un pays où les riches fuient les quartiers de pauvres, elle était le lieu de rencontre des différences, là où se produit le racisme et son contraire : l'aptitude à ne pas juger les personnes sur leur origine ou sur les marques que leur a laissé la vie, la tolérance et l'intolérance ; qu'enfin,on y "formait" à la fois des individus capables de "s'insérer" dans la société ou la vie économique telle qu'elles sont, mais aussi de se situer par rapport à autre chose, par rapport à des choses qui n'ont rien à voir avec la vie économique, qui sont peut-être des chimères, mais qui sont peut-être indispensables à ce que ces personnes trouvent un sens ou des sens à leur inscription dans cette vie sociale. Cela peut passer, aussi, par des choses qui sont très l'extrême" gauche, les classes surchargées là où on devrait les alléger, les tâches quotidiennes de ces nouveaux soutiers, qui vont là où ne va plus aucun autre service public, qui font ce que tout un chacun juge impossible, tout en étant accusés de cette incapacité sciemment organisée. Au delà de l'entêtement idéologique, de l'imbécilité démographique, de la volonté inavouable de favoriser le privé en feignant de croire qu'il pourrait investir là où l'État déserte (une fois qu'on aura - bien sûr - démontré que le Public "ne marche pas", à force de l'avoir rendu exangue), ce refus d'assumer les besoins futurs me glace. Si les suppressions de postes montrent le cas que nous (ou nos élus, mais suffit-il d'être élu pour être dans son bon droit ?) faisons de l'avenir des enfants qui grandissent dans ce pays, et en particulier dans la Seine-Saint-Denis, dans les ZEP, et ailleurs, ou encore des conditions d'exercice du métier de ceux à qui nous confions l'instruction et (dans une certaine mesure) l'avenir de ces enfants, alors tout ceci nous coûtera vraiment très cher, et dans un avenir qui n'est pas si lointain.

On accuse fréquemment le PS de n'avoir pas su garder un lien avec les classes populaires, qui était peut-être plutôt l'apanage du PCF, d'ailleurs, et d'avoir laissé le champ libre au FN. On feint de découvrir la violence du ressentiment dans certaines fractions de ces classes sociales vis à vis de ce parti, vis à vis des fonctionnaires, vis-à-vis des immigré, l'expression du racisme, du sexisme, de l'homophobie. Peut-être oublions-nous autre chose : l'absence d'une éducation populaire, pouvant porter un idéal émancipateur, qu'il soit révolutionnaire ou pas, et de démonter pièce par pièce ces ressentiments : mieux, de les prévenir en les démontant par avance.Quelque chose qu'une école désanchantée, exangue, ne pourra plus offrir si on ne (re)commence pas par(à) lui donner les moyens de se relever: la foi, l'enthousiasme, la résilience des équipes enseignantes amoindries, devant des publics de plus en plus nombreux, de plus en plus difficiles, de plus en plus hostiles, cela ne peut pas résister indéfiniment. Et ce n'est pas un peu d'instruction civique qui peut résoudre ce genre de problème. L'école doit être soutenue par la société, qui en a besoin, pour un milliard de choses qui n'ont rien à voir avec l'emploi ou l'économie, mais aussi pour l'emploi et l'économie. Cette évidence devrait totalement dépasser les clivages politiciens, comme elle a pu à une autre époque réconcilier des convictions diamétralement opposées.

Assez de cette inconséquence, assez de ce ressentiment imbécile envers les enseignants, suspectés d'être trop à gauche : on connaît trop l'humeur anti-fonctionnaires de tous ceux qui se défoulent à bon compte sur ceux qu'ils jugent privilégiés pour éviter de réfléchir. Aujourd'hui, ce ne sont pas les profs qu'on punit, ce sont tous les enfants élevés dans ce pays qu'on sacrifie.

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