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Billet de blog 21 juillet 2010

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Échanger des informations en même temps que des marchandises : idée pour un autre commerce équitable

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Je ne sais pas si une telle idée a vu le jour ailleurs, et j'aimerais d'ailleurs en appeler aux informations que peuvent avoir d'autres, mais j'ai vu avec un certain intérêt se développer le label Max Havelaar, il y a quelques années. Il y a un peu plus longtemps (en 1992-1993), j'avais tenté avec quelques amis, étudiants à Toulouse comme moi, de lancer des discussions semi-informelles, semi-utopiques, qui ont débouché sur la reprise d'un journal étudiant. Nous parlions beaucoup de démocratie participative, nous nous passions des articles du Monde Diplomatique (j'appris plus tard, sans bien savoir ce que c'était, d'ailleurs, que c'était un journal "trotskyiste"). Un des sujets débattus était celui du commerce international. Une des idées avancées alors était de créer un nouveau type d'entreprise, plus respectueux des salariés (mais plus respectueux d'un tas de chose en fait, dont l'environnement), en s'inspirant des coopératives, des reprises d'entreprises par leurs salariés, du concept d'économie solidaire ou alternative.

On m'a toujours asséné que ce type d'entreprise tournait toujours court, que tout utopisme était condamné à n'être, a posteriori, qu'une erreur de jeunesse. Cette même époque a été celle de la victoire du reaganisme et du thatcherisme dans le domaine des idées politiques, de l'économie néo-classique et du monétarisme à la Milton Friedman chez les économistes depuis les chocs pétroliers, de l'effondrement du mur de Berlin et du développement des travaux sur les crimes du communisme, mettant sur le même plan les divers totalitarisme de droite et de gauche. Un camarade de classe, fils d'un candidat local (de droite) m'expliquait doctement que j'étais "crypto-communiste" parce que je refusais de croire que la libre entreprise était l'alpha et l'omega du bien-être, qu'il faudrait encore et toujours réduire les dépenses publiques. Des essais paraissaient pour nous expliquer que nous arriverions à la "fin de l'histoire" (subversion d'une prédiction marxiste par ailleurs), et que cette fin verrait encore et toujours s'épanouir un seul modèle de société, fondé inséparablement sur la démocratie à l'occidentale et sur le capitalisme et le règne de la libre-concurrence. Je clos la digression.

L'idée qui m'intéresse dans le label Max Havelaar, mais aussi dans les initiatives d'associations comme "Agir Ici" (devenu branche française de l'ONG Oxfam), Artisans du Monde, etc. pour "mettre de l'éthique sur l'étiquette", est de transformer les "consommateurs" en alliés des petits producteurs ou d'entreprises plus respectueuses des droits de leurs travailleurs dans quelque pays que ce soit. Je sais que ce genre d'idée a peu de chances de se généraliser, mais elle a ceci d'intéressant qu'elle transforme les principaux complices de la dégradation des conditions de travail et de la remise en cause des droits des travailleurs de par le monde, en quelque chose qui pourrait être le contraire.

Seulement, ce genre de mouvement semble comme pris entre deux feux : d'un côté, outre que leur succès suppose, assez logiquement, que les "consommateurs" achètent des produits plus coûteux, ils tendent à ne créer rien d'autre que des niches, un type de "créneau commercial" supplémentaires dans nos supermarchés, plutôt pour des produits de luxe destinés à des consommateurs privilégiés ; de l'autre, ils sont pris à leur tour sous le feu de critiques sur l'arbitraire de la labellisation (je pense aux controverses sur Max Havelaar), voire son opacité. Des labels concurrents se créent, entraînant des subdivisions supplémentaires. D'autres critiques s'élèvent pour placer ces produits hors des circuits de productions ordinaires (vente entre particuliers, marchés équitables, etc.). On pourrait aussi souhaiter, au contraire, que ce type de production se désenclave, qu'il soit possible de créer des produits bon marchés, mais disposant de ce type de label. C'est d'ailleurs déjà un peu le cas : tous les produits "équitables" ne sont pas chers, tous ne sont pas de très bonne qualité d'ailleurs, on en vient à en trouver chez Leader Price (ce qui en soi ne veut rien dire, d'ailleurs)...

Enfin, la logique d'un label, quel qu'il soit, est binaire : on l'a ou on ne l'a pas. Certains produits, qui sont élaborés dans des conditions compatibles avec le label, ne l'ont pas. Mais on peut aussi s'interroger sur les possibilités de gains qu'amènerait une fraude, ou encore des produits équitables "dilués" dans des produits qui le sont moins... Or, la fonction du label est de nous rassurer (de nous endormir ?) en nous (quand je dis "nous", je parle ici de ceux qui sont susceptibles d'acheter) garantissant des critères minimaux d'équité, mais tout repose sur un transfert de confiance. La confiance que l'on pourrait avoir dans une marque est transférée à un label (ou à l'entité qui l'attribue), en supposant qu'il y ait des procédures de labélisation suffisamment transparentes et exigeantes, un cahier des charges corrects, que le label ne soit pas contourné, etc. Bref, la labellisation est très utilisée pour rassurer les consommateurs sur la qualité des produits et les conditions de leur élaboration, mais c'est un processus qui ne rompt guère avec ce qu'il s'agirait de combattre, à savoir la très grande distance entre production et consommation de masse, entre lesquelles interviennent une multitude de relais commerciaux, assurantiels, parmi lesquels les organismes de labellisation ne seront jamais qu'un intermédiaire de plus.

Ce qui est donc en question, pour espérer un jour commencer à subvertir (un peu) les logiques du capitalisme, et notamment, l'absence totale de solidarité entre ceux qui sont aux deux bouts de la chaîne de production (producteurs et consommateurs), ce serait de pouvoir garder une marge de choix qui ne soit pas binaire ni définitive, et permette d'acheter un produit en étant conscient et informé de ses conditions de production. Mieux, en étant capable à tout moment d'approfondir ce que nous savons ou croyons savoir de ses conditions de production mais aussi de transport, de conditionnement, et par extension, de tout ce que les économistes appellent des "externalités", et donc de l'impact de ces modes de production, d'acheminement sur les conditions de vie des producteurs, sur les écosystèmes traversés ou exploités, etc.

Une telle somme de connaissances est, potentiellement, encyclopédique et peut se heurter, assez rapidement, à de nombreux blocages, en particulier sur le secret des affaires et des modes de production que pratiquent usuellement les grands groupes mondialisés, notamment. Ces blocages sont même idéologiques : depuis Adam Smith, nous attendons du boulanger qu'il fasse son pain pour gagner sa vie, et le boulanger attend de nous que nous achetions son pain uniquement pour nous alimenter sans déséquilibrer notre budget, et seulement cela. Il en va (peut-être) de la bonne marche des affaires. Enfin, pas tout à fait, puisqu'il y a quand même des contrôles sanitaires et même un terme qui a été introduit dans les années récentes pour des raisons de santé publique (rappelons-nous l'affaire de la "vache folle" et du prion, qui a rendu possible que nous sachions de quel élevage venait la viande que nous achetions) : celui de "traçabilité". Cette évolution est intéressante, mais elle a amené des doutes, peut-être légitimes, sur la volonté de l'État (ou de l'Union européenne) de réglementer les conditions de production de façon suffisamment protectrice pour la santé publique (sans parler du goût, de l'impact environnemental, des conditions de production). Il convient donc aussi de se demander comment les initiatives d'ONG, de citoyens, de journalistes pourraient être plus efficacement relayées, pour que les emballements médiatiques comme ceux que nous avons connu à propos de la viande bovine puissent se traduire par des réponses un peu plus durables.

Ces obstacles, les ONG qui ont lancé des campagnes relatives à certains produits, au travail des enfants, aux conditions de production, au respect des droits élémentaires des travailleurs, les connaissent bien. Mais il se pourrait qu'une solution soit d'utiliser très simplement deux atouts de la vente en ligne et de l'internet en général, en s'inspirant à la fois des wiki et des sites de vente en ligne : d'une part, créer une plateforme de vente "informée" en mettant au point une hiérarchisation des informations pouvant être apportées sur un produit au moment où il va être acheté (et en l'étayant par des liens avec des sites d'enquête, d'informations, des sites commerciaux - en effet, pour l'instant, une grande part de l'information sur les produits ou les conditions de productions vient des groupes financiers qui possèdent les entreprises de production, cela ne saurait changer du jour au lendemain, même si cela pose la question de la frontière entre informer et promouvoir) ; d'autre part, utiliser le trafic internet et les gains commerciaux réalisés pour financer la recherche d'informations supplémentaires sur les modes de productions utilisés, en mettant en avant, outre les dimensions écologiques et humaines des conditions de production et d'acheminement des produits achetés, le degré de transparence ou d'opacité de ces processus. Une telle plate-forme pourrait générer une certaine adhésion en offrant elle-même une transparence maximale sur ses créateurs (association, coopérative ?) et leurs buts, en s'ouvrant à des acheteurs ayant des moyens limités mais prêts à passer par cette plateforme, fût-ce pour acheter des produits posant un certain nombre de problèmes, tout en permettant une croissance économique de secteurs respectueux de l'environnement, des droits de l'homme, et transparents sur ces questions. Elle stimulerait également la création d'indicateurs simplifiés et synthétiques (rejets de carbone, partage des gains entre les différents intermédiaires, part revenant aux producteurs, etc.), tout en promouvant une forme d'éducation populaire assez rare, celle portant sur les manières de faire, de transporter, de présenter des marchandises... Il n'y a pas que la possibilité de liens internet ou de développement collaboratif qui puisse faire réussir une telle entreprise, mais aussi le fait de proposer une information hiérarchisée graphiquement, laissant l'internaute en quête d'informations relativement libre de doser le temps qu'il passe à s'informer avant d'acheter (ou sans, ou après...), de mettre en valeur les points qui lui tiennent le plus à coeur. On dispose pour cela d'une grande variété de sites internets, commerciaux ou non, qui ont travaillé pour un certain confort d'utilisation, techniques de présentation qui pourraient demain être mises au service de l'information.

Bref, on pourrait révolutionner l'étiquette, ce qui rendrait également envisageable de réduire les emballages et la consommation d'encre sur ceux-ci, entre autres avantages. Je ne sais pas quelles chances ce type d'idée a de pouvoir se réaliser dans un avenir plus ou moins proche, peut-être, qui sait, existe-t-il déjà quelque chose qui y ressemble, mais j'y vois, à tort ou à raison, un levier qui pourrait être puissant, demain, pour changer les choses, sans attendre que la prospérité permette demain à l'ensemble des chinois, des indiens, des européens ou encore des africains de gagner leur vie dignement, de bénéficier, qui sait, d'une protection sociale, sans attendre trop, non plus, des États, qu'ils imposent une protection de l'environnement, une limitation des gaz à effet de serre.

Informaticiens, commerciaux, wikipédistes et encyclopédistes, épargnants, utopistes : à vos propositions !

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