Deux documents de fond pour le combat laïque…
- La numérisation du texte complet de Benoit Mély publié aux éditions Page Deux de Lausanne en 2004. Je remercie l’éditeur Charles André Udry et son équipe, les ayant droits de l’auteur, ses enfants, pour m’avoir autorisé à faire ce travail.
- L’assemblage et la présentation d’une édition abrégée de 210 pages pdf, permettant d’en connaître les éléments essentiels. (télécharger la pièce jointe au format pdf)
Présentation par, par Robert Duguet
« … Il n’y a rien aujourd’hui sous le soleil qui appartienne pleinement à la bourgeoisie, pas même sa révolution. »
Jean Jaurès, Histoire socialiste de la révolution française.
L’édition abrégée disponible en pièce jointe avec ce courrier est composée à partir de l’édition complète intitulée : « La Question de la Séparation des églises et de l’école dans quelques pays européens : Allemagne, France, Grande Bretagne, Italie ». Cette thèse de doctorat sera, compte tenu de sa qualité, soutenue à titre posthume en Sorbonne en 2004, ce qui à ma connaissance est exceptionnel, sinon unique. L’auteur, professeur et syndicaliste révolutionnaire, devait brutalement décéder à l’âge de 52 ans durant la grande grève de défense des retraites de 2003. L’édition complète a été publiée en 2004 grâce aux Editions Page deux, collection Cahiers libres à Lausanne. Epuisée, avec l’accord de l’éditeur et des enfants de l’auteur, j’ai réalisé une édition numérique complète disponible sur mon site d’archives personnelles à l’adresse suivante :
http://robertduguetarchives.fr/
L’édition imprimée aujourd’hui épuisée contient 700 pages, avec un appareil de notes critiques très fouillées et utiles pour ceux et celles qui veulent approfondir leurs connaissances sur le sujet traité. On ne peut que conseiller de s’y référer, d’autant que l’auteur a une écriture littéraire d’une grande clarté, réfutant sans outrances polémiques mais reconstruisant par les faits et les nombreuses références ce long combat, fait de défaites et de victoires successives, de l’humanité pour l’émancipation absolue de la pensée. D’après le témoignage de celle qui fut sa compagne, Maryline, il était de l’intention de Benoit de reprendre ce travail sous forme abrégée et moins universitaire, d’en faire un livre à diffusion large. J’ai pensé que ceux et celles qui peuvent être rebutés par la longueur et le fait qu’on peut difficilement bien avancer dans sa compréhension sans prendre moultes notes, peuvent être intéressés par ce travail d’abrégé, que je propose ici.
La période couverte va de la société carolingienne à la guerre de 1914 en Europe.
La détermination de la période historique et dans un champ géographique qui est celui de l’Europe, analyse les rapports vivants au sein des sociétés précapitalistes par lesquels les Etats se dégagent du Christianisme classique et de la conception du monde qui fut celle d’Augustin, puis de Thomas d’Acquin. Au passage l’idée défendue par les courants du christianisme social actuel - s’inspirant du mot de l’évangile de Mathieu « rends à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » - est totalement récusée.
L’école correspond à une nécessité vitale des sociétés pour transmettre le savoir de génération en génération, d’abord de leurs propres élites, puis s’ouvrir aux exigences de leurs populations, contre la conception chrétienne qui enseigne de renoncer à s’accomplir dans la cité terrestre et de préparer son salut dans la « cité de Dieu » (Augustin). Ce cheminement pour construire enfin une civilisation humaine s’analyse ici dans un cadre géographique et historique précis qui est celui des différents Etats et cultures particulières : Allemagne, Grande Bretagne, Italie, France… S’il y a un souci constant dans la pensée de l’auteur, c’est de partir non seulement du modèle qui est imposé à un moment de l’histoire, par les liens que les Etats entretiennent avec leurs églises, mais des rapports vivants entre les classes qui peuvent en contester le cadre. C’est le souci constant de l’auteur de ne pas prendre pour argent comptant la représentation officielle des Etats et de la confronter toujours au mouvement des sociétés.
L’originalité revendiquée par l’auteur c’est d’avoir fait une étude comparative des systèmes d’enseignement des quatre pays concernés et de leur évolution jusqu’à la période de la première guerre mondiale. Travail effectivement unique et qui nous sort des habitudes consistant à ne raisonner que par rapport à la laïcité à la française. Benoit Mély manie avec beaucoup de précautions le concept d’ « exception française ». Cette question est éminemment actuelle : elle a fait et continue à faire l’objet d’utilisations souverainistes, nationalistes, voire d’extrême droite. Toutes les dérives actuelles en procèdent, principalement l’attitude qui devrait être celle d’un Etat officiellement régi par le régime de séparation, ou d’un parti politique se réclamant de l’héritage laïque, vis-à-vis de la religion musulmane.
En fait l’aspiration à la séparation des églises et de l’Etat, des églises et de l’école vient d’un mouvement qui traverse l’espace européen à partir du XVIème siècle, s’exprime déjà en Grande Bretagne et en Allemagne, et au-delà, ses penseurs, salués par Jules Ferry, s’appellent Bacon ou Locke. Le caractère de la Révolution Française, le fait que son développement social a été plus loin que la bourgeoisie ne le voulait elle-même, la position de la Commune de Paris en 1871, puis la place du mouvement ouvrier sur les questions de laïcité entre 1880 et 1914, ont formé cette « exception française », qui n’a rien de spécifiquement français au sens cocardier du terme. Après 1848, les représentations des autres pays analysés, leurs rapports avec leurs églises n’iront pas aussi loin qu’en France. En fait, exprimé sous la forme dans un langage universitaire, « d’étude comparative », l’auteur envisage bien la question laïque en combattant internationaliste qu’il est. Dimension précieuse qui nous a fait défaut dans la période qui couvre la période ouverte en 1958.
Une place centrale est donnée à Condorcet…
… qui inscrit dans le programme de la Législative un plan d’instruction publique qui pose les bases de la laïcité scolaire, de l’égalité, donc de l’ouverture des écoles aux enfants des classes pauvres. L’instruction publique doit être séparée de toute confession ; elle doit rejeter tout enseignement fondé sur un dogme religieux, et laisser aux ministres des différents culte, en dehors de l’école, de poser les questions de l’existence de Dieu et de l’immortalité de l’âme. L’inverse d’une position anticléricale de type radical-socialiste, puisque Condorcet lui-même avait avant la Révolution défendu le droit des courants religieux minoritaires à exercer leur liberté de culte. Par contre, c’est une évidence que le clerc ne peut faire office de maître dans les écoles de la République. Là où la position de Condorcet est unique, en ce sens qu’elle va au-delà de l’horizon de la bourgeoisie elle-même – comme le soulignera Jaurès dans le volume 2 de son histoire socialiste de la Révolution - c’est qu’il veut l’indépendance du maître vis-à-vis des luttes de factions et de l’Etat. Nul ne peut juger un maître si ce n’est un autre maître : il invente la Société Nationale des Sciences et des Arts qui tient lieu de ministère de l’instruction publique. Cette indépendance des instances du savoir par rapport aux religions inclut le déisme des philosophes du XVIIIème siècle, l’incitation à croire en l’existence d’un Être supérieur et éternel, en sont exclus tout aussi vigoureusement. Condorcet ne pouvait que rejeter le culte de l’Etre suprême et le projet spartiate de Le Peletier de Saint Fargeau qui, au nom de la défense de la patrie révolutionnaire finissait dans l’embrigadement de la jeunesse. La pensée de Condorcet nous invite à revisiter notre jugement sur la politique scolaire de la Convention, tout comme, antérieurement à la Législative, la constitution civile du clergé.
Le socialisme et la séparation politique et scolaire…
Mais c’est dans le sous-chapitre intitulé « Le socialisme et la séparation politique et scolaire : Proudhon, Blanqui, Bakounine, Marx et Engels » que l’on trouvera la clé de la position de l’auteur tout au long de son étude et qui nous donne encore aujourd’hui une méthode pour aborder la question laïque : comment ceux qui ont fondé les premières organisations du mouvement ouvrier ont pensé la question de la séparation des églises et de l’école, des églises et des états. C’est Proudhon qui renoue après 1848 avec la tradition laïque de la Révolution française en posant l’exigence d’une école populaire libérée de tout lien d’ordre confessionnel ou religieux. En revanche l’opposition dans la 1ère internationale, fondée en 1864, entre les marxistes et les bakouniniens sera un des éléments révélant deux positions opposées. Bakounine veut une école fondée sur l’athéisme militant. Il veut aussi mettre l’athéisme comme préalable à l’adhésion à l’Internationale. Sur les deux points Marx et Engels réfuteront. Marx explique après l’écrasement du prolétariat parisien en juin 1848, que la question de la séparation de l’Eglise et de l’Etat est une revendication du libéralisme républicain. Il semble, dit-il, que les libéraux hésitent à appliquer leur programme, confrontés en Europe à la montée des « classes dangereuses ». Il revient donc au mouvement ouvrier d’intégrer dans son programme de transition démocratique le régime de séparation mais aussi celui de l’indépendance de l’école vis-à-vis des religions et de l’Etat. La lutte principale ne porte pas pour une politique antireligieuse, mais pour rompre le lien existant entre la religion et l’Etat.
C’est Jean Jaurès qui saura regrouper une majorité politique pour imposer la séparation de 1905 et donner, du point de vue du prolétariat, sa portée. Combattu sur sa gauche par les guesdistes (1) et les anarchistes, une fraction de la Libre Pensée et de la Franc-maçonnerie, Jaurès s’oppose à la tentation « jacobine », ou plus exactement robespierriste, consistant à permettre à la force publique d’intervenir dans les affaires intérieures de l’Eglise, plus généralement de toutes les églises. Il n’est pas question pour lui de choisir une faction religieuse contre une autre, et encore moins un athéisme d’Etat. La République garantira la liberté absolue de conscience, mais n’aura plus à salarier ou subventionner aucun culte. Toutefois à la fin de l’ouvrage Benoit Mély fera une comparaison entre les positions de Condorcet et de Jaurès, soulignant que le tribun socialiste n’était pas favorable à un régime d’indépendance des « instances du savoir » vis-à-vis de tout Etat. Condorcet justifiait cette position en soulignant qu’il est dans la nature de tout Etat de secréter son propre conservatisme. Jaurès pense que le régime de la liberté des instances de transmission du savoir peut exister et être garantie dans l’Etat socialiste…
La révolution française avait, après dix-huit siècles de domination religieuse sur la tête des rois et des empereurs, infligé une défaite historique à l’Eglise qu’elle n’a connue nulle part ailleurs. Les régimes concordataires de domination bourgeoise ou bonapartistes qui ont suivi ont cherché à en limiter la portée, rétablissant de manière mesurée les relations avec l’Eglise, mais nul ne pensait revenir au statu d’avant 1789.
Les défaites laïques, hier et aujourd’hui…
Benoit Mély dans ses conclusions ouvre la discussion sur la période actuelle, il écrit que le premier rétropédalage sérieux contre la laïcité, c’est 1914 :
« La guerre représente en effet, dans ce domaine comme dans tant d’autres, un tournant majeur. La « religion de la patrie » renverse et piétine avec fureur toutes les barrières qui l’entravaient précédemment. La haine de l’adversaire étouffe dans chaque camp une tradition du libre examen à l’égard du discours de l’autorité politique qu’on aurait pu croire mieux établie. En France, l’Union sacrée réconcilie dans le soutien à la même cause guerrière les Eglises et la grande majorité des partis et organisations laïques, tant il importe de faire savoir aux croyants que « la mort chrétiennement acceptée assure au soldat le salut de son âme ». L’Eglise catholique française retrouve ainsi sur le champ de bataille une fonction politique qu’elle avait perdue dans la société civile depuis des décennies : la réhabilitation de l’aumônier militaire, qui promet le salut à ceux qui vont tuer et peut-être mourir, non seulement suspend, mais abolit de fait la séparation des Eglises et de l’Etat…(2)
Sans doute la loi de 1905 continue-t-elle de régir les relations de l’Etat français et de l’Eglise. Mais l’esprit dans lequel elle s’applique a changé. Le rétablissement des relations diplomatiques avec le Vatican (1921), l’accommodement concernant les associations cultuelles (1924), et, plus significativement encore, le renoncement, non seulement par la droite nationale, mais par le Cartel des Gauches, à l’extension des lois laïques aux trois départements d’Alsace-Moselle (1924-1926), balisent la voie sinon d’un « pacte laïque » , du moins d’une réconciliation progressive d’une « laïcité de gouvernement » et de l’Eglise en France. »
Sans doute, ajouterais-je, le régime de séparation sera reconduit après l’ignominie du régime de Pétain. Mais déjà la république parlementaire fondée sur un accord entre les partis ouvriers, SFIO et PCF, et la section française de l’internationale cléricale, le MRP, promulgue le décret Poinso-Chapuis du 22 mai 1948, première attaque antilaïque. Lors, malgré tout, de l’opposition des députés socialistes au parlement, un certain François Mitterand s’esquive au moment du vote.
La seconde défaite pour la laïcité a lieu, à la faveur du coup d’Etat bonapartiste de 1958…
… et du rétablissement immédiat des liens concordataire du trône et de l’autel, par le financement des écoles privées confessionnelles. Le régime institué par un général inspiré par le nationalisme intégral de Charles Maurras, sa croisade contre « le régime des partis » vise à effacer la rupture historique de 1789. Dans la foulée de l’opposition bien formelle de la gauche historique au régime du « coup d’état permanent », survient la victoire du nouveau parti socialiste le 10 mai 1981. Mitterand donne toutes les assurances aux courants social-chrétiens de son parti et à l’Eglise que les lois Debré-Guermeur seront prorogées. Elles seront même aggravées. Il s’en suivra une politique de démolition des organisations laïques dans le rayonnement du syndicalisme unitaire dans la fonction publique et l’enseignement : Benoit Mély, que j’ai bien connu après 1981, comme syndicaliste unitaire, a mené ce combat pour la défense de l’unité de la Fédération de l’Education Nationale, sur le mandat reçu en 1947 : les militants syndicaux dans l’enseignement au début de la guerre froide - surtout les instituteurs – ont refusé l’éclatement de la CGT et se sont constitués en fédération unitaire, reconnaissant pleinement le droit de fonder des courants de pensée, représentés démocratiquement dans les instance syndicales. Cette position s’inscrivait dans la perspective d’une centrale ouvrière unitaire, d’une CGT recomposée. Cela allait de pair pour Benoit avec la défense des conquêtes laïques. C’est en résistant à la direction de son propre parti, le PCI (Parti Communiste Internationaliste), ou courant lambertiste, qui impose à ses militants enseignants de rejoindre Force Ouvrière, que Benoit Mély est exclu en 1983 avec un certain nombre de ses camarades qui n’acceptaient pas cette orientation. Sur les éléments proprement biographiques, nous renvoyons nos lecteurs à l’hommage de François Pallares qui fut à la fois un de ses camarades de combat et un ami. Nous le reproduisons ci-dessous. Vingt ans après nous n’avons rien à y ajouter, sauf sur les mises en garde de Benoit Mély sur la défense du syndicalisme unitaire et démocratique, dans les termes que nous venons de poser. La question du passage des enseignants trotskystes à Force Ouvrière sera un élément important de la crise du PCI et de sa rupture avec le trotskysme.
La troisième défaite pour la laïcité est actée en 1984.
Alain Savary qui avait reçu du gouvernement Mitterand-Mauroy, mission de négocier un nouvel accord historique de type concordataire avec l’Eglise catholique, attaqué à la chambre par la droite, répliquait : « en mai 1981 nous pouvions abroger les lois antilaïques, je vous fais observer que nous ne l’avons pas fait ! » La loi Savary proposait un grand service dit « d’unification laïque », intégrant dans le service public les écoles confessionnelles en reconnaissant leur caractère propre. Le préambule de la loi stipulait que l’école privée confessionnelle accomplit une mission de service public. Formulation de type concordataire, qui a été utilisée après 1789 par tous les régimes qui ont cherché à réintroduire la religion dans l’Etat. François Mitterand a participé en 1987 aux cérémonies du millénaire des capétiens. Les attaques répétées des gouvernements présidés par Nicolas Sarkozy et Emmanuel Macron n’ont eu de cesse d’attaquer la loi de séparation, ce « lien abîmé » entre l’Eglise et l’Etat, selon le mot d’Emmanuel Macron.
On n’en finirait pas d’énumérer les attaques antilaïques exercées par tous les gouvernements de la Vème République. Les régimes bonapartistes de notre histoire ont tous cherché à mettre en cage l’exigence de la liberté absolue de pensée et son expression dans les organes de transmission du savoir. Benoit Mély énonce dans ses conclusions ce retour du religieux dans l’espace public. Il ajoute : « …sera-t-il de courte durée ou non ? On peut regarder avec anxiété l’avenir ». Quand on constate par l’examen rationnel ce long combat sur quasiment 13 siècles pour l’émancipation de la pensée, on ne doit pas réduire l’horizon aux déceptions éprouvées par notre génération militante. Dans son introduction Benoit Mély reprend une citation du poète révolutionnaire anglais William Morris, désignant « les vaincus de l’histoire », qui peut s’appliquer à notre génération militante :
« Les hommes combattent et perdent la bataille, et la chose pour laquelle ils ont lutté advient malgré leurs défaites. »
1914-2023 une histoire de la laïcité, au-delà des récupérations malveillantes des factions et des partis, reste à écrire, intégrant l’acquis idéologique et politique de ce remarquable travail, mais pas en compagnie de ceux qui ont bradé le patrimoine.
Notes :
(1)Les guesdistes s’étaient singularisés en empêchant Jaurès d’investir la force du parti socialiste réunifié devenu SFIO pour exiger la réhabilitation du capitaine Dreyfus, victime de l’antisémitisme d’Etat. Guesdes avait passé un accord avec la droite électoraliste du parti incarné par Millerand…
(2)Il faudrait ajouter que les représentants de tous les cultes existant se sont unis là-dessus: prêtres, rabbins, pasteurs et même imams.