La cigarette électronique et les dangers méconnus de la nicotine

Contrairement à l'opinion générale, la nicotine n'est pas "la drogue du tabac", comme est la morphine celle de l'opium. Elle y est cependant liée. Une étude a élucidé ce mystère. Mais elle heurte de considérables intérêts commerciaux. Elle reste donc ignorée.

 

Le supplément Science et Médecine du Monde [1] du 2 octobre 2019 présentait une étude sur la cigarette électronique aux USA, à propos des décès liés au vapotage d'extraits huileux de cannabis. Elle m'a appris que l'utilisation de l'acétate de tocophérol (vitamine E) ne serait pas justifiée par un effet particulier, mais parce qu'il permet de diluer les liquides du marché parallèle avec un produit moins cher que le THC. De plus on y trouve des cannabinoïdes de synthèse, beaucoup plus actifs que le THC,  (Buddha blues). Il n'y a pas de référence aux pneumopathies huileuses déjà connues (huile goménolée).

Je regrette que le qualificatif de Science s'arrête là. Car la cigarette électronique pose des interrogations nouvelles sur la dépendance.

 

La nicotine, drogue du tabac

 

Bien que Fagerström ait reconnu lui-même que son fameux "test de dépendance à la nicotine" ne mesurait qu'une dépendance comportementale à la cigarette, l'intoxication des esprits est telle que la nicotine est toujours vue comme la drogue que recherchent les fumeurs. Je me suis longtemps battu contre ce mythe, commercialement rentable, mais inefficace et coûteux pour la collectivité.

 

Car si l'addiction au tabac est puissante, la nicotine seule ne remplit pas les critères d'une drogue. Elle n'a jamais été recherchée par les toxicomanes, avides de sensations fortes, n'a jamais fait l'objet de trafic. Les vapoteurs n'augmentent pas progressivement sa teneur dans les liquides. Au contraire, se considérant comme très dépendants du tabac, ils commencent avec la concentration la plus forte, puis la diminuent jusqu'à ce qu'entre 2 et 10% d'entre eux selon les études vapotent des liquides sans nicotine. Hormis une stimulation, le seul effet que j'aie démontré chez mes rats est une aversion. Quel rôle indéniable joue donc la nicotine dans la dépendance au tabac ?

 

L'étude ignorée de Caroline

 

Un travail de mon ex-thésarde Caroline Cohen [2] me semble éclairant. Travaillant chez Synthélabo sur le Rimonabant, elle disposait de moyens inaccessibles à mon laboratoire. Car il fallait beaucoup de rats. D'abord sélectionner ceux que stimulait une injection de nicotine, puis les mettre à jeun dans une cage à deux leviers. Presser l'un leur faisait obtenir un mini-biscuit. Chez ceux qui réussissaient, le biscuit était remplacé par une injection intraveineuse de nicotine. Certains rats ont alors continué à s'autoinjecter la nicotine.

 

D'aucuns les auraient considérés comme dépendants à la nicotine. Pas Caroline. Étaient-ils dépendants à l'élévation de glycémie causée par la nicotine, remplaçant celle du biscuit ?

Elle associa alors à la pression du levier un "son et lumière" pour rats (vibreur et mini-lampe). Ce "son et lumière" ne passionna pas les rats témoins, qui ne reçurent alors que des injections d'eau salée. Dans le groupe qui en recevait, après une période d'habituation, elle supprima la nicotine, les rats ne recevaient que le l'eau salée. Le miracle survint, les rats continuèrent à presser le levier, uniquement pour avoir le "son et lumière", ceci pendant un suivi de 3 mois. Ils le pressaient même plus souvent, ne ressentant plus l'effet aversif de la nicotine. Clairement, par répétition, la nicotine avait installé dans la mémoire des rats une situation environnementale, une habitude à la renouveler, et n'était dès lors plus nécessaire.

 

La nicotine, marqueuse d'évènements

 

Chacun a en mémoire des évènements marquants. Associés à un stress, des émotions fortes. La réaction est que des hormones sont sécrétées, adrénaline, noradrénaline, dopamine et cortisol. Arrivant dans le sang, elles accélèrent le cœur, augmentent la pression artérielle et la glycémie. Dans le système nerveux, elles réveillent et augmentent la tension musculaire (stress) en stimulant le locus coeruleus (noradrénaline), qui participe à l'activation de deux structures cérébrales impliquées dans la mémorisation. L'amygdale (pas celle de la gorge) est rapidement activée par les émotions (peur, mais aussi plaisir). Elle fait un choix selon leur importance, leur fréquence justifiant leur apprentissage. L'hippocampe (pas celui des mers) consolide ce choix en l'imprimant dans la mémoire.

 

Or la nicotine fait sécréter ces hormones exactement comme les émotions, positives ou négatives. On commence à fumer par curiosité, imitation, adhésion à un groupe. La nicotine va alors graver dans le cerveau toutes les situations où l'on fume, d'autant plus si elles s'accompagnent d'émotion et si elles sont plus souvent répétées. Or la cigarette et les gestes de fume sont les seuls éléments toujours présents dans la situation, toujours sur la photo.

La nicotine a donc joué son rôle pour induire une dépendance, mais ce n'est pas une dépendance à la nicotine, c'est une dépendance à la cigarette, une habitude comportementale, comme l'a reconnu Fagerström.

 

Vapoter la nicotine, c'est marquer les situations

 

La cigarette électronique permet une étude prolongée de l'effet de la nicotine pure chez l'Homme fumeur. Considérée au début comme un gadget, elle reproduit cependant certains gestes de l'habitude de fumer, ce qui attire les candidats à l'arrêt. Or on ne se débarrasse jamais d'une habitude, on n'oublie pas jamais celle de tenir sur un vélo. On ne peut que la dominer par une nouvelle habitude.  C'est là qu'intervient la nicotine pour en créer une nouvelle supplantant la Gauloise ou la Marlboro.  Elle est nécessaire. Quels que soient leurs arômes, je doute fortement qu'une expérimentation avec des liquides sans nicotine montre plus d'adhésion prolongée que le seul son et lumière chez les rats.

Il est maintenant évident que vapoter permet d'arrêter de fumer. Les inconvénients de la cigarette électronique sont encore hypothétiques et sans commune mesure avec le risque à fumer du tabac. Mais c'est au prix d'une nouvelle habitude à son égard. La nicotine peut fortifier l'habitude de vapoter n'importe quelle substance. À long terme, un arôme peut être inoffensif quand on l'ingère, et nocif quand on l'inhale.  C'est pourquoi il est nécessaire de suivre médicalement à long terme l'éventail croissant des liquides commerciaux.

 

De plus, vapoter la nicotine banalise les situations environnementales diverses, favorables ou dangereuses, comme toute prise de risques. Je ne peux que conseiller à ceux qui ont arrêté de fumer grâce à la cigarette électronique de tenter de diminuer la concentration en nicotine de leurs liquides dès que le besoin de fumer disparait. Ils pourraient la remplacer par une tasse de café, comme le faisait Balzac. Les études de la caféine sur la mémorisation sont contradictoires, mais favorables selon des travaux récents [3]. Rien n'est parfait !

 

Quand on distribuait gratuitement des cigarettes aux soldats, je pense qu'elle les aidait à vivre des situations atroces, en les rendant habituelles et banales, comme fumer une cigarette, geste tellement machinal qu’on le fait automatiquement, et qu’on le considère comme naturel, sans penser aux conséquences. La "vapoteuse" pourrait faire désormais partie du paquetage du soldat. D'autant qu'elle augmente la vigilance des sentinelles, sans le danger d'allumer une cigarette qui en fait des cibles faciles. 

 

En conclusion, la nicotine pourrait être particulièrement nocive, avec son pouvoir d'habituer et banaliser sournoisement n'importe quelle situation. Expliquerait-elle en partie pourquoi les soldats peuvent accomplir d'horribles massacres, et les gardes-chiourme d’Auschwitz de pousser sans état d'âme les gens dans les chambres à gaz.

 

 

 

 

 

 

 

[1] Corine Lesnes et Pascale Santi, E-cigarette, alerte à l'enfumage.Supplément au Monde du 2 0ctobre 2019

[2] Cohen C, Perrault G, Griebel G, Soubrié P. Nicotine-associated cues maintain nicotine-seeking behavior in rats several weeks after nicotine withdrawal: reversal by the cannabinoid (CB1) receptor antagonist, rimonabant (SR141716). Neuropsychopharmacology (2005) 30(1): 145-55

 [3] https://presse.inserm.fr/le-recepteur-de-la-cafeine-controle-les-troubles-de-la-memoire-lies-a-lage/24938/

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