L'Ours, le Loup et le Frelon asiatique

L'Homme doit-il modifier le cours de la Nature face aux espèces menacées de disparition ou invasives, soit dans son seul intérêt, en classant les espèces en Utiles ou Nuisibles, ou selon l'idée d'un Bien et d'un Mal transcendants.

Pour les écologistes, c'est une évidence, il faut protéger la Nature : "Sauvons les espèces en péril"

 

 Pourtant la Nature n'a que faire que des espèces disparaissent. En permanence, celles qui s'adaptent mal aux changements de l'environnement sont éliminées au profit de nouvelles qui y trouvent une niche écologique. C'est même la clé de l'évolution darwinienne. Seuls les poules et les lézards nous rappellent les dinosaures.

 La Nature n'a même pas cure que la Terre devienne un jour un désert comme Mars. Elle agit selon ses lois physiques rigoureuses. C'est un ensemble autorégulé en perpétuel mouvement. Des forces diverses et multiples s'y affrontent, en interaction générale permanente. Toute action résultante, même minime, a une multitude de causes.  "L'effet papillon" évoqué par un météorologiste illustre à la fois le déterminisme des actions et l'imprévisibilité pratique des conséquences.[1] 

 

"Aider la Nature"

 

Aider la Nature est donc un non-sens, elle n'en a nul besoin. En son sein, une puissance intérieure (conatus) pousse chaque être "à persévérer dans son être"[2], 'est à dire à se développer, selon son intelligence, sa compréhension de son environnement. Toute espèce n'agit que dans son propre intérêt, en fonction des opportunités locales et des expériences ancestrales qui poussent l'écureuil à se faire des réserves cachées de noisettes.

 

Grâce à son intelligence et sa puissance technologique, l'Homme peut désormais agir sur toute la planète, avec une redoutable efficacité. Pourtant le désir d'un profit rapide l'empêche de bien évaluer toutes les conséquences à long terme de ses actions. Si bien qu'il est en passe de détruire sa propre niche écologique.

Concernant les espèces, il introduit en Australie des lapins qui prolifèrent faute de prédateur naturel, détruisant toute végétation, quand en France, il diffuse la myxomatose. On doit repêcher en Méditerranée les vieux pneus qu'on espérait couveuses à poissons, parce qu'ils polluent. À vouloir conserver les espèces, pourquoi quelque savant fou n'arriverait-il pas un jour à réveiller l'ADN de quelque terrible monstre préhistorique, comme l'imaginait Boulgakof [3].

 

"Protéger la Nature"

 

Protéger la Nature en général ?  C'est aussi un non-sens car, pour elle, rien en elle ne mérite protection.  Elle ne protège rien. Tout ce qu'elle produit est périssable, se détruit. Elle recycle. Avec du vieux, elle fait du neuf et elle innove. Elle, qui est mouvement, la protéger serait la vouloir immuable, en faire un musée. Pour l'Homme, seule sa Raison peut lui conseiller de tenter d'infléchir cette dynamique pour obtenir des résultats favorables POUR LUI SEUL, sans catastrophes qui le mettraient en péril.

 

L'Homme ressent la Nature comme cruelle. Pourtant, c'est elle qui, à travers lui et peut-être quelques espèces conscientes, a développé les sentiments, la compassion, la nostalgie, la poésie, la musique, finalement la culture. L'idée de protection est une idée humaine, une identification affective à ce qu'on souhaite protéger.

 Les passions sont hélas souvent plus que la raison le moteur dominant des actes. Spinoza suggère de s'affranchir des idées manichéennes transcendantes de "Bien" et de "Mal", pour apprécier grâce à la Raison ce qui est objectivement Utile ou Nuisible à l'intérêt de l'Homme dans son environnement, avec tous les degrés entre ces extrêmes, y compris ce qui paraît simplement Futile. Quand une opération "écologique" est guidée par une passion, surtout si l'on en espère de plus quelque profit, la décision rationnelle est extrêmement biaisée.

  

Protéger l'Ours ?

 

Déposer dans les Pyrénées deux ourses gravides, par hélicoptère s'il vous plait, quand le milieu ne leur est clairement plus favorable, me paraît le comble d'une folie irrationnelle.

 

Quel est pour l'Homme l'utilité de leur réintroduction ? On la trouve difficilement dans la documentation écrite par ses partisans. Son alimentation omnivore plutôt végétarienne n'en fait pas un bon auxiliaire pour freiner la prolifération des cervidés. Le renard s'occupe très bien des petits mammifères et des rongeurs. Certes la protection des troupeaux donnerait du travail aux bergers de ces montagnes. Je crains que l'opération serve surtout la passion nostalgique du bon nounours de l'enfance, l'image de Pyrénées idéales, une "identité pyrénéenne" censée attirer des touristes, au profit de l'économie locale. Viendraient-ils vraiment pour l'ours ? Ils ont bien des chances de ne jamais en voir de près, ce qui peut être heureux pour eux. Leur arrivée serait-elle toujours bénéfique et bienvenue ? Je classerais ces avantages dans la catégorie "Futile", le bénéfice pour l'humanité me semblant tout à fait accessoire.

 

Le côté nuisible de l'ours est son penchant pour les brebis, et accessoirement pour les ruches. Certes les éleveurs sont indemnisés, mais que dire de leurs angoisses. L'ours bouleverse la vie pastorale. L'environnement ne me paraît pas plus favorable à l'ours qu'il y a un siècle.  L'effort de réintroduction me paraît un peu vain. S'il me fallait prendre parti, je serais plutôt du côté des brebis.

 

Protéger le loup ?

 

Le problème du loup est différent. Depuis le Petit Chaperon Rouge et la bête du Gévaudan, il ne bénéficie pas de la sympathie qui entoure l'ours. Il n'y a pas eu de tentative officielle de réintroduction, son retour semble tout à fait naturel. Il est favorisé par la désertification des campagnes et l'extension des forêts, où prolifère une faune sauvage, cervidés, sangliers, qui leur procure une nourriture abondante. L'analyse génétique le prouve, le loup qui se répand en France est un loup italien. Il est l'allié des forestiers contre les dégâts des chevreuils aux plantations, mais soulève l'hostilité des éleveurs. De toute façon, l'environnement lui est redevenu favorable. Tant que la nuit les promeneurs ne devront pas lutter au revolver contre une meute de loups, comme le raconte Boulgakov[4], il faudra composer avec lui.

 

Et les autres ?…

 

Quand on a classé un animal bon ou mauvais, les choses deviennent simples. J'ai grandi avec la mauvaise image des mouches, sales, transmettant les maladies. À la campagne, elles vibraient leurs derniers instants, engluées au papier tue-mouches qui pendait de la lampe au-dessus de la table et tombaient dans les assiettes. Ma femme en Diane chasseresse préférait la tapette.  Or de tout l'été, je n'en ai vu que deux ! Me voici devenu protecteur de ce merveilleux agent de nettoyage, récupérateur de toutes les charognes avec ses asticots qui nous nourriraient peut-être un jour.

 

Un nid de frelons bizarre sous mon toit. Pattes jaunes ! Frelon asiatique ? Panique de l'apiculteur local. Après avis de spécialiste, il ne s'agissait heureusement pas de  Vespa velutina nigrithorax, mais de la guêpe des buissons, Dolicho vespula media, qui ne pique que si on l'embête, mange des moucherons et des mouches, du nectar qui la fait pollinisatrice, donc qu'il faut respecter et protéger. Mais le frelon asiatique n'a comme ennemis que beaucoup d'oiseaux, dont les mésanges, et des parasites. Il faut le détruire, il est nuisibe. En Asie, le frelon géant Vespa mandarinia est son ennemi naturel. Naturel ? Faudrait-il donc l'introduire en France et le protéger ? Hélas, il est encore pire pour les abeilles, et très dangereux pour l'Homme !

 

Et l'Homme, est-il utile ?

 

La plus extraordinaire réalisation de l'évolution est le développement de la conscience. La Nature est parvenue à se forger un miroir magique, qui lui dit comme elle est belle, et lui permet de se comprendre elle-même. Tout animal a une compréhension de son environnement qui lui est utile et lui permet de survivre. Ses performances sont parfois considérables, comme la météorologie prédictive et l'orientation dans l'espace des oiseaux migrateurs.

 

L'Homme, au moins sur Terre et maintenant, a développé une extraordinaire conscience de lui-même et formalisé une analyse du fonctionnement du Dieu de Spinoza, c'est-à-dire de la Nature dont il est une partie. À ce titre, il peut être vu comme le sommet actuel de l'évolution darwinienne, aussi bien dans ses aspects scientifiques que dans ses créations artistiques, culturelles, philosophiques.

 

Il ne peut qu'évaluer utiles toutes ses constructions, mais il est juge et partie, puisqu'il est un avatar de Dieu[5]. Sous cet angle, Dieu ne devrait chercher qu'à l'améliorer, au prix de sa disparition, comme il l'a fait jusqu'ici pour toutes les espèces éteintes. L'Homme doit son succès dans la biosphère à son esprit de compétition et de profit, inhérent à son conatus.

 

Avant de se préoccuper des autres espèces, il devrait commencer à protéger la sienne, porteuse et germe de tant de richesse culturelle, et ne prélever parcimonieusement dans l'environnement que le strict nécessaire de ce que l'évolution a sélectionné comme favorable pour sa survie.

 

Hélas je ne vois guère de signes qu'il puisse un jour préférer Être à Avoir, maîtriser son avidité, la puissance destructrice de ses armes, prévoir les conséquences à long terme de ses actes et résoudre pacifiquement les conflits. Si son autodestruction n'emporte pas les quelques mutants qui en seraient capables, sa disparition me semble inévitable. Elle n'attendra pas des siècles.

 

Références


 [1] Edward N. Lorenz, « Un battement d'ailes de papillon au Brésil peut-il déclencher une tornade au Texas ? », Alliage 22 (1993), 42-45. Traduction française du texte d'une conférence de 1972, publié en anglais) dans : The essence of chaos. The Jessie and John Danz Lecture Series, University of Washington Press (1993).

[2] Spinoza  B., Éthique

[3] Boulgakof M.,Les œufs fatidiques. 

[4] Boulgakof M., Mémoires d'un jeune médecin

[5 Molimard Robert. L'Homme, avatar de Dieu, L'Harmattan 2017

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