Vers le matriarcat ?

La 26 juin 2019 à France-Inter la philosophe Sylviane Agacinski critiquait le quasi consensus sur l'extension de la PMA à toutes les femmes. Qui ne la connaîtrait pas aurait pu penser à un plaidoyer pour "La Manif pour tous". Elle aborde un problème complexe, qui met en cause l'organisation des sociétés.

La technique naturelle suffit déjà largement à surpeupler la Terre. Un article du célèbre démographe Alfred Sauvy m'avait indigné jadis, au point que j'envoyai naïvement une réponse à la revue. J'y critiquais son natalisme, qui ne tenait guère compte des premiers signes d'une croissance exponentielle de la population mondiale.

En 1973, je fus également choqué par l'implantation de la première "banque de sperme" dans mon hôpital du Kremlin-Bicêtre. La stérilité d'un couple est parfois mal vécue, justifiant une approche médicale, mais qu'un enfant puisse naître du simple transfert glacial d'un gamète anonyme me semblait paradoxalement fortifier le dogme patriarcal de la toute-puissance mâle. De plus, l'idée de banque est aussitôt associée celle de hold-up, le sperme congelé d'Einstein ou de Staline pouvant constituer un butin d'une valeur fabuleuse pour les eugénistes.

 

Pourquoi le désir d'enfant

 

Pour toute espèce, la procréation est un outil de survie. C'est une extension du conatus de Spinoza, cette force impérieuse qui pousse tout être à persévérer dans son être. Le désir de procréer est profondément biologique, du Ciron au Lion. Chez l'Homme, il est aussi clairement culturel. Dans les populations déshéritées, le travail des enfants est la seule assurance-vie des parents vieillissants.  Chez les riches, avoir un enfant est aussi l'espoir de continuer à vivre à travers lui, à transmettre ses valeurs et ses biens. Espoir hélas et heureusement bien souvent déçu, diversité oblige.  Malgré les pressions parentales, combien d'enfants n'ont pas repris la ferme familiale, de fils de notables sont devenus histrions, de fils de voyous policiers.

 

Effet sur la Terre

 

La Terre est un espace limité, aux ressources limitées. Quand une espèce prolifère au-delà des ressources possibles, elle menace sa survie même. Une culture bactérienne dépérit lorsqu'elle atteint les limites de la boite de Pétri.  La consommation d'énergie et de matières premières croît quand croît la population.  Casser sa progression exponentielle est indispensable à l'efficacité de toute mesure écologique.

 

Comment réguler la population

 

On peut cyniquement proposer les guerres.  Elles n'apportent que ruine, malheurs et chaos. De plus, l'effet des plus meurtrières et des génocides ne se voit pas sur les courbes démographiques mondiales. On peut évidemment compter sur les progrès pervers du génie humain. Épidémies (charbon), poisons (ricine, plutonium) sont vraiment des armes de destruction massive, non ciblée, dispersée, imprévisible et incontrôlable. S'il y a pire, peut-être est-ce la fragilité croissante de la société. Elle dépend de plus en plus de systèmes informatiques aussi vitaux que vulnérables, dont la destruction pourrait être d'une efficacité meurtrière redoutable.

 

Dans les pays riches, la protection sociale, le développement matériel et l'éducation arrivent à contenir quelque peu la natalité. La fécondité baisse, la population vieillit, les jeunes moins nombreux aspirent à une ascension sociale, ils laissent aux immigrés le soin d'accomplir les tâches subalternes et pénibles.

 

Les pays pauvres ressentent plus fortement cette pression démographique. Naguère en Chine, sous cette contrainte, le puissant régime communiste fut capable de prendre des mesures autoritaires. De 1979 à 2015, la politique de l'enfant unique a limité le nombre des naissances, au prix de stérilisations forcées, d'avortements, d'enfants clandestins et d'infanticides de filles. Cela touchait particulièrement les paysans, qui furent vite autorisés à avoir deux enfants. Le résultat fut une stabilisation jugée satisfaisante puisque depuis 2016 la loi autorise deux enfants pas couple, ce qui est le taux de fécondité actuel.

 

C'est en Afrique que l'expansion démographique est la plus forte.  Sans le dire, le natalisme de Sauvy visait clairement à préserver une suprématie blanche. Avec les meilleures intentions du monde, toute intervention extérieure sera perçue localement comme animée par un racisme blanc. Il faudrait à l'Afrique une solution africaine. Elle ne peut être autoritaire faute d'une unification politique comme en Chine. La seule voie ouverte est celle de l'éducation et du développement.

Pour cela, les possibilités d'action ne sont pas favorables. Les immenses ressources de ce continent sont pillées par des compagnies internationales, satisfaites de profiter d'une main d'œuvre abondante à bas prix, docile et terrorisée par les exactions des potentats locaux qu'elles protègent. Qui alors aurait intérêt à lutter efficacement contre la pauvreté, en faveur du développement et de l'éducation ? La prise de conscience et le contrôle de ce problème par les africains seront très lents, même si le taux de fécondité a commencé à baisser.

 

Avortement et procréation assistée

 

La méthode naturelle de reproduction est particulièrement efficace. Les sociétés patriarcales ont une tendance schizophrénique, soutenue par leurs religions. Celles-ci poussent à "Croître et multiplier" pour augmenter leurs fidèles et leur puissance mais, en même temps, pour assurer la bonne transmission patrilinéaire des biens, base de cette structure sociale. Il faut donc imposer aux femmes un statut minoritaire, et leur interdire toute divagation sexuelle. On les met sous tutelle, sans compte en banque, ni droit de vote.  On les confine à la maison, on les bat, voire on les tue. Elles ne sortent que surveillées par un mâle de la famille, on cache leurs charmes sous des voiles et on contrôle leur virginité. Selon les époques ou les cultures, c'est la ceinture de chasteté ou l'infibulation. Pour leur éviter de penser, on leur impose beaucoup d'enfants, surtout des garçons pour leur force physique et leurs qualités guerrières. Les avortements sont donc fortement réprimés. Mais on tue les filles à la naissance.

 

La grossesse pour autrui (GPA) est le comble de la négation de la nature. Mais ne désespérons pas de la science. Pour les couples de mâles en mal de descendance, on arrivera à les cloner, où à un embryon "parthénogénétique" à partir de spermatozoïdes, on se passera même d'ovocytes grâce aux cellules souches iPS, voire de mères porteuses en élevant les embryons dans des bocaux…    

Car il y a évidemment quelques inconvénients à s'assurer le service d'une mère porteuse. Quelle que soit la façon dont un fœtus est arrivé dans son utérus, elle est une mère véritable comme après toute procréation médicalement assistée (PMA). En 9 mois, plus encore si elle l'allaite, elle tissera une relation intime avec son bébé, exposé à la déchirure d'un abandon. Hormis l'horreur d'abaisser une femme à un service sexuel stipendié, lui déniant tout autre rôle que reproducteur, on l'expose à de réels dangers, tout ça pour satisfaire un fantasme démoniaque. L'enfant réclamera t'il un jour sa mère ? Supportera t'il l'opprobre d'une telle monstruosité, ou même de porter le nom de ses  "géniteurs", parangons d'égocentrisme. 

La PMA ne risque pas d'aggraver la crise démographique mondiale ! C'est une technique trop complexe et coûteuse de pays riche. Utiliser un sperme de donneur ouvre cependant une brèche dans la transmission patriarcale des biens. Les femmes s'y engouffrent. Pourtant, est-il si important de ne pas avoir d'enfant ? Il y a tant de possibilités de satisfaire ce désir. Une de mes cousines, un peu délaissée par des parents surchargés de travail, a été pratiquement élevée par un oncle et une tante stériles. Combien d'orphelins, d'enfants abandonnés à adopter, à élever. Maintenant que les enfants veulent connaître leur géniteur, beaucoup de femmes pourraient facilement trouver à leur goût un partenaire éphémère. Or elles réclament un droit à l'enfant au titre de l'égalité des droits, mais refusent que le père biologique y prétende. L'anonymat du don de sperme semblait résoudre le problème, mais les enfants grandissent et réclament maintenant le droit à connaitre leur origine !

 

Les trobriandais résolvaient le problème en niant le rôle du père. Vous tombiez enceinte quand l'esprit d'un ancêtre caché dans un buisson décidait de revivre. Le résultat fut une société presque exclusivement matriarcale. Le mari était simplement le compagnon de la mère. Pour punir une bêtise de l'enfant, il fallait aller chercher dans le village voisin le frère de la mère, seul mâle disposant de l'autorité légitime. Chose curieuse, bien que les jeunes aient joui d'une totale liberté dans leurs ébats sexuels, Malinovski assure qu'en 20 ans de vie dans ces iles, il n'a jamais observé de pratique anticonceptionnelle ni de naissance hors mariage [1]. Cependant, paradoxe dans cette société, le chef veut pourtant transmettre ses biens à son fils. La seule manière matrilinéaire de le faire est de le marier à la fille de sa sœur. Ces deux-là seuls sont alors l'objet d'une sévère répression sexuelle.

 

Vers le matriarcat ?

 

Égalité, voici le mot-clé des revendications des femmes. Elles ne souhaitent pas spécialement dominer les hommes, elles veulent participer pleinement à la vie publique, votes, élections. Elles exigent la parité des droits, des rémunérations, le partage des tâches domestiques, de l'éducation des enfants. Elles n'acceptent plus d'être battues. Réclamer à la fois le droit à avorter et la PMA n'est pas paradoxal. C'est l'exigence de la pleine disposition de leur corps, et leur intolérance croît envers des comportements machistes (Metoo, Balance ton porc).

Il existe, ou ont existé, des sociétés matriarcales, ou du moins matrilinéaires. En Afrique, en particulier chez les Touaregs, en Chine chez les Naxi du Yunnan. Même la religion juive a un aspect matrilinéaire, car on est juif par sa mère. Certes, ces sociétés ont des femmes amazones guerrières, mais leur caractéristique essentielle est la liberté sexuelle et le pacifisme, aucune n'est célèbre par ses conquêtes.

Clairement l'humanité souffre du système patriarcal, qui incite à accumuler des biens dans les mains d'un chef paranoïaque, pour qu'il affirme sa puissance dans des luttes destructrices. On peut rêver que l'émancipation des femmes amène un peu de douceur dans les rapports humains et un plus grand respect des exigences de la nature.

 

 

 

1.- Malinovski B. La sexualité et sa répression dans les sociétés primitives. (1971), Petite bibliothèque Payot, 1 vol. 233p

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.