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Billet de blog 10 mai 2018

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Accès à l’Université : Sélection ou tirage au sort

Les Universités françaises sont saturées. Faute d’un effort pour augmenter leur capacité d’accueil, elles sont contraintes à limiter le nombre de leurs étudiants. Ce peut être une sélection par des épreuves, mais leur pertinence est discutable. Le tirage au sort n’est pas populaire. N’aurait il pourtant pas de considérables avantages ?

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Pour bien gérer l’afflux de bacheliers, la France devrait pouvoir accomplir un effort considérable d’investissements, en bâtiments, personnels, numérique. Les étudiants le souhaitent, et sont opposés à toute forme de sélection. À défaut, comme l’Université française n’a légalement pas le droit de sélectionner ses élèves sur dossier, il lui est possible de procéder à une évaluation sélective en début de première année. Ce serait évoqué le 13 mai prochain, lors de l’examen du projet de loi sur la réforme des universités. En médecine, cette évaluation initiale éviterait le désastre humain du concours de première année. Mais elle imposerait une préparation certainement intensive, dans l’été juste après le bac ! Déjà des universités proposent des cours en ligne, mais quel pactole pour les instituts de bachotage privés !

« La seule chose difficile dans la vie, c’est le choix » disait mon collègue Gabriel Barrès [1]. On multiplie donc les critères, des épreuves clairement inadéquates à choisir les meilleurs. Cette application du Principe de Précaution aboutit à la paralysie.  Comme il faut pourtant choisir, on tire à pile ou face. La vie s’adapte alors aux aléas du hasard.

On eut donc recours au tirage au sort pour la filière sport à Bordeaux. Mais un jugement a rendu illégale la circulaire ministérielle qui l’autorisait. En Ile de France, une tentative pour l’entrée en Facultés de Médecine avait déclenché un tollé. Agnès Buzyn, ministre de la santé, s’est déclarée fermement opposée à cette solution. Car le tirage au sort n’est pas populaire. Il suscite l’horreur de ne pouvoir être maître de son destin. Il ne résout pas le problème, il tranche un nœud gordien, ce qui a ouvert les portes de l’Asie à Alexandre le Grand.  

Son injustice apparente est cependant riche d’avantages.  Ainsi Aristote considère que tirer au sort pour les fonctions officielles de la cité que sont les magistratures est l’un des critères des constitutions démocratiques. Le citoyen le plus naïf pourra se révéler meilleur et le plus compétent.  La démocratie d'Aristote est loin d’être un modèle. Elle recèle pourtant une grande vérité, très actuelle : le tirage au sort est le seul moyen d'éviter le favoritisme et la corruption qui sévissent dans les autres constitutions, et en particulier dans les oligarchies, que sont de fait la plupart des « démocraties » actuelles. [Aristote, Politiques].

 Tirer au sort mettrait fin à la fraude aux examens, aux fuites des sujets, aux appréciations des dossiers scolaires, ainsi qu’au surmenage scholastique stérilisant des candidats dans des prépas qui les exploitent. Tout ceci culmine avec le système des concours, tellement en faveur en France. Ils sont considérés comme le moyen le plus efficace et le plus juste de sélectionner les étudiants supposés les plus aptes à une tâche future. C’est pourtant un système à l’opposé de la sélection naturelle darwinienne, foncièrement injuste, dont nul ne peut douter de l’efficacité. C’est l’affrontement à la tâche réelle qui fait surgir les individus par hasard capables de s’adapter à un environnement perpétuellement changeant[2]. Sous prétexte de justice, les concours imposent une compétition acharnée pour former une élite supposée plus compétente pour une tâche en fait virtuelle. La victoire est pour celui qui aura accumulé le plus de connaissances, su répondre à une question proposant 5 choix, quand un autre plus curieux en aurait trouvé 3 tout aussi valables.  « Pourquoi apprendre ce qui est dans les livres, puisque ça y est ? » Que de vérité dans cette boutade de Sacha Guitry ! La somme des connaissances n’a jamais été à la portée de quiconque, même d’un Pic de la Mirandole.  Avec la profusion des publications, la floraison dispersante des spécialités, tout examen ne fait qu’explorer un champ minuscule, non significatif pour une véritable sélection censée détecter des aptitudes, tandis que les moteurs de recherche sur la toile permettent une documentation immédiatement accessible à la demande.

Il y a bien 30 ans, avec une délégation de ma Faculté de médecine Paris-Sud [3], j’avais visité celle encore toute nouvelle de Maastricht , aux concepts originaux. Comme celles d’autres universités, en particulier au Canada, elle avait estimé qu’un candidat reçu au baccalauréat avait franchi depuis l’école primaire une telle imposante série d’évaluations qu’il était tout à fait inutile de vérifier encore sa capacité intellectuelle à affronter des études supérieures. Elle avait conclu ensuite que,  pas mieux que les performances au bridge à ou la course à pied, aucun critère ne permettait  de prévoir qui serait un bon médecin. Toute épreuve tentant de le faire n’a donc aucune base rationnelle. Le tirage au sort parût donc la forme la plus démocratique, égalitaire, équitable pour accéder à l’Université. Une pondération répondit aux critiques sur l’apparente injustice faite aux étudiants les plus brillants. Elle consistait à mettre plusieurs fois leur nom dans l’urne selon qu’ils avaient obtenu un A ou un B au baccalauréat.

L’énorme avantage du tirage au sort est qu’il n’est pas une sélection par l’échec. Echouer à un examen ou concours est toujours très traumatisant, dévalorisant et démobilisateur.  Surtout après une année de travail sous un stress intense. Une évaluation de début d’année n’y change rien. Certes ne pas être choisi par le sort est aussi une frustration, mais ne diminue pas l’estime de soi, et n’incite pas à récriminer contre des injustices, des fraudes, des questions tordues hors programme. C’est simplement la faute à pas de chance. On peut tenter de se représenter l’année suivante si l’on est particulièrement motivé, et occuper ce temps en s'inscrivant dans une autre discipline, qui peut se révéler passionnante au point de changer d'orientation, et non part dépit.

De plus, les études à Maastricht commençaient par un stage essentiel: accompagner un médecin dans sa pratique quotidienne. Nombre d’étudiants abandonnaient alors. « Je ne suis pas fait pour ce métier ! », libérant des places pour ceux sur liste d’attente. J’ai assisté dans un amphi à une scène inopinée d’une violence inouïe, telle que j’en ai vécu interne de garde aux urgences. Des hurlements, une bataille, du sang partout. C’était en fait admirablement joué par des comédiens ! Encore des abandons. Finalement, nos collègues nous ont assuré que, sans autre sélection, la grande majorité des étudiants vraiment motivés par la médecine avaient finalement intégré la Faculté.

La conception de l’enseignement nous parût révolutionnaire. Plus de cours magistraux où l’étudiant s’ennuie et qu’il finit par déserter. Face à une tâche à résoudre, les étudiants sont acteurs de leur formation. Ils affrontent en groupe les thèmes du programme, aidés par des moniteurs. Les professeurs sont des « personnes de référence ». Ils sont là pour éviter les erreurs, les lacunes et les fausses pistes, et surtout pour guider et contrôler la méthode pour chercher la bonne documentation. On part du concret, qui peut évoquer des travaux pratiques. Ainsi, un module commençait par l’étude de la coagulation du sang. Les étudiants se faisaient réciproquement des prises de sang sous contrôle d’un infirmier. Mais ils se partageaient alors une recherche documentaire sur les aspects théoriques liés. L’un approfondira le rôle du calcium, l’autre la structure et la stabilité des protéines etc.  Ensuite, dans des séances de discussion, chacun exposera à ses collègues ce qu’il a vraiment acquis, car on n’apprend bien que ce qu’on enseigne.  

Notre Faculté n’a pas tiré bénéfice de ces informations. J’ai perdu tout contact avec nos collègues de Maastricht, mais je sais qu’un tirage au sort pondéré est toujours utilisé aux Pays-Bas.

La sélection stérilise.  Même ceux qui sont définitivement choisis ont tendance à se reposer sur leur savoir et leurs lauriers. Être sorti premier du tirage au sort n’est pas une garantie de supériorité. Il faut désormais prouver ses capacités. Le tirage au sort fait confiance a priori. Il stimule une compétition collective vers une meilleure connaissance. Chacun peut alors donner libre cours à son conatus cher à Spinoza. Un des secrets du développement de la recherche aux USA a sans doute été le slogan : « Give him a chance ! »

[1] Professeur de Physiologie à Paris-Sud et fervent de docimologie.

[2] Monod J. Le hasard et la nécessité (1973)Le Seuil ed.

[3] Organisée par le Pr Barrès

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