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Billet de blog 12 juin 2018

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Le monisme de Spinoza. Bombe décapante salvatrice ?

Le dualisme en religion, c'est un Dieu pur esprit, régnant pourtant sur la matière. Il créa d'abord la Nature, puis l'Homme, à qui il la donna en cadeau. Cette conception d'un Dieu surnaturel porte en germe la destruction de toute vie sur Terre. Le monisme de Spinoza pourrait-il l'éviter ?

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Le triomphe du dualisme

J'étais dualiste sans le savoir, sans même connaître le mot, tel Monsieur Jourdain découvrant la prose. Le dualisme semble encore si naturel, si profondément ancré dans les religions de la Bible. Elles ont dominé le monde, où l'on se comporte, agit comme si existaient deux choses très différentes : une substance matérielle concrète, accessible à nos sens, et un Dieu pur esprit, dont le Royaume n'est pas de ce monde. Même les athées n'échappent pas à ce climat culturel.

À 7 ans, j'avais appris au catéchisme que Dieu était un pur esprit, hors du monde matériel qu'il avait créé à partir de rien. Ce monde avait ses lois mais, tout puissant, Dieu pouvait y contrevenir à son gré par des miracles. Il dictait des lois morales à des prophètes, pour répandre sa parole qui régente la vie des hommes.

La foi en Dieu devait être absolue. Douter était un péché mortel, vouant aux flammes éternelles. Je m'efforçais donc de croire. Or Dieu savait tout, même mes pensées les plus secrètes, et l'idée de l'enfer m'angoissait beaucoup. Car un paradoxe minait ma foi. Si Dieu tout puissant pouvait contrôler mes pensées et mes actes, comment pourrais-je même penser contre Lui et ses lois ? Pourquoi procrastinait-il, en remettant après la mort des dévoyés leur jugement et leur punition, si lointains que la plupart ne la craignaient pas ?  

J'appris aussi qu'après avoir créé le ciel et la Terre, Dieu avait finalement créé le premier homme, son ouvrage favori. Comme cadeau de bienvenue, il lui avait donné le monde, Terre, plantes et animaux, pour en jouir à sa guise. Il permettait donc aux hommes d'exploiter sans limites la Terre et ce qui vit sur elle, de détruire tout, y compris les mécréants, comme un enfant le fait d'un jouet. Clairement c'est ce qu'ils font.

Cette idée dualiste est puissante. L'Homme n'a ni crocs ni griffes. Il est faible et vulnérable dans une nature hostile.  Comme beaucoup d'animaux fragiles, il ne peut survivre qu'en groupe organisé par un chef, dominant par sa force et son habileté.  Dans le groupe familial, c'est habituellement le père. Pour l'enfant, il est le protecteur nécessaire, qui nourrit, félicite ou punit.

Justement, la réflexion d'un célèbre président de tribunal pour enfant m'a frappé : Les enfants sont très sensibles à l'injustice. Ils admettent une punition si elle leur paraît juste.  Adultes, ils gardent ce besoin de père protecteur et juste, assez puissant pour agir contre les violences aléatoires et injustes de la nature, et les iniquités de la société humaine. Tiennent ce rôle le Patron, le Roi ou le Président de la République, ou autres pères de la nation. Cependant ils n'ont pas réponse à tout, quand ils ne sont pas eux-mêmes responsables des malheurs. Les hommes aspirent donc à un Père tout puissant, indépendant, ayant une connaissance parfaite de leur dossier, seul capable d'être équitable. Les religions en proposent un, virtuel et idéal, qui pourra faire leur bilan en toute justice le jour du Jugement Dernier. Elles donnent à beaucoup un sens à la vie, tout en les asservissant à des règles très terrestres. Cela m'explique leur succès, mais sont-elles vraiment le relais d'un Dieu concret ?

Faute de preuves qu'un tel Dieu existe, l'athéisme exprime une certitude : Dieu n'existe pas, ce n'est qu'un mot ! Or tout esprit un peu scientifique doute, il lui en faudrait une preuve. Quand il n'en trouve pas, il dit honnêtement qu'il ne sait pas. Je me suis donc longtemps considéré logiquement comme agnostique. De plus, l'athéisme ne donne aucun sens à la vie : on la vit, c'est tout.

La bombe Spinoza

J'ai découvert Spinoza très tard.  Il a modifié ma vision de médecin sur l'Homme et le sens de la vie, justifiant que je lui consacre un ouvrage. Je suspecte de spinosisme mon professeur de philosophie, qui en laissait transpirer quelques idées. Pourtant il ne nous parla jamais de lui. N'en a-t-il pas eu l'audace, pressentant quelle scandaleuse bombe il aurait fait exploser dans cette classe d'un lycée provincial tranquille. Car Spinoza était moniste[1]. Il est à la mode, inspire journaux et revues. Un excellent ouvrage éclaire sa philosophie, qui suscite peut-être une aspiration diffuse comme réponse possible aux angoisses de notre temps.

Pourtant ce qui m'a frappé dès les premières pages de l'Éthique, c'est surtout sa conception unitaire du monde, d'où découle directement cette philosophie du désir et de la joie, vers une béatitude.  Selon Spinoza, l'univers est constitué d'une seule et unique substance. Elle a deux visages, deux attributs : elle est à la fois Matière et Esprit. C'est la Nature. Il n'existe aucune substance, aucun pur esprit hors d'elle. Spinoza a eu l'audace de la nommer Dieu, certains disent pour ne pas être accusé d'athéisme, alors support de tous les vices. Je pense pourtant à un choix logique, délibéré. Dire qu'il n'y a d'autre Dieu que la Nature même, quelle évidence logique, mais quel blasphème pour toutes les religions dualistes ! Il le paya lourdement.  Excommunié de sa communauté juive, il échappa de justesse au poignard d'un fanatique.

Le Dieu de Spinoza

La Nature n'est que perpétuel mouvement qui agite jusqu'au  plus profond des roches. J'aime voir ce mouvement, expression d'une énergie dont la matière elle-même n'est qu'une forme concentrée, comme l'aspect esprit de la matière, qui va de l'agitation d'un électron au vol d'un oiseau. Au sein de la matière se télescopent et inter-réagissent des atomes, se forment des molécules. Elles se détruisent et se recombinent au hasard de l'énergie de multiples forces. Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme[2]. Pas à pas, des éléments plus stables [3]se forment et tendent à se développer.

Nous n'avons pas réussi à synthétiser la vie, cependant pouvons imaginer les étapes élémentaires de son apparition spontanée. Des éléments simples se combineraient ensuite au gré des rencontres, jusqu'à former les organismes les plus complexes que nous connaissions. La parenté est évidente entre un squelette humain et celui d'une grenouille ou d'un dinosaure. Des associations, des échanges se réalisent. Ainsi la structure des mitochondries et leur ADN, qui diffère de celui du noyau de la cellule animale, suggèrent qu'elle a incorporé une algue.  Pourquoi dès lors supposer qu'un esprit surnaturel ait été nécessaire pour réaliser ex nihilo ce dont la Nature est capable seule et en elle-même ?

La Nature a des lois implacables. On ne peut sans risque les transgresser. Mieux vaut descendre du troisième étage par l'escalier qu'en sautant pas la fenêtre.  Mais elle est totalement indifférente au mode de vie des hommes. Elle n'édicte aucune règle morale. La morale est uniquement une production humaine, visant à organiser la vie en société.  Cependant, l'Homme est une partie de la substance unique, un des avatars de Dieu. Indirectement, la construction de règles morales est donc une production divine. Dans l'Homme, Dieu tente de se voir dans un miroir, en y développant une conscience. L'Homme reçoit ainsi le rôle de l'approfondir, qui l'incite à chercher, à explorer la Nature pour mieux la comprendre.

Quand un homme meurt, l'assemblage si complexe de son corps se défait, et sa matière est recyclée. De même, se défont les liens complexes qui constituent son esprit, son âme. Celle-ci ne s'évapore pas, intacte, pour continuer à vivre une vie spirituelle éternelle dans un paradis surnaturel.  L'Esprit est indéfectiblement lié au Corps, et suit son sort. Il ne pourra plus produire d'idées nouvelles. Mais celles qu'il aura gravées dans les esprits d'autres hommes par sa parole, ses écrits ou son exemple peuvent continuer à vivre et à produire en Dieu, tant que l'espèce humaine n'aura pas disparu. Au fil des siècles, chacun apporte sa pierre à l'évolution de la pensée et la culture.

Espérance utopique

La pensée de Spinoza est révolutionnaire. Nulle part dans les cieux n'existe un super papa qui dicte votre conduite et vous reprendra sous son aile s'il vous a jugé bon. L'Homme est une partie consciente de Dieu, capable d'agir de plus en plus puissamment sur l'humanité et son environnement.  Certes, sans contrevenir aux lois de la nature, sans intention consciente, un astéroïde peut détruire la Terre. Aucun miracle ne la protègera. Seule la conscience de l'Homme pourrait peut-être le protéger des astéroïdes, et surtout de ceux qui tournent en son sein, qui sont la soif d'expansion sans limites, l'appât du gain, l'individualisme qui nie les solidarités et génère guerres et destructions.  Ces passions dominatrices naturelles sont amplifiées et justifiées par la foi en un dieu surnaturel. Elle s'oppose à la raison, qui est le fruit de la conscience, et tend à maintenir les peuples dans l'ignorance et l'asservissement aveugle. Spinoza ne croit pas au libre arbitre. Il pense que tout effet a une cause, ou une combinaison de causes. Mais leur connaissance précise grâce à la conscience devient une cause, qui permet au moins d'orienter les actes dans un sens plus adéquat.

Le Dieu de Spinoza n'est pas virtuel. Il est concret, palpable, nul ne peut nier son existence et ses lois. Il peut donc prétendre satisfaire un besoin religieux universel, sans temples, sans prières, sans processions ni sacrifices. Lui seul mérite respect absolu. Une meilleure connaissance de la Nature est sa théologie. Si l'humanité ne s'y convertit pas et persiste à croire aux fantômes, elle ne sera que bref éclat de lumière dans l'immensité éternelle de l'Univers.

1.- Quand j'ai traduit en espéranto mon ouvrage "L'Homme, avatar de Dieu", ma correctrice a récusé le terme de Monismo, pourtant dans le dictionnaire, car la racine mono suggère une religion de l'argent (mono), ce qui est hélas une déviation fréquente du monothéisme.

2.- Lavoisier

3.- "Chaque chose, autant qu'elle est en elle, s'efforce de persévérer dans son être". Spinoza, Ethique, Partie III, proposition 6.

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