Réflexions à propos de la circoncision et de l’excision

Ces atteintes à l’intégrité corporelle sont rarement médicalement justifiées. Elles sont en général rituellement pratiquées chez des enfants, sans leur consentement. Même si les complications de la circoncision sont rares, quand l'excision peut être très dangereuse et invalidante, les communautés devraient réfléchir à des rituels de passage plus respectueux des Droits de l’Homme.

La circoncision remonte à la plus haute antiquité. Freud y voit une castration symbolique[1]. Cela ne me semble que trop évident ! Chez les animaux qui vivent en groupe, le chef est habituellement le mâle le plus fort. Il a gagné dans de durs combats avec ses rivaux. Il règne sur un harem de femelles. Les autres mâles, en particulier les jeunes, reconnaissent sa supériorité et, psychologiquement castrés, en témoignent par un comportement et des attitudes de soumission.  Sexuellement, ils se débrouillent,  le chef  sachant se montrer tolérant si l'on ne touche pas à ses prérogatives. Leur jeunesse et leur nombre constitue une force qui protège le groupe.

La hiérarchie semble nécessaire à la solidité d'une société. Chez les abeilles, souvent regardées comme modèle, la sexualité est totalement réprimée. Seule la reine bénéficie d'une copulation en plein vol, le bourdon lui abandonnant son appareil génital avec son stock de spermatozoïdes avant de mourir. Les autres sont massacrés, les ouvrières sont asexuées et la reine devient une pure pondeuse [2].

Toutes les sociétés considèrent que la sexualité est un mal nécessaire à leur reproduction, mais elle menace la cohésion du groupe. Sa survie nécessite l'autorité d'un chef puissant, auquel les autres mâles s’asservissent. De même chez l'Homme. L'image symbolique du Père est présente dans toute organisation, associée au pouvoir. D'abord celui jadis absolu du père de famille, puis celui des "Pères de la nation", du "Petit Père des Peuples", des Pères de l'Église, et de "Notre Saint Père le Pape", naguère doté d'infaillibilité. Cependant le Pape est toujours un Homme. Il peut se tromper, mourir, être assassiné. L'idéal est le Père virtuel de tous les monothéismes, "Père éternel" tout puissant, infaillible, immatériel donc intouchable, inattaquable, omniprésent, omniscient, pur esprit à qui l'on ne peut rien cacher, qui juge, récompense ou punit. La circoncision apparaît donc pour les religions comme une castration symbolique de soumission à ce: "Notre Père qui êtes aux cieux".

On sait que la circoncision était pratiquée dès le IVe millénaire avant l'ère chrétienne, à Sumer, Babylone, dans l’Egypte pharaonique. Le fondateur du monothéisme biblique est Abraham. Quand il est né, ni même s’il a vraiment existé, on n'en a aucune idée précise. Or Dieu lui ordonna: « Vous devrez vous faire circoncire dans la chair de votre prépuce et cela devra servir de signe de l’alliance entre moi et vous. Quand ils auront 8 jours, tous vos mâles seront circoncis, de génération en génération ».  On ne peut rêver plus grand symbole d’allégeance, préservant la descendance en évitant la castration, et atteignant cependant son but. C'est donc une castration symbolique des mâles comme signe de soumission à un pouvoir, d’abord concret du chef de horde ou du pharaon, puis d’un Dieu pur esprit, ou d’un mode de vie et de pensée incarné par le Bouddha, d’où découle une religion riche en rituels et en moines.

Contrairement à une idée reçue, la tradition africaine serait en fait monothéiste. Elle succéderait directement à la religion  de l'Egypte antique, ou Râ, Isis, Osiris ne seraient que des avatars d'un dieu unique. On peut naturellement voir dans la revendication d'une telle filiation une tentative de justification a posteriori. En effet, même si le mode de pensée égyptien s'est certainement disséminé en Afrique hors de la vallée du Nil, sa connaissance réelle a dû attendre Champollion. Cette fragmentation de dieu semblait normale aux sociétés polythéistes grecque et romaine.  Précurseur de Spinoza, Aristote ne séparait pas l'âme du corps. Il allait jusqu'à fragmenter l'âme humaine [3]. Il y avait une âme "nutritive" qui veillait à l'alimentation et à la digestion, une âme sensitive, une âme intellectuelle…

La tradition africaine voudrait que Dieu soit hermaphrodite. Ses créatures, homme et femme le seraient également. Elles ne pourraient donc s'unir et avoir des enfants que si étaient éliminés la partie féminine de l'homme, le prépuce, peut-être parce qu'il est comme un vagin pour un gland très masculin, et le clitoris, évidemment partie masculine de la femme.

L’excision est parfois une simple ablation du capuchon du clitoris, ce qui la rapproche de la circoncision avec la même symbolique de soumission à Dieu. Mais elle va jusqu’à la clitoridectomie, l’ablation de petites lèvres, l’infibulation et la fermeture du vagin, technique aussi imparable que la ceinture de chasteté pour être certain que votre enfant ne soit pas le fils du facteur. Elle traduit alors la soumission au pouvoir masculin, le refus du pouvoir des femmes. On préfère les voir comme d’humbles  servantes asexuées, nécessaires hélas à la reproduction de l'espèce.

Si ces mutilations sexuelles n'ont pour justification que des pratiques rituelles, l'humanité devrait sérieusement s'interroger sur leur persistance. Les raisons médicales ne me semblent d’évidence qu'une justification a posteriori de pratiques culturelles qui remontent à la nuit des temps, des millénaires avant qu’on puisse invoquer une mesure d’hygiène autre que le lavage du corps à l'eau claire, quand on n’imaginait pas que puisse exister un microbe.

Un prépuce très serré empêchant de décalotter le gland est normal chez le nourrisson. En jouant avec son pénis, le petit garçon y arrive en général avant la puberté. Ce n'est qu'exceptionnellement qu'on est contraint à une intervention chirurgicale, lorsque qu'il a de la peine à uriner.  Quand j'étais externe en chirurgie infantile, il m'est arrivé d'assister le chirurgien pour une circoncision. J'ai pu apprécier les précautions techniques prises pour éviter d'endommager cet organe si important pour sa double fonction, d'élimination urinaire et de sexualité.  Car les complications ne sont pas rares, surtout quand les opérateurs n'ont qu'une connaissance vague ou nulle de l'anatomie et de l'asepsie. La santé physique de l'enfant peut être gravement mise en danger immédiatement par des hémorragies et des infections locales pouvant aller à la septicémie.  Mais on observe aussi des amputations totales ou partielles du gland, une dénudation du pénis. Plus tardivement peut s'installer un œdème persistant donnant au pénis un aspect pseudo-éléphantiasique, et aussi une fistule entre l'urètre et la peau ou un rétrécissement serré du méat, comme on peut en voir sur le site, qui posent des problèmes fonctionnels nécessitant une chirurgie réparatrice.  Tout ceci chez des enfants qui n'ont évidemment pas donné leur consentement éclairé,  et n'avaient souvent que des cris pour dire leur douleur. La circoncision est hélas encore abusivement considérée comme une intervention bénigne sans conséquence pour l'équilibre psychique et la vie sexuelle ultérieure.  Paradoxalement, en se basant sur trois études, L'OMS pousse à généraliser la circoncision chez l'Homme, qui diminue de 60% le risque de contamination masculine par le virus du SIDA. Mais, selon le Conseil national du SIDA, cette présentation est trompeuse, et l'application d'une telle mesure, qui détournerait du préservatif, n'est pas scientifiquement justifiée. Les lobbies religieux en effet se précipitent sur toute opportunité pour tenter de justifier leurs pratiques.

Circoncision et excision rituelles ont en commun une intervention sur des enfants sans justification médicale. Cependant, ce sont des pratiques des sociétés patriarcales, l'excision accentuant en particulier la domination masculine sur les femmes. Selon Tilles, on n'observerait pas ces deux pratiques dans les sociétés matriarcales .  Cependant, si la circoncision est en général une intervention bénigne, l'excision a de très graves conséquences immédiates et lointaines. L'intervention, souvent longue et sans anesthésie, est extrêmement douloureuse. Le risque d'hémorragie et d'infection est plus important, du fait des dégâts anatomiques parfois considérables, et le retentissement ultérieur, fonctionnel, obstétrical et psychologique pousse l'OMS à faire campagne contre elle. Car toucher à l'intégrité physique d'une personne sans son consentement, ou par une pression sociale qui lui interdit de ne pas le donner est un problème d'éthique. 

C'est une atteinte aux Droits de l'Homme, et en particulier aux droits de l'enfant. Cette question fait débat en Europe. "Inscrite dans le cadre de la stratégie du Conseil de l’Europe sur les droits de l’enfant 2012-2015 pour supprimer toutes les formes de violences à l'encontre des enfants, une Résolution adoptée par l’Assemblée traite l’ensemble des atteintes à l’intégrité physique faites aux enfants. Adoptée en octobre 2013 avec 78 voix pour, 13 contre et 15 abstentions, la Résolution ne traite pas que de la circoncision. Elle concerne également les mutilations génitales féminines, les interventions chirurgicales sur les enfants intersexués, les chirurgies esthétiques chez les mineur-e-s, ainsi que des tatouages et poses de piercings à des enfants".

Un médecin ne devrait que souscrire à une telle décision.  Son rôle est de soulager les malades, pas de se prêter, sous prétexte de sécurité technique, à des interventions sans but thérapeutique. Même chez des adultes qui les demandent, il se doit de les informer objectivement sur leurs conséquences, et ne pas prescrire de la testostérone aux adeptes de la musculation ou des dopants aux sportifs. Mais il pourra accepter de corriger par une chirurgie plastique des anomalies naturelles ou acquises suscitant un rejet social. Concernant les mutilations sexuelles des enfants, son refus devrait  être total.

En fait,  la loi Française interdit déjà formellement la circoncision et l'excision. L’article 222-1 du code pénal punit les violences ayant entraîné notamment des mutilations. Il a permis la répression effective de pratiques d'excision. Pour la circoncision, même si les conséquences en sont moins graves, il s'agit aussi au sens propre d'une mutilation [4], tombant ainsi sous la loi.  L’article 16-1 du code civil, sur l’indisponibilité du corps humain peut être aussi invoqué lorsque la personne ne peut donner légalement son consentement. Enfin, l’article 24 de la convention sur les droits de l’enfant proscrit les interventions médicales qui n’auraient pas de visée thérapeutique.

Le 26 juin 2012, le tribunal de grande instance de Cologne a condamné des parents musulmans qui avaient obtenu d'un médecin la circoncision de leur enfant.   Pourtant  il est bien difficile de s'attaquer  ouvertement à une tradition tellement ancrée dans de nombreuses populations et croyances. Toucher à la circoncision serait une démarche fatalement très impopulaire, exposant les incirconcis à des rejets de leur  communauté  et pouvant déclencher une grande hostilité, la vouant a priori à l'échec. C'est ce qui explique que la loi pourtant claire ne soit pas appliquée. Il faudrait donc  arriver à convaincre qu'il est des valeurs humaines qu'il faudrait promouvoir, supérieures  à des habitudes et croyances. Cela demande donc du courage et expose même à des risques réels. Mais faut-il baisser les bras et laisser se perpétuer de telles agressions sans les dénoncer?  Quel paradoxe, quand les mouvements "Balance ton porc" et "Me too" incitent à fortement réprimer les agressions sexuelles !

Certes les chrétiens fêtent la circoncision de Jésus le jour de l’an, et beaucoup sont encore circoncis dans le monde, en particulier les Coptes. Mais dans la chrétienté l’obligation a été levée jadis de façon douce par Saint Paul, remplacée symboliquement  par le baptême et, plus tard chez les prêtres et les moines, par la « circoncision du cœur[5] », la tonsure et les vœux de chasteté. Il y a donc un précédent, il est exemplaire. C'est du sein des religions que devrait venir la réaction, d'où quelques voix commencent à se faire entendre. En France, la laïcité permet à toute religion de pratiquer son culte. Mais elle défend aussi des valeurs de respect de l'Homme, qui inclut les femmes et les enfants.  Elle ne saurait accepter qu'au nom de la religion on puisse attenter à l'intégrité corporelle  d'une personne sans son accord.

 Références

[1] Freud S. 1913. Totem et tabou, Paris, Petite bibliothèque Payot, 1975.

[2] Tavoillot P.H et Tavoillot F Abeille (et le) Philosophe: Étonnant voyage dans la ruche des sages.(2015) Odile Jacob

[3]  Leroi A.M. La lagune. Et Aristote inventa la science…(2017) Flammarion. 1 vol 544p

[4] Dictionnaire Larousse : mutilation: Atteinte volontaire à l'intégrité physique d'une personne entraînant la perte d'un membre ou d'un organe.

 [4] C'est-à-dire la soumission du "cœur" de Pascal, dont "les raisons ignorent la raison"

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