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Billet de blog 17 juin 2019

Le soutien ambigu de la République Populaire de Chine à l'esperanto

On entend souvent : "Pour moi, ça c'est du chinois…". La Chine, bridée par sa langue réputée obscure, a toujours été tentée pas l'esperanto. Pourtant les régimes totalitaires finissent en général par persécuter les espérantistes. Quels mobiles politiques profonds la poussent à persévérer dans son soutien. Une poussée d'idéal humaniste ?

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Le 11 décembre 2017, l'UNESCO clôturait à Paris l'Année Zamenhof, pour le centenaire de la mort de l'inventeur de l'Espéranto. À cette occasion, Mr Trezoro Huang Yinbao, directeur du Centre d'Esperanto Ora Ponto (Le pont d'or) a présenté la version espéranto du Courrier de l'UNESCO (Unesko-Koriero) qui, créée en 1945, avait cessé de paraître en 2012 pour des raisons financières.  Il a pu reparaître grâce au soutien de la Chine.

L'espéranto depuis la révolution chinoise

Cet intérêt de la Chine pour l'espéranto n'est pas nouveau. En 1912, une révolution détrône la dynastie Qing pour une république sociale démocratique. Le Kuomintang, fondé par Sun-Yat-Sen prend le pouvoir. Son ministre de l'éducation Tsai Yuanpei a été le premier au monde à introduire l'enseignement de l'espéranto dans les écoles normales. Humaniste, défenseur de l'égalité des sexes, il avait appris l'espéranto lors de ses études en Allemagne. Il était conscient que les particularités de la langue chinoise limitaient les contacts avec d'autres pays, et que le truchement d'une langue "pont" était nécessaire. L'espéranto lui paraissait la plus adaptée. Son enseignement s'est alors largement diffusé en Chine, alors que notre ministre de l'éducation Léon Bérard y voyait une menace contre le français et l'interdisait en 1921 dans les écoles !

Le Kuomintang avait à affronter de puissantes factions contre-révolutionnaires qui agitaient la Chine, dont les Seigneurs de la guerre. Aidé par les soviétiques (Komintern), il put constituer une armée nationale révolutionnaire sous la conduite du général Tchang Kai Chek, qui prit de fait le contrôle du parti après la mort en 1925 de Sun Yat-Sen.

 Le parti communiste chinois, créé 1921, était un allié naturel. L'un de ses chefs de file, Chen Duxiu, était esperantiste, partisan d'égalité et de Droits de l'Homme. Il avait pris le parti de Trotsky dans la querelle l'opposant à Staline pour la succession de Lénine en 1924. Tout allait donc bien pour l'espéranto.

Tchang Kaï Chek voyait cependant dans le comportement des communistes, auxquels il devait sa formation, un obstacle à ses ambitions. Alors qu'à Shangaï, aidés par des milices ouvrières, ceux-ci avaient repris la ville au seigneur de la guerre local, il saisit ce prétexte pour rompre l'alliance et les attaquer le 12 avril 1927.  Ce massacre fut le début d'une guerre civile, inaugurant un régime autoritaire fascisant extrêmement répressif, qu'il a continué à Taïwan avec la "terreur blanche". Je n'ai pas trouvé d'information sur le sort réservé à l'espéranto sous ce régime, contrairement à ce que l'on sait de l'Allemagne hitlérienne, du stalinisme soviétique du fascisme espagnol, contre lequel les brigades internationales étaient formées à l'esperanto.  

Mao Tsé Tung n'était pas hostile à l'Esperanto, quoiqu'il ait peut-être subi des attaques dans le grand chamboulement de la révolution culturelle, mais je n'ai pu en trouver de trace précise. En fait, le petit livre rouge était traduit en 52 langues dont l'espéranto.

Raisons intérieures en faveur de l'esperanto

La Chine est un kaleïdoscope linguistique. La langue dominante officielle est le mandarin, Hanyu, parlé par 860 millions de locuteurs, essentiellement en Chine du nord. Cependant 360 millions se partagent entre de nombreuses autres langues et dialectes.  D'autant que, contrairement à une croyance répandue, l'écriture n'est pas un facteur d'unification, car de nombreux caractères diffèrent. Seul le mandarin standard les a bien définis. L'espéranto peut constituer un pont linguistique interne. À sa facilité d'apprentissage s'ajouteraient des similarités syntaxiques.  Avec la phrase "Mi hoteliĝas takse" [1], un de mes amis espérantiste sinologue me donnait l'exemple de la parenté de l'esperanto avec des structures typiques du chinois..

En 1955, Mao Tsé Toung demandait de plus au linguiste – et espérantiste - Zhou Youguang, qui vient de mourir à 111 ans, de transposer l'écriture traditionnelle chinoise en caractères latins avec transcription des sons. Ce pinying a beaucoup facilité l'apprentissage, l'alphabétisation, même l'informatisation de la langue. Il a peut-être freiné la diffusion de l'espéranto. Cela n'a pas empêché Mao d'interner son auteur pendant 2 ans en camp de travail pendant la révolution culturelle.

Raisons internationales

Pour assurer des débouchés commerciaux au considérable développement de son industrie, la République de Chine se heurte à un évident obstacle linguistique.

En Europe l'espéranto serait la langue-pont idéale, si cette union d'Etats aux différences si tranchées, mais avec une longue histoire commune, acceptait de ne plus se soumettre à la domination culturelle et économique de l'anglais, en adoptant une langue de communication neutre qui laisserait s'épanouir leurs personnalités aussi affirmées.

Dans lea Amériques,les langues des conquérants se sont imposées. Quetchua, guarani et autres n'ont aucune chance face à l'anglais, au portugais ou à l'espagnol. L'espéranto n'a pas les mêmes raisons de s'y implanter que d'évidence dans la Communauté Européenne. 

En Asie, la Chine a avec le nouveau mandarin un outil puissant pour favoriser ses ambitions hégémoniques, face à l'anglais, au japonais et au coréeen qui sont de grands concurrents.

En Afrique, la multiplicité des langues locales devrait favoriser le développement de l'espéranto, mais la Chine ne semble curieusement pas le favoriser, alors qu'elle fait un grand effort pour y lutter pour le développement, la culture, les infratructures. Elle compte sans doute sur la diffusion du nouveau mandarin, mais les besoins d'une langue d'échange plus africaine que l'anglais, le français, le portugais et l'arabe se manifestent. Ainsi le kiswahili est enseigné actuellement dans des universités africaines comme au Nigeria, au Ghana, en Libye et a été déclaré en tant que langue de travail de l'Union Africaine. Le sheng, qui est une sorte de sabir qui mélange  l'anglais et le  swahili a un succès grandissant. L'UEA (Universala Esperanto Associo) fait un important travail de diffusion de l'espéranto dans le continent. L'espérantiste helvétique Mireille Granjean a été sacrée Espérantiste de l'année  en 2014 pour l'organisation en 2014 du 5e Congrès africain d'Espéranto au Bénin. Le 7e congrès se tiendra au Burundi en Décembre 2019.

Pourquoi tant d'ambiguïté

Clairement, la Chine aurait tout intérêt à sortir de l'impasse où l'enferme sa langue, sans se laisser emprisonner par le système culturel et économique de l'anglais, qui est le grand concurrent. Elle est attachée par son histoire aux premières heures de l'espéranto. Son intérêt commercial serait de le promouvoir. Cependant, alors qu'en 1986 on aurait compté lors du congrès de Pékin 400 000 espérantistes chinois, ils ne seraient plus qu'une dizaine de milliers en 2004. Hormis la diffusion depuis 1964 par Radio-Chine internationale d'un programme d'une heure par jour en esperanto, de l'Unesko-Kuriero et d'une tentative en 2007 d'introduire un cours facultatif à l'Université de Shenyang , dont on n'a plus de nouvelles, on est loin de l'enthousiasme  de Tsai Yuanpei. Pourquoi la Chine est-elle devenue si timorée ?

J'ai rencontré Mr Trezoro Huang Yinbao à l'UNESCO en 2017. Sachant que le Centre Ora Ponto éditait des ouvrages en espéranto, je lui ai proposé ma traduction d'un de mes ouvrages [2]. Sa réponse fut que son administration ne serait pas favorable à une telle édition, car le titre parlait de Dieu. Je lui ai suggéré de faire valoir qu'au contraire, ce n'était pas un texte religieux, puisqu'il s'agissait du Dieu de Spinoza, c'est-à-dire de la seule Nature. Je n'ai pas eu d'autre réponse. En fait, l'esprit humaniste que Zamenhof a insufflé à l'esperanto, comme mon appartenance déclarée à la Ligue des Droits de l'Homme, sont clairement subversifs pour ce système. Alors souhaite t'il infiltrer les structures espérantistes, comme des opposants à éventuellement neutraliser ? Réel soutien, ou désir contraire, comme la corde soutient le pendu ?  Entre son intérêt, son passé et son idéologie actuelle, la Chine ne peut que danser une valse-hésitation.

1.- "Je vais à l'hôtel en taxi", littéralement "Je m'hôtellise taximent"

2.- Molimard R. L'Homme, avatar de Dieu. (2016)L'Harmattan. En esperanto: La Homo, konscia ero de Dio≡Naturo. (2017) L'Harmattan

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