De la mesure avant toute chose

Dans un monde mouvant, on a besoin de repères. On mesure. On affine sans cesse les unités pour qu'une mesure donne l'image la plus fiable de chacune des innombrables variables de l'univers. On mesure le temps, la distance, le poids, la température, mais aussi les fréquences et leurs variations infinies dans la musique des sons et des mots. Hélas la tradition a la vie dure.

 

La Nature, Matière-Esprit selon Spinoza [1], est en perpétuelle transformation, sans but défini, régie par ses seules lois, dans un calme apparent, ou dans l'extrême turbulence d'un ciel d'orage.

Face à cette instabilité sans fin, l'Homme cherche à immobiliser le temps, sculpte statues et bas-reliefs, grave et écrit, fait des photos. Mais pierre ou argile, papyrus, vidéos sont des objets éphémères. Les dater permet de mesurer la distance qui nous en sépare. Pour toute mesure, un seul point ne suffit pas, il en faut au moins deux pour créer un repère utile à s'orienter un peu dans un espace-temps mouvant. Alors, il définit des étalons pour des mesures précises et reproductibles.  

Ainsi quand la présentatrice du bulletin météo télévisé déclare : Il est tombé en une heure l'équivalent d'un mois de pluie, ce mois n'est pas un étalon fiable. Cette comparaison ne donne pas d'information autre que : Il a plu. Elle est trompeuse car, après les mois de sècheresse de cet été, elle signifie qu'il n'est tombé que quelques gouttes.

Un organisme scientifique ne devrait pas tolérer de telles illustrations vides de sens. Ses pluviomètres lui donnent une unité de mesure scientifique : la hauteur d'eau en centimètres par cm², donc le volume en millilitres.  À 8cm/cm², un petit jardin de 100m² a donc reçu 8000 litres. Bel arrosage !

Le 19 mars 1791, les révolutionnaires français introduisaient un système de mesure cohérent basé sur le mètre.  Ils le voulaient universel, à base décimale, presque totalement généralisée depuis qu'on compte sur ses doigts . Pourtant un système à base douze aurait eu son intérêt, avec deux nouveaux chiffres originaux, plutôt qu'en utilisant des lettres comme en informatique. Avec 12 œufs, on peut faire des parts égales, qu'on soit deux, trois ou quatre à table, autrement il faut faire une omelette. La douzaine, la grosse (12 douzaines) ont persisté pour les huitres, comme la composition des services de table.

Le système métrique devait remplacer les coudées, aunes, livres, toises, etc. Mais les anciennes mesures ont la vie dure. Comme Verlaine, on mesure encore les vers en pieds [2]. Aux USA, il y a toujours 12 pouces dans un pied et 3 pieds dans un yard. Comment se retrouver dans le maquis des unités anglo-saxonnes?. Sous le même nom, la pinte n'a pas le même volume aux USA et au Royaume Uni.

Les scientifiques affinent de plus en plus les unités de mesure. Comme tout est lié dans la nature, ils cherchent leur cohérence logique. L'illogisme touche la médecine, qui se veut scientifique. Suivant une mode américaine, certains résultats d'analyse sanguine étaient exprimés pour 100ml [3] et non par litre, quand les globules rouges l'étaient, normalement, par mm3. Or 100ml n'est pas une unité métrique de volume. Comme je m'en indignais, mon patron d'alors répondit par une idiotie : Voyons, on ne soutire pas 1 litre de sang pour un dosage !

Il y a mieux. Au pays de Pascal, on persiste à mesurer la tension artérielle en cm de mercure, quand l'unité correcte est le…pascal  [4]. De plus on devrait parler de pression artérielle.  Tension est inapproprié.[5]

Concernant les dates, ce peut être pire. La naissance de Jésus comme référence unique est une chance. Cet étalon tend à devenir universel, et les musulmans doivent se débrouiller entre lui et l'Égire. Mais les japonais ! Tout nouvel empereur inaugure une ère portant son nom, une nouvelle année débute le jour de son accession au trône !  Heureusement qu'il existe des tables de correspondance avec le calendrier chrétien. Autrement, bonne chance à qui essaierait de s'y retrouver !

 

 

[1] Molimard R. L'Homme, avatar de Dieu≡Nature, L'Harmattan (2017)

[2] Il préférait l'impair. Dans le registre de l'alexandrin, 5, 7,11, 13 sont des nombres premiers. N'ayant aucun diviseur, en particulier 2, le vers n'est pas un repère, ne peut être scandé. En équilibre sur un seul pied, il est instable, donc plus vague, plus soluble dans l'air. Ainsi, 3 et 9 ne conviennent pas, car quoi de plus stable qu'un tabouret à 3 pieds, on peut danser et scander sur des rythmes ternaires.

Les nombres premiers 3, 5 et 7 sont la base des Haikus japonais

[3] Voire en %, une aberration, car dans un pourcentage, le numérateur et le dénominateur doivent être de même nature.

[4] Le pascal est une unité très petite. Un newton par m², c'est un dix-millième ramené au cm². Une colonne de 1cm de mercure vaut 1333 pascals.  Une tension à 15, c'est une pression de 20 hectopascals. De quoi affoler.

[5] La tension est une force dirigée selon la tangente à la surface, elle varie selon la contraction du muscle cardiaque.  Elle s'exprime en newtons par cm de longueur.  La résultante est une force de pression dirigée vers l'intérieur, comme un diabolo bondit quand on tend le fil en écartant les baguettes. On l'exprime en pascals par cm². Elle est d'autant plus forte pour une même tension que le diamètre est plus faible. Qui vous serre la main produit une tension, vous ressentez une pression.  Qui trop embrasse mal étreint dit le proverbe.

 

 

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