Spinoza et Vincent Lambert

Faut-il arrêter de nourrir et d'hydrater Vincent Lambert, en coma depuis 11 ans ? La famille se déchire, les déclarations éthiques contradictoires remplissent les media. Que pourrait apporter à la réflexion la vision du monde de Spinoza ?

Le corps amputé et le désir du patient.

Avant son accident, Vincent Lambert aurait dit à son épouse son refus d'être maintenu en survie artificielle s'il sombrait un jour dans un état végétatif sans espoir. Voilà donc qu'on préconise à tout un chacun de le faire par écrit, pourquoi pas sur la carte vitale. Cela tranche le problème, cela ne  le résout pas, car l'important est ce que souhaiterait l'actuel Vincent Lambert.

Peut ont le déduire d'une déclaration écrite dans d'autres circonstances. Dans ma vie de médecin, quelques rares patients m'ont supplié de les aider à mourir. Si je ne l'ai heureusement pas fait, c'est que ce n'était pas mon rôle. J'ai toujours vu un médecin comme un avocat, défendant becs et ongles la vie de son patient, même contre lui-même, et si tout espoir semblait irrémédiablement perdu.

"Le corps humain est composé d'un très grand nombre d'individus (de nature différente), chacun d'eux étant lui-même extrêmement composé[1]". Un ensemble d'organes assure chacun une fonction autonome, dans une essentielle interdépendance. Une personne qui perd une fonction vitale, et qui de plus, même si elle est artificiellement suppléée, est incapable de communiquer avec son entourage ne serait-ce qu'avec un clignement de paupière, peut-elle désirer continuer à vivre ?

 Spinoza me semble avoir réglé le problème : "Chaque chose, autant qu'il (Dieu) est en elle, s'efforce de persévérer dans son être[2] ". Ce que Spinoza nomme Dieu est simplement la Nature, tout ce qui EST. Ce qui constitue l'Univers est une substance unique, avec deux aspects inséparables, deux attributs, la matière et l'esprit, en perpétuel mouvement et interaction. Une force naturelle, un instinct de vie qu'il appelle le Conatus, pousse tout être à sa propre conservation. Un tel désir est une manifestation de l'esprit, sans être pour autant une conscience. La chose vivante qu'est désormais Vincent Lambert n'aspire certainement qu'à survivre, en dépit des décisions prises par un être conscient qui lui est désormais étranger.

 Ethique

Pour Spinoza, nul besoin d'un Dieu hypothétique, pur esprit, qui aurait pourtant créé un monde matériel, aux règles duquel il peut contrevenir par des miracles, et capable de dicter ses lois morales aux hommes, de les punir ou les récompenser. 

Ainsi, dans une évolution darwinienne, le conatus de conglomérats d'acides aminés, nucléiques et autres a abouti au développement de la vie et de la variété des espèces. Sans intervention supraterrestre, sans décalogue, des règles nécessaires à la survie de l'espèce se sont spontanément construites. Elles bâtissent des scénarios de reproduction parfois très complexes, poussent la mère à nourrir et protéger ses enfants comme celle de Vincent, même s'ils ne sont plus qu'une illusion, comme une rousserolle continue à nourrir le coucou qu'elle a couvé après sa sortie du nid.

 Ces règles n'ont rien d'une morale biblique intangible. Elles se sont élaborées en fonction de l'exigence de relations sociales, elles sont modifiables par l'Homme en fonction des nécessités qu'elles impliquent. Cette morale s'accompagne de tout l'éventail des manifestations affectives, joie et tristesse, amour, haine, passions. Clairement, le "Tu ne tueras point" des religions du Livre n'a fait qu'être transgressé. Quand  on glose sur le sort de Vincent Lambert, on envoie de jeunes soldats à la mort, on construit des armes terribles, on interdit l'avortement au nom du respect de la vie, tout en tuant les médecins qui le pratiquent. Où est le Bien, où est le Mal ?

 Spinoza propose d'abandonner ces notions aussi absolues qu'arbitraires  pour celles d'Utile de Nocif, en passant par le simplement Inutile et tous les intermédiaires. C'est la même analyse Bénéfices/Risques que l'on fait subir aux médicaments. À des conflits passionnels tranchés, cachant souvent des intérêts concrets, on oppose la recherche des causes et des conséquences prévisibles.  Quels bénéfices à maintenir Vincent en survie ? L'espoir de le voir se réveiller est clairement nul, comparé au coût d'un tel entretien à la fois en personnel et en matériel médical, curieusement peu évoqué dans les débats. L'utilité est d'entretenir une icône, symbole d'une loi morale qui affirme la cohésion de l'espèce humaine en protégeant les faibles, les malades, les invalides, les vieux. Une loi qui n'admette pas qu'un être humain soit inférieur ou inutile, seulement digne d'être esclave ou tué. Cependant, c'est sa seule humanité qui mérite protection. L'idée que la vie même soit toujours respectée est contestable, y compris sous ses formes élémentaires. Un embryon surnumérairee est génétiquement humain, mais pas humanisé. Une cellule souche humaine en culture est vivante.  Elle est douée de toutes les potentialités. Peut-on la tuer ? Doit-on lui faire des obsèques dans sa boite de Pétri ?

 La Nature n'a que faire de la protection de la vie, elle la dispense généreusement et la recycle, elle charge le conatus de lui trouver une niche protectrice. Le destin naturel de Vincent est de mourir. Selon la phrase d'Ambroise Paré, "Je le soignai, Dieu le guarit". Ses soignants ont joué leur rôle, très au-delà de tout espoir raisonnable.  Dieu n'a pas pris le relais, il faut en prendre acte.

 

 

[1] Spinoza. Ethique. Partie II. De l'Esprit. Postulat I

[2] Spinoza. Ethique III, proposition n°6

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