Charlie Najman, années 68-70, du Sthetel à l'internationale, un cosmopolite.

Charles Najman, pour nous, pour moi, c’était d’abord Charly ou Charlie comme l’on veut. Plusieurs décennies de cinéma, et quelques années de militantisme, mais quelles années, les « années 68 ». Enfants de survivants, nous-mêmes nous sentant un peu survivants. Comment s’étonner de notre ouverture internationaliste au monde, sans autre chauvinisme que celui des cloche-merle inter-organisations.

Charles Najman, pour nous, pour moi, c’était d’abord Charly ou Charlie comme l’on veut. Plusieurs décennies de philo, écriture, enfin cinéma, avec au commencement quelques années de militantisme, mais quelles années, les « années 68 ». J’ai rencontré Charlie en 1971, toutefois en réalité l’on peut dire qu’on s’est plutôt re-connu, sans mot dire, tant l’histoire familiale de l’un et de l’autre remonte loin, du Shtetel polonais jusqu’à Paris, enfants de survivants des camps, nous-mêmes nous sentant un peu survivants. Partout les mêmes fantômes, dont on connaît les noms : un tel c’était ton aïeul, une autre ta tante…, parfois plus aucune trace, pas de photographie. Il en reste une langue étrange et familière à la fois. Comment s’étonner de notre ouverture internationaliste au monde, sans autre chauvinisme que celui des cloche-merle inter-organisations. Là où la génération d’avant se disputait la clientèle à la recherche d’un costume nous inventions les meilleures recettes de la révolution (sur mesure ou en prêt à porter). En même temps nous étions totalement éloignés des assignations identitaires d’aujourd’hui, pouvant ignorer qu’un tel ou une telle même très proche était de telle ou telle « origine » religieuse. On découvrait ici où là dans les appartements un indice (un journal en caractère bizarre, le bras tatoué d’une mère, une croix) notre intérêt était ailleurs. Un lycéen vietnamien ne nous parlait pas bouddhisme, un autre algérien nous parlait de Boumedienne et de Ben Bella… Bien sûr, il pouvait y avoir une aumônerie à côté du lycée, on en profitait comme lieu de réunion qui était à disposition (avec d’excellents sandwiches au paté).

La rencontre  c’est dans mon lycée, le lycée Turgot, où se tenait ce vendredi 19 février la coordination lycéenne des comités de grève pour la libération de Gilles Guiot. Il se présente à moi, et je ne sais plus s’il le me le dit ou si je le sais déjà, c’est bien le frère de Maurice. Dans la grande salle de réunion du lycée ou siège la coordination Charlie, au nom du CLL (Centre de luttes lycéens), propose un sit-in au Quartier latin l’après-midi même, au moment où Gilles Guiot passera devant la cour d’appel. Cela, je l’ai écrit dans le détail, je préfère y renvoyer tant même les anciens sont perdus dans les sigles et les évènements[1]. A Turgot il y avait un autre (peut-être le seul autre à ce moment là) lycéen de l’AMR, Sylvain Silberstein. En y repensant, nous sommes tous trois des « petits frères », nos grands frères aînés ce sont  Maurice Najman, fondateur des CAL en 68, engagé à ce moment là dans la dernière bataille de la tendance syndicaliste révolutionnaire pour que l’UNEF demeure une et syndicale, Patrick Silberstein, est étudiant en médecine, militant également de l’UNEF et de l’AMR, Joseph Morder, bac 68 en poche, et depuis ses 18 ans une caméra super 8 greffée à sa main comme troisième œil. Il fait du cinéma, je fais de la politique.

De 1971 à 1974 on ne cesse de se croiser, avec tant d’autres, dans une collaboration concurrentielle entre AMR , LC puis LCR, « Révo » si proches pourtant quand naturellement, affectivement nous étions dans les coordinations  lycéennes avec des réactions communes, si différentes des JC/UNCAL ou de l’AJS. Affaire Guiot, circulaire Guichard, Loi Debré, lutte pour les droits des soldats. (Quelques images sur le portfolio) Outre les journaux de lycée, chacun a son journal national lycéen : Jeunesse Rebelle pour la LC, puis Lycée rouge, l’AMR sort la Jeune Garde, Révo Le troublion, la JEC Aristide.  Peu de filles, il y a un aspect combat de coqs (mais bien plus fort et insupportable chez les étudiants) et il faudra encore quelques années et le mouvement des femmes ébranlera les édifices. 

Combien de coordinations, de réunions où l’on va ensuite manger ensemble, en bande, dans les couscous ou autres gargottes aux tarifs accessibles à l’époque pour nous dans le quartier Saint Michel. Le samedi, sans rendez-vous, on peut se retrouver chez Maspéro (à la librairie La Joie de Lire) et aller manger, discuter, polémiquer. Exclus d’un lycée, on passait dans un autre, étendre le domaine de la lutte : Turgot, Decour, Balzac, Colbert,  Charlemagne, Annexe du lycée Berlioz à Vincennes…. En 1972, Charlie est exclu de Balzac, pendant la Loi Debré il est au lycée Colbert, dans le 10ème arrondissement, d’où l’administration le mettra également à la porte. En 1973/1974 nous sommes tous deux à Voltaire, moi en prépa (résultats calamiteux….), Charly en terminale. Il y a Serge Marquis, le jeune fils de Gilbert Marquis. C’est l’époque du CAV (comité d’action Voltaire), des 10% (10% du temps à disposition des élèves, et nous combattions pour une indépendance vis-à-vis de l’administration pour des 10 « sauvages » ou « autogérés » selon nos vocabulaires différents ). Le 11 septembre, le coup d’Etat au Chili. Une assemblée générale de plusieurs centaines de lycéens réunie en protestation discute de l’armement du peuple chilien !!!. On construit un comité de soutien à la lutte révolutionnaire du peuple chilien, et un mercredi après-midi les comités lycéens remplissent la salle B de la Mutualité pour un 6 heures de solidarité. Et il y a ausi la préparation de la marche sur Besançon pour Lip.

1974 : L’AMR rentre au PSU, et Charly avec. Il passe aussi en fac, il sera un des leaders de la lutte contre la réforme du deuxième cycle en 1976 et  à la direction du MAS (syndicat anticapitaliste et autogestionnaire).  La Ligue n’est depuis 1968 pas pour le syndicalisme étudiant, ni lycéen.  Pourtant, à quelques uns dans le secteur jeune nous avons évolué et fait évoluer. Charly, Maurice, et d’autres de l’AMR nous y ont aidés. 1977, nous ne faisons plus repas communs, nous faisons désormais organisation commune, les CCA, comités communistes pour l’autogestion. Entre les jeunes issus du PSU, de la Ligue, de l’OCT et quelques autres l’on tente de créer une organisation de jeunesse, mais quels contours ? Un projet, l’organisation révolutionnaire de la jeunesse. Charly a des idées, il est inventif, l’appel du 18 joint pour la dépénalisation du cannabis, « casser KCP » (service d’ordre des concerts) ; je suis plus plus réservé, peut-être à l’époque plus et « sérieux », ou « classique », à la fois comprenant intellectuellement mais éloigné  de certaines formes de radicalisations des jeunes. Des restes de l’exil, carte de séjour en règle et valise toujours prête. Je préfèrerais que l’on discute plus ensemble, comme beaucoup des jeunes camarades issus de la Ligue qui ont suivi l’aventure, mais Charly est fonceur, et il a le temps. « Le temps des études » est particulier, comme le dit Michel Verret. Moi, beaucoup moins disponible, de très mauvaise humeur car depuis juillet 1976 je travaille à plein temps, avec une impression (pas fausse) que les décisions se prennent entre gens qui ont le temps et ne se préoccupent pas de s’adapter aux temps des autres. Au point qu’un jour, c’est rare, je m’énerve au point de presque lancer une chaise sur Charlie. Je ne sais plus si je me suis retenu ou si quelqu’un (Jeff ?) l’a fait. L’orage passe vite. Il me faudra quelques mois pour m’adapter aux nouvelles contraintes de l’organisation capitaliste du travail, malgré les caractéristiques de l’entreprise dirigée par un camarade devenu patron. Je m’investis dans la construction des CCA, Charly va vers d’autres horizons. Il ne quitte pas la politique, mais une pratique du militantisme. La vie, la philo, l'écriture, l’art, le cinéma. Besoin de de ne plus être dans l’ombre du grand frère et de tracer son sillon propre ? Ce sera d’autres formes d’engagement avec les films, Haïti. On se croise, recroise de temps en temps, et surtout les nouvelles passent par mères interposées. La mienne doit passer sur le billard quand Maurice meurt. Un an plus tard nous enterrons ma mère et le même jour au cimetière de Bagneux c’est le premier anniversaire de la mort de Maurice. Charlie me demande – comme nous sommes nombreux – s’il n’y a pas un de nous pour compléter le myniem pour le kaddish, la prière des morts,  de Maurice. En 2013, je l’invite à venir à un séminaire sur les 40 ans du mouvement contre la Loi Debré, il accepte et se décommande au dernier moment ayant une autre urgence. Depuis, quelques rencontres dans les rues de Paris, des coups de fil, on parle surtout des films, des siens, Pitchï Poï, de ceux de Joseph, la Duchesse de Varsovie où joue Alexandra Stewart qui, hasard, doit aussi tourner dans un film de Charlie. Dans ces films, la mère, toujours présente ! Un peu de Yddishland au début du 21ème siècle ? La mémoire est-elle soluble dans l’eau ? Rien ne se perd, tout se transforme. Je n’ai parlé que d’un aspect de Charlie, je sais bien qu’il y en a beaucoup d’autres.  Je continue avec Sylvain, avec Patrick dans l’aventure des éditions Syllepse, Joseph continue à tourner, son journal filmé est plein de nos manifs. Mes fantômes sont très sympathiques, ils m’accompagnent dans la vie et je leur redonne vie quand j’en parle autour de moi et j’ai maintenant un gentil fantôme de plus dans mon monde.

 


[1] « Trois livres pour un enterrement » 

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