Croisade anti jeune: délire ou désir?

« Jeune = manipulé » cela suffit pour disqualifier des idées et des arguments. Retour au vieux monde d'un "racisme anti-jeunes" comme on le qualifiait dans les années de l'après 68? ou symptôme d'une senescence accélérée?

On en trouvera bien une ou un pour constituer un quarteron de philosophes à la retraite, mais nous suffit déjà la troïka Brukner, Finkielkraut, Onfray à la pensée sénescente, pour engager une croisade contre le « jeunisme », jeunisme dont Greta Thunberg serait le symbole. Si la forme n’est que la forme du fond, il leur suffit de critiquer l’aspect de la jeune lycéenne, (confondant ainsi forme et aspect superficiel) pour ne pas parler du contenu. Il est vrai qu’une fois que l’équation « jeune = manipulé » est posée comme vérité, il n’est plus nécessaire de fatiguer les neurones d’une matière grise usée de poncifs en opposant des arguments à des arguments, des idées à des idées. Serait-ce le retour d'un "racisme anti-jeunes" comme on le qualifiait dans les années de l'après 68?

On en vient à se demander si les jeunes ne seraient  admirables et exemplaires qu’une fois morts ? Il y a quelques siècles de cela, une certaine Jeanne d’Arc, adolescente, avait entendu des voix. Possédée par le Diable ? Miracle méritant sanctification ? Poussées schizophrènes, autisme, troubles bipolaires comme cela fut évoqué au 20e siècle ? Il n’empêche, ce fut bien un moment politique, et elle devint un symbole populaire de résistance ! (1) Que dire du symbole de Gavroche ? « Jeunisme ? ». Plus près de nous, qui tolérerait que l’on insulte Guy Môquet, Henri Fertet, les Cinq de Buffon : Jean-Marie Arthus, Jacques Baudry, Pierre Benoît, Pierre Grelot et Lucien Legros en expliquant qu’à leur âge on ne peut qu’être manipulés, sans pensée propre? Pourtant nous avons bien appris tout cela dans les cours d'histoire, dans Victor Hugo et bien d'autres vêtus des mêmes blouses (2) assis sur les bancs de l'Ecole de la République au cours de ces années 1960, ou dans les mouvements de jeunesse, les patronages qui nous en dirent plus sur la place des jeunes étrangers dans les résistances et combats pour l'émancipation.

Greta Thunberg vit évidemment dans un autre monde, elle peut là où elle est s’exprimer et lutter sans encourir les mêmes risques immédiats pour sa vie… Quoiqu’à force de messages haineux ceux-ci ne se transforment en menace qu’un quelconque illuminé mettrait à exécution, le risque existe ! L’acrimonie à son encontre est le symbole d’un mépris vis-à-vis des jeunes qui ne demandent pas à être encensés, simplement à être écoutés, à avoir – ni plus, ni moins que d’autres – voix au chapitre, à égalité. Et les plus anciens savent (ou devraient le savoir) que bien souvent dans l’histoire, les jeunes générations, plaques sensibles de la société, ont mis l’accent sur les problèmes fondamentaux de l’avenir de la société, et l'ont faite bouger. A chaque période, conjoncture ses propres formes d’action. Les révolutionnaires de 1789, ceux de 1848 étaient jeunes. A l’avant-garde de 1936 dans les occupations, dans la Résistance, dans la lutte contre la guerre d’Algérie, et évidemment ans les années 1968. Beaucoup sont restés, non des anciens combattants mais de vieux lutteurs. Les jeunesses d’aujourd’hui ne sont ni pires, ni meilleures que d’autres auxquelles elles succèdent, reprenant - sans toujours en être conscientes - les combats antérieurs dans des conditions nouvelles, sorte d'héritage avec inventaire. Elles et ils n'ont inventé ni la grève, ni la manifestation, ils en font l'usage, et ce pour que les questions de l'écologie, qui n'est pas préoccupation nouvelle, soient enfin prises au sérieux. Et malgré ceux  qui confondent sagesse avec conservatisme, expérience avec nostalgie de leur propre jeunesse – un âge d’or aussi mythifié qu’inexistant,  ces jeunes mobilisés, rappellent qu’ils ne sont pas « contre les vieux, mais contre ce qui les a fait vieillir » !(3).

(1) Daniel Bensaïd, Jeanne de guerre lasse, Gallimard, « Au vif du sujet », 1991.

(2) Malgré les blouses, les différences sociales se voyaient. D'abord, les blouses n'étaient pas de même qualité, et la mienne était synthétique, celle d'un voisin dans un beau tissu gris et, toutes les chaussures, les cartables, les trousses n'étaient pas en beau cuir.

(3) Richard Deshayes, Manifeste du Front de libération des jeunes, 1970.

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