Défense du vote insoumis

Face au tir de barrage des Macrophiles, défense et illustration de l'insoumission !

 

Défense du vote insoumis 

 

 « Tristes temps que ceux ou les fous guident les aveugles » Shakespeare in Le Roi Lear

 Depuis le résultat du premier tour des élections présidentielles, tout à fait cruciales pour ce pays, une polémique ravageuse s’est emparée de ce qu’il est encore possible de nommer la gauche (peut-être plus pour longtemps) et c’est ironiquement le mouvement de la France Insoumise qui en fait les frais, c’est à dire le seul candidat qui ait sauvé, imparfaitement certes mais réellement, l’honneur républicain et la démocratie .

 C’est sa position de candidat éliminé, qu’on qualifiera simplement ici de position de ni-ni, ni l’un ni l’autre des candidats restants, qui est mise en cause parfois très violemment et en crescendo par une sorte de chœur antique agglomérant la quasi-totalité des moyens d’influence disponibles.

 Politiques, journalistes, gens du sport et des médias, commun des mortels, rivalisent de réprobation et d’une incompréhension parfois sincère mais le plus souvent surjouée face à ce qui n’est après tout qu’une possibilité ouverte par les règles démocratiques, dans une atmosphère de tension qui génère de profondes blessures à un ensemble de liens qu’il conviendrait au plus haut point de préserver.

 L’amitié, le respect et le dialogue sont en effet des ressources indispensables à un projet de gauche, là-même où la droite se satisfait d’intérêts partagés et l’extrême droite de la force comminatoire des ordres.

 C’est en soutien de ce fragile écosystème du partage que j’aimerais ici m’exprimer, fort de ma conviction que, là où prospère le dissensus, comme on l’observe aujourd’hui, c’est là où la raison s’est absentée et aussi, deuxième point, qu’on ne peut la réintroduire immédiatement dans un contexte enfiévré mais qu’il importe avant tout de poser ou plutôt reposer des bases qui permettront à tous de reconstituer par soi-même le puzzle fracassé.

 Ma position sera que la situation actuelle, qui possède en elle beaucoup de motifs de désespoir mais aussi un nombre non nul de raisons de lutter, doit tout à un mouvement de dérive, important mais factuel, de l’éthique démocratique dans les régions du monde qui l’avaient institué, voici plus de deux siècles. Cette dérive, qui ,en réplique d’autres récurrentes dans l’histoire moderne et connues sous le nom de guerres, s’observe aujourd’hui comme mondialisation ( par bien des cotés elle n’est que la métamorphose des premières).

 En France, les trente dernières années (appelons les « les trente piteuses » en écho au Sabir économiste) ont été le théâtre de violentes mises à l’épreuve des acquis humains qui avaient été collectés patiemment tout au long des deux siècles précédents et assez souvent inscrites dans des dispositifs organisationnels, le plus précieux demeurant cependant sous forme d’ethos, en une forme de vie partagée et goûtée collectivement dans un pays qui faisait l’admiration du monde entier.

 L’aveuglement, le laxisme et aussi l’indéracinable malhonnêteté,( le quant à soi, partie prenante de l’humanité), le rôle délétère d’un environnement international déréglé ont été à l’origine d’un rembobinage puissant et continu de cette positivité historique.

Aujourd’hui, ce cycle de trente années, immense régression historique, semble dire aux femmes et aux hommes de ce pays « hic rhodus, hic salta » ; C’est ici que, peuple rebelle, tu doit te conformer, ne pas espérer davantage dans cette vallée de larmes et te dépouiller de ton identité, au nom de la toute-puissante et impérieuse nécessité.

 Presque tous, je l’espère, ressentent le caractère absolument crucial de l’époque actuelle pour le pays nommé France, menacé après tant d’autres, d’être à son tour englouti dans la vallée des ossements de l’histoire.

 D’un coté le syndrome de la mondialisation signifie de manière immédiate et irréversible la normalisation de ce pays, une uniformisation régressive dans laquelle tout est englouti, comme dans un grand trou sans fond. Loin en effet d’être, comme le clament ses nombreux partisans une épiphanie joyeuse de l’humanité ou l’échange généralisé célèbre la Philia des hommes et de la nature, le monde vers lequel nous sommes En Marche, paraît-il , est déjà fort connu.

 Extrêmement mal nommé sous le syntagme de « néo-libéralisme », il se comprend plus aisément sous le vocable de « populisme autoritaire ». Véritable anti-thèse du libéralisme, il a été expérimenté et théorisé des la fin des années 70 en Grand Bretagne sous la houlette de Margaret Thatcher (voir : Stuart Hall : Le populisme autoritaire Amsterdam 2008).

 Il s’agit d’une instrumentalisation généralisée du monde, véritable point d’orgue du capitalisme classique (ou encadré ) et également véritable voie sans issue, puis qu’ici, on le voit bien, l’autorité elle-même fini par se noyer dans l’immensité de sa propre tâche de contrôle et répression.

 Poser cela, permet déjà, comme annoncé in limine, de relativiser immédiatement la teneur de l’enjeu qui nous fait face dans le cadre du pseudo-affrontement proposé par l’actuelle élection. Ce choix est purement formel. Aucun des deux candidats, en effet, ne propose la seule alternative possible à l’uniformisation autoritaire du monde : restaurer la souveraineté populaire et démocratique, au moins à l’échelle d’un pays, avec si possible un effet d’entraînement à d’autres, potentiellement universel (on aura reconnu dans cette alternative l’événement révolutionnaire de 1789 tel que conceptualisé et légué à l’humanité par nos ancêtres).

 En Marche, nous avons un improbable histrion, surgi de nulle part (mais uniquement parce que demeure caché le moule où s’est conçu la chose) armé comme Jupiter de son programme, programme tellement parfait qu’il ne saurait être négociable et donc, avec conséquence devra s’appliquer en foulant aux pieds les règles démocratiques élémentaires. Programme dont on devine qu’il déroulera sans fin, puisqu’il ne propose d’autres but que le mouvement « en soi ».

Il y faudra assurément plus de 40 jours dans le désert pour atteindre une terre qui n’est même pas promise. Pour cette raison, il convient de faire mousser beaucoup ce maigre appât : nouveaux hommes, nouveau parti, nouvelles idées, dont force est de constater qu’a tous les niveaux, il s’agit de tout ce qui vient d’être violemment jeté par la fenêtre par le peuple souverain.

C’est ainsi que le réalisme nous est vendu.

Coté Marinade, l’emballage est différent, comme il se doit en Marketing storytelled. La figure du peuple semble surgir du kaléidoscope mais on aperçoit très vite qu’elle se confond avec une autre image, celle, comme en sur-impression, d’une Madone au doux sourire. Elle est comme portant en ses bras ce peuple à l’air meurtri. L’exaltation se dégage de cette figure christique et c’est toute l’histoire millénaire de ce peuple si neuf et si vieux à la fois qui se convoque d’elle-même.

Exaltation n’est certes pas raison et c’est la confiance qui décide sous le si étroit et si navrant prétexte « qu’on a pas essayé ». Les promesses, on le dit, engagent (au sens militaire) ceux qui les croient . Donc elles pleuvent. Les plaies seront soignées, les vertus restaurées et, pour le confort du peuple, la cérémonie du bouc émissaire restaurée. Tant de mal ne saura s’imputer d’un peuple si sacré. Certains seront sacrifiés et le sacré viendra à bout de la violence ;

C’est ainsi que l’émotion nous est vendue

Les considérations précédentes visaient à poser, comme promis, le cadre, les bases qui permettront à tous de reconstituer par soi-même le puzzle fracassé, comme promis plus haut. J’ai essayé d’y parvenir d’une façon non factuelle, impressionniste, considérant que la partie empirique peut aisément être remplie par chacun avec ses propres moyens. Le procédé impressionniste étant chargé, quant à lui, de faire ressortir l’unité du moment historique qui nous contient.

Il me faut à présent en venir à ce qui a motivé cette contribution, le triste et dangereux chamaillis autour du Parti qui a si justement proclamé et avec tant d’à propos : » L’humain d’abord ».

Je ne peux que redire, après Apur sur Médiapart, le Club, combien fut grand mon soulagement de voir que le parti des insoumis, malgré quelques flottements, n’a au final pas cédé à l’intolérable injonction du votutile venue de partout.

 Apur : Mélenchon ne capitule pas face à la pression du « vote-barrage », énième déclinaison du votutil. C'était un piège grossier, et il fallait du courage pour ne pas y succomber. Et pour que les choses soient claires, à l'instar de nombreux amis que je ne soupçonne guère de complaisance avec l'extrême-droite, je ne me déplacerai pas dans deux semaines. Entre l'extrême-droite et l'extrême-marché, lui-même carburant de l'extrême-droite, il n'y a pas à choisir... parce que ce n'est pas un choix, précisément !

 Pour continuer dans l’exigence de clarté, disons, à mon propre endroit, que je ne suis pas France insoumise, plutôt retiré de la politique active que j’ai exercé uniquement dans le cadre associatif, me consacrant à la réflexion sur ce sujet . J‘ai voté Mélenchon en 2012 et 2017.

 En 2017, j’ai considéré que la tentative du mouvement France insoumise, bien qu’entachée d’ un certain nombre de défauts sous plusieurs aspects, passéisme, idéologie et sectarisme (mais pas toujours ni partout,) avec sincérité, enthousiasme et obstination, a tracé une voie salutaire et qui mérite soutien. Grand est son mérite d’avoir remobilisé ouvriers et jeunes et d’avoir remis au centre du débat politique, la question de la kleptocratie mondialisée. Je contribuerais de mon mieux à ce qui me paraît prometteur.

 Quant à la querelle quasi-virale, sur le sens et la portée d’un vote le 7 Mai prochain, la FI a pour moi fait preuve d’infiniment de tact et de sens politique en refusant d’y entrer (c’est le sens de leur position) . C’était et c’est encore la seule solution pour garder intactes ses forces et pouvoir se projeter dans la mise en valeur de son succès du 30 Juin (législatives + poursuite de la mobilisation dans la grande tradition du mouvement social). Pour qui connaît un peu l’histoire et la politique, c’est une évidence.

 Ce sont plutôt les diverses incompréhensions, certaines sincères, certaines argumentées, certaines intolérables, d’autres cyniques qui méritent d’être interrogées. Elles naissent toutes d’un même terreau : l’objet politique fantasmé qu’a toujours été presque dès l’origine le FN. Ce n’est pourtant pas que la science politique n’ai abondamment déblayé le terrain (par exemple colloque du 20 et 21 juin 2013, Université Paris-Ouest, 25 chercheurs) ;

 En fait le FN n’est compréhensible que dans son environnement. Ce sont les socialistes désavoués par leurs électeurs pour leur « tournant de la rigueur » de 1983 qui choisir de propulser sur la scène ce piètre ramassis de loosers des combats perdus du nationalisme . Par la réforme du Code électoral et la proportionnelle intégrale, ce sont 35 Pieds Nickelés de la politique qui rentrent au Palais Bourbon. Ainsi été crée « le diable de confort » de Mitterrand et de ses successeurs, fonctionnant comme le Gendarme de Guignol. Après chaque renoncement ou malhonnêteté du Pouvoir, il suffisait de faire sortir le diable de sa boîte pour que tous rentrent dans les rangs.

 Malheureusement, même le diable s’use à force de servir. La politique était devenue si facile sous la cinquième République ! C’est ainsi qu’il suffit de trente années pour que tous les acquis de la République soient bradés dans un environnement mondial fort instable. Le « Diable de confort », à l’instar du Pinocchio de Collodi, se mis alors à se prendre pour un Parti pour de vrai.

Soumis dès lors à la logique du Parti outsider, il engageât une mutation évidente (seuls des idéologues partisans peuvent prétendre qu’il n’a pas changé, se renseigner auprès des politologues qui, tous, disent le contraire). A l’évidence, les stigmates du passé restent bien présents et demeurent effrayants. Pour autant, l’orientation est claire ; sous la houlette de la fille ce parti poursuit une intégration à marche forcée dans le système. Pourquoi ferait-il différemment, dès lors que l’implosion de la Droite lui offre une opportunité exceptionnelle de promotion pour devenir à très brève échéance le premier parti de France.

 Aujourd’hui, FN est en passe de devenir un parti challenger qui souhaite rejoindre le système (ce pourquoi il est avant tout populiste, comme tout les challengers, Macron est populiste, Mélenchon aussi). Ce pourquoi également ce parti rejoindra le système dans son fonctionnement actuel sitôt élu et sera rapidement dévalué, tout comme ses semblables . Sur le risque réel, non fantasmé du FN, cf l'excellente analyse de Raoul-Marc Jeannar, le 3 de ce mois sur Médiapart.

ll faut donc que certains se résignent à ne plus croire que Marine Le Pen se croque un petit arabe tous les matins au déjeuner. C'est cette psychose , plus que tout qui fait vivre le FN.

 La querelle entre partisans du vote et du non-vote me semble donc devoir être désamorcée d’urgence.

 Que Le Pen soit élue ou que Macron le soit, nous ferons face au même problème : ne compter que sur nous même, savoir ou nous voulons aller, ne pas tout miser sur le vote, garder vivants le dialogue et le partage.

Il n’est pas vrai que Le Pen nous entraînera vers des situations sans retour, elle sera bloquée (voir RM Jeannar).

 Il n’est pas davantage vrai que Macron sera l’Attila du CAC 40 car les conditions de son élection (ne les confortons à aucun prix) feront de la réalisation de son programme un chemin semé d’embûches.

 Nous serons ces embûches si nous ne nous divisons pas stupidement sur des questions qui ne comportent aucun enjeu.

 Fraternellement

Jean

 

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