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Billet de blog 9 janvier 2026

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Le ridicule de l’UE et son nouvel art de faire semblant

Les Européens font semblant de croire que le soutien américain qu'ils ont reçu à Paris constitue un succès significatif de leur politique ukrainienne. Il s'agit pourtant d'une victoire à la Pyrrhus parce que la Russie rejettera tout cadre de paix de ce type à moins qu’il ne soit symbolique. Et surtout parce que le soutien américain à la coalition aura un prix, et ce prix sera le Groenland.

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Le ridicule de l’UE et son nouvel art de faire semblant

07/04/2026

Anatol Lieven

https://unherd-com

Anatol Lieven est un ancien correspondant de guerre

et directeur du programme Eurasie

au Quincy Institute for Responsible Statecraft

à Washington DC.

Hier, lors d'une réunion à Paris, les alliés de l'Ukraine ont semblé s'entendre sur des garanties de sécurité pour ce pays ravagé par la guerre après la fin du conflit avec la Russie. Une déclaration commune de la « coalition des volontaires » a annoncé la mise en place de « mesures de réassurance dans les airs, en mer et sur terre, ainsi que pour la régénération des forces armées ukrainiennes ». Elle précisait également que « ces mesures seront mises en œuvre sous l'égide de l'Europe », avec le soutien de membres non européens de la coalition et une proposition de soutien des États-Unis.

Cependant, cette déclaration comportait certaines ambiguïtés importantes. Ces ambiguïtés visaient vraisemblablement à rendre les futurs engagements militaires occidentaux en Ukraine suffisamment solides pour rassurer Kiev et permettre à Volodymyr Zelensky de revendiquer la victoire. Parallèlement, ces engagements sont volontairement assez timides pour éviter à la fois un engagement américain à entrer en guerre contre la Russie et un déploiement significatif de forces européennes en Ukraine.

La France et le Royaume-Uni se sont engagés à établir des bases militaires en Ukraine et à y envoyer des troupes au sol, sans toutefois préciser de chiffres. Malgré le caractère prudent de la déclaration commune, la stratégie britannique et européenne actuelle comporte des risques considérables. Il convient de noter que la déclaration évoque seulement un soutien américain « proposé » et des « mesures de réassurance », sans préciser leur nature ni, surtout, leur localisation .

Ce texte est nettement plus vague que le projet de déclaration européenne qui a fuité dans l’AFP avant la réunion. Ce dernier permettait, par exemple, au chancelier allemand Friedrich Merz de prendre l’« engagement » grotesque que « l’Allemagne continuerait de contribuer politiquement, financièrement et militairement ». À titre d’exemple de novlangue absconse, il ajoutait : « Cela pourrait, par exemple, inclure le déploiement de forces en Ukraine, sur un territoire voisin de l’OTAN, après un cessez-le-feu. »

Keir Starmer est allé beaucoup plus loin dans l’enfumage, affirmant que la déclaration conjointe « ouvre la voie à un cadre juridique permettant aux forces britanniques, françaises et partenaires d'opérer sur le sol ukrainien ». Concernant les bases militaires britanniques et françaises, il pourrait s'agir simplement de dépôts d'armes de l'OTAN gardés par un petit contingent de soldats. Il est peu probable que des forces terrestres importantes soient déployées, car la Grande-Bretagne et la France ne peuvent les fournir sans y consacrer l'intégralité de leurs armées.

Dans ce cas, Moscou pourrait éventuellement donner son accord, mais la Russie exigerait précisément les limites concrètes et détaillées imposées à ces forces, limites que la « coalition des volontaires » semble jusqu'à présent déterminée à ne pas accorder. Les Européens considèrent manifestement que même le soutien américain limité qu'ils ont reçu à Paris constitue un succès significatif.

Il pourrait toutefois s'agir d'une victoire à la Pyrrhus, et pas seulement parce que la Russie rejettera vraisemblablement tout cadre de paix de ce type. C'est aussi parce que le soutien américain à la coalition aura un prix, et ce prix pourrait être le Groenland. Dans une autre déclaration commune publiée en marge des pourparlers de Paris en réponse aux menaces américaines, six dirigeants européens ont affirmé que « le Groenland appartient à son peuple ». « Il appartient au Danemark et au Groenland, et à eux seuls, de décider des questions qui les concernent », précisait la déclaration.

Quelques heures plus tard, la Maison Blanche déclarait que « l'acquisition du Groenland est une priorité de sécurité nationale pour les États-Unis et qu'elle est essentielle pour dissuader nos adversaires dans la région arctique ». La Première ministre danoise, Mette Frederiksen, a déclaré lundi que si les États-Unis s'emparaient du Groenland par la force, l'OTAN elle-même s'effondrerait.

Dans ces conditions, il paraît pour le moins étrange que des pays européens sollicitent des garanties américaines pour le déploiement de troupes européennes en Ukraine, un déploiement qui dépendrait entièrement du soutien des États-Unis. Car si la dépendance des Européens envers les États-Unis concernant l'Ukraine les contraignait à accepter une annexion par les États-Unis du territoire d'un membre européen de l'OTAN, l'humiliation serait si profonde que l'idée même d'une Europe jouant un rôle significatif sur la scène internationale s'évanouirait.

Pour bénéficier de la protection américaine, l'Europe devrait concéder que Washington peut s'emparer de n'importe quel territoire. L'incompétence de la politique et de la diplomatie européennes ces dernières décennies rend cette situation prévisible. Les générations futures y verront sans doute la preuve d'une folie collective.

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