Discussion sur la FI

Tangage dans les rangs de la FI Une réorientation est elle en cours ?; Est-elle tactique ou stratégique?. Quelles justifications ? Quelles sont ses modalités Où est la pertinence ? Quelles alternatives ? Correspondance

Bonjour François Cocq !

A la lecture de votre tribune en commentaire d’un tournant tactique de la FI, je vous écris pour vous livrer un sentiment de frustration prononcé à l’endroit de votre constat. Celui-ci, assez rigoureux sur les faits, me semble pâtir d’un ton par trop euphémisé qui rend difficile d’en percevoir nettement les enjeux concrets.

 Ce ton, acceptable dans le cas de l’article de Gaël Brustier, politologue de son état, qui doit donc distancier, l’est moins chez vous (« passionné du champ des idées »,vous pourriez vous permettre, c’est un conseil amical, de fendre l’armure de façon un peu plus prononcée).

Je vous reprends donc avec pour objectif de « nommer les choses » selon l’impératif camusien. Je n’ai pas grand-chose à dire, à part cette objection de forme, sur le déroulé de votre propos à peu près fidèle aux faits.

Une objection cependant sur votre conclusion : Vous « partagez l’analyse du détour tactique de Gaël Brustier » tout en évoquant pour celui-ci un « prix à payer qui pourrait s’avérer bien trop lourd ».

Qu’en termes choisis ces choses-là sont dites !

En clair, vous pensez que le cœur du mouvement, sa base active et déterminée, se sente au mieux étrangère au dit détour tactique et au pire tout à fait révoltée aussi bien par le contenu de celui-ci que par sa forme, lénino-tractée quoique puisse en dire l’état-major (de la mystérieuse place indéterminée d’où il opère). Quant aux conséquences qui pourraient s’en inférer pour le mouvement dans son avenir, elles ne peuvent être à l’évidence que délétères.

Et c’est une lourde responsabilité du QG que d’avoir pris ici un risque majeur que vous me semblez sous-estimer gravement :

« Tout porte à croire que LFI bénéficie désormais d’un socle électoral relativement stable et ancré, certes inférieur aux moments de hautes eaux, mais qui la prémunit contre l’accident électoral rédhibitoire ».

Pour ma part, j’ai bien peur du contraire et j’ai bien peur, qu’à regarder les choses par le petit bout de la lorgnette électorale, vous ne rejoignez la cécité qui sévit en haut lieu sur les conditions stratégiques de développement de la FI.

Reprenons les choses dans l’ordre. Vous en avez parfaitement rendu compte dans deux billets précédents. « Le grand retour en arrière » et « Des raccourcis comme des impasses ».

Il en va d’un grand débat, nous sommes en plein dedans, sur le divorce toujours s’accentuant de la Gauche et du peuple. Est-t-il satisfaisant de parler de droitisation ? Ou chercher les origines de cette dérive, ou trouver des remèdes (toile de fond d’un nouveau langage politique de l’émancipation).

Que des bonnes questions donc à propos desquelles vous notez avec justesse que le Parti de Gauche, votre parti donc, avait choisi pertinemment, depuis 2014 de répondre par l’idée d’une « fédération du peuple ». Mais vous notez également qu’en 2018, lors d’un congrès, une intervention de couloir (?) est venue mettre à mal cette louable intention au profit d’une réorientation « en arrière toute » exprimée par le vocable abscons de « relaterisation ». « Ce que vous nommez vous-même « Le grand bond en arrière). Grossièrement exprimé ; il en va ici de la stratégie dite «du leadership à gauche » depuis confirmée et reconfirmée par tout ce que la FI compte de voix autorisées.

Permettez-moi de vous dire qu’à ce point précis vous êtes d’une indulgence coupable avec vos amis. Vous parlez de rétrécissement. Quel mot étrange pour désigner le spectacle d’un combattant qui se coupe lui-même un bras à l’orée du champ de bataille ! Comment ne pas mettre en évidence première la totale vacuité présente du signifiant « gauche » pour tout ce qui n’est pas militant (donc presque tout le monde). Comment ne pas pointer l’imbécilité profonde du slogan mitterrandien du « leadership à gauche » qui, croyant que la messe est dite, propose, urbi et orbi, une alliance cannibale à des forces qu’on déclare vouloir assujettir !

Vous êtes très lucide quand vous parlez de « sacrifice sur l’hôtel de l’électoralisme à courte vue » mais pas sur le diagnostic, à mon sens lorsque vous évoquez, d’un terme « gazeux », la confusion des esprits.

Je ne pense pas du tout que le staff doctrinal de la FI soit dans la confusion le moins du monde. Non ! Ils sont dans le renoncement, ce qui est bien pire. Et ce qui est d’autant plus blâmable qu’il n’y a à mon sens, pas la moindre raison à l’horizon politique pour lâcher prise sur quoi que ce soit.

La vérité me parait tristement banale et pourrait servir de raccourci à tout l’histoire de la Gauche depuis un siècle : Ces gens-là sont des parvenus. Aveuglés par la perspective de places, mandats et/ou exposition médiatique, ils agissent comme l’écureuil qui met à l’abri ses noisettes.

Ils capitalisent. Ils capitalisent au risque de briser l’élan militant, au risque de perdre la brillance du nouveau qui avait tant compté lors de la campagne de 2017.  Au risque du déshonneur, comme cette ancienne responsable de la télévision insoumise, visiblement escroqueuse à son égard, qui ne craint pas d’accepter de l’avancement en devenant « directrice de la campagne européenne ».

Faut-il que ces gens-là, à l’instar des Marcheurs, dont ils paraissent être des clones, soient totalement immergés dans le monde qu’ils prétendent combattre ! Qu’ils en répliquent les modes de pensée, les pratiques et surtout la nocivité sociale !

Ne serais-je pas, par ces constats, dont je défie quiconque de me contester la vérité, amené à la position intenable du dégagisme et du « tous pourris ». Je connais par cœur «Les grenouilles qui voulaient un roi » et son épilogue. « De celui-ci contentez-vous de peur d’en rencontrer un pire ».

Par chance, nous sommes aujourd’hui en plein cœur d’un moment politique qu’on pourrait à bon propos nommer le dilemme populiste.

Les Médias et les Sachants battent en effet l’estrade sur les dangers du moment, sans nuances ni précautions, maniant la « réductio ad hitlerium » et, ce faisant, agitant l’argument politique suprême : la peur.

Si j’en viens à ce sujet à l’occasion d’une discussion de vos thèses, François Cocq,  c’est que je considère au contraire, ce moment comme ouvert aux possibilités d’émancipation et que j’ai pu repérer dans vos trois tribunes des intuitions prometteuses.

Simples mais robustes, vos idées de « créer une agrégation populaire autour de signifiants communs », « ne pas cibler et parler largement » ou « entreprise de reconquête de la dignité populaire en réaffirmant le citoyen dans sa souveraineté » tranchent immédiatement avec l’hermétisme de la tambouille qui tient lieu de discours à la FI autorisée.

Vous savez mieux que moi avec quelle ampleur ces idées simples sont partagées dans la FI. Ce ne sont qu’idées directrices, certes, mais elles ne peuvent se concrétiser qu’à l’échelle locale. L’occasion des élections européennes pourrait fournir un premier champ d’application d’une stratégie à la base, contrecarrant les petits calculs mesquins de la hiérarchie. Après tout, Mélenchon lui-même a bien exhorté à Marseille, les groupes d’appui à vivre leur vie.

Aux insoumis, donc de s’soumettre. Là où le QG a mis en place une stratégie défaitiste, basée sur l’idée  d‘une élection mineure, soutenir que toutes les occasions sont bonnes pour une expression populaire.

Soutenir et expliciter l’immense colère populaire contre le pouvoir illégitime et destructeur d’une soi-disant « Union Européenne ».

Répandre l’idée de désobéissance aux traités, véritable Tunique de Nessus » sur le corps des peuples européens, à l’heure où, de toute façon, plus personne n’obéit plus a personne dans cette maison des fous.

Bref, faire ce qui fut fait brillamment en 2017, ranimer la flamme de l’espoir dans le peuple, en tout cas dans sa partie la plus vive.

Et, ce faisant, permettre au QG, tout entier absorbé dans ses mesquins calculs de tambouille politicienne, de méditer à nouveau sur le sens du mot « insoumission ».

« A l’heure où Macron pose sur la table avec sa souveraineté européenne un objet politique structurant pour son camp, déstructurant pour le peuple, à l’heure où est menacée la liberté de pouvoir décider collectivement de ce qui est bon pour le collectif humain dans lequel on se reconnait (pour nous républicains le corps politique qu’est la Nation), à l’heure où se redéfinissent des identités d’exclusion sur des bases ethnico-culturelles, il est dommage et pour tout dire décevant de commencer ce chemin par un tel retour en arrière » François Cocq.

Insoumission.

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