La gauche au tournant de l'immigration

Carrefour des politiques, la mondialisation est à un tournant. Mal pensée, elle doit être réévaluée. Une bonne analyse débouche sur des propositions concrètes et réalistes. La gauche peut reprendre la main.

Le problème des migrants aussi sert de révélateur au fonctionnement de l'Europe : Les institutions, commission et Conseil, avaient planifié une position plus ou moins clandestine d’accueil pour des raisons démographiques et économiques. Ce n'était pas la seule possible ; Résultat : une immense vague s'est formée qu'il a fallu de suite contenir, en Turquie, comme en Libye et par la surveillance restaurée des frontières.

Contrairement à ce que beaucoup pensent, ce ne sont pas les Fachos qui créent artificiellement un problème. Ils en profitent, certes mais le problème est bien réel. Il concerne les classes populaires. J'ai cela sous les yeux tous les jours. Je vis depuis 50 ans dans un quartier qui est depuis toujours le quartier d'accueil d'une grande ville. Grace aux efforts partagés, tout se passait bien.

Mais tout a basculé au début des années 2000 avec l'inscription du néolibéralisme comme cap intouchable des politiques publiques. Tous les problèmes ont été potentialisés avec leur concentration dans des espaces ghettoïsés. On parle  d'une circulation mondiale de l'exil de 4%. C'est à peu près ça et c’est gérable. Mais hez moi, c'est plutôt 40 % et là où c'est mieux organisé comme en Suède, l'essentiel du problème demeure.

Souvent concentrée dans des ghettos, la dynamique s'avère tout simplement ingérable si rien n'est pensé ni prévu ni organisé. D’abord, les gens se sentent humiliés par des politiques dont ils voient bien qu'elles les ignorent totalement. 40 % de la population française vit aujourd'hui dans un état d'exil intérieur. Lâchés par l’État qui leur fait comprendre qu'ils sont en dehors de son périmètre. Ils comprennent parfaitement que si la migration progresse, elle se résoudra en Guerre des pauvres et que tous y perdrons, au bénéfice des riches.

 

C'est le néolibéralisme, c'est à dire le refus de la responsabilité politique au profit d'un vague mantra de l'ajustement automatique des problèmes, qui est la clef de compréhension de notre époque. Je vais vous choquer mais je pense qu’il faut dire merci aux populations qui se révoltent contre l’Europe et le font en élisant des Illiberaux. Car ils vont permettre, ce faisant, que soient reposés, au-delà des automatismes de pensée, les problèmes du temps présent.

La Gauche de l’émancipation s’est complètement embourbée dans la mise en œuvre de l’Etat-providence qu’elle avait contribué à penser et à bâtir et que représentait le mieux l’Europe des années 70. Associée à sa gestion et à la corruption qui allait avec, elle a rétrécît sa vision de la politique à de vagues valeurs d’autant plus partageables qu’elles sont vides de contenu.

Pourtant, loin d’être une panacée définitive aux problèmes sociaux, cette formule s’est très vite révélée être instable. Rattrapée par les secousses d’une histoire mondialisée, elle n’a pas su opposer une résistance efficace à une forme de « retour du refoulé » se présentant comme une nouvelle offensive de l’impérialisme capitaliste, un temps réfugié en ses terres natales du monde anglo-saxon. Saisie en son point faible de la permanence de l’antagonisme exploiteur/exploité qui n’avait pas été traité, l’Europe fut mangée aux mites en l’espace de trois décennies cependant que son assaillant dilatait sa puissance à des niveaux jamais atteints.

Aujourd’hui, le problème des migrations se situe aux antipodes d’une paisible respiration organique des peuplements. Guerres, misères, pénuries ne sont pas un invariant anthropologique dont il faudrait juste gérer les conséquences. Non ! La part essentielle des dérèglements du monde actuel sont la conséquence d’entreprises réfléchies, mise en œuvre sans faiblir par une domination.

En Europe, celle Domination se retrouve à présent comme chez elle, ayant investi avec succès la quasi-totalité des mécanismes institutionnels la gouvernant. Pour cette domination, les migrations ne sont qu’un effet secondaire sans grande portée de ses entreprises. Ce qui explique qu’elle les laisse sans gestion véritable.

Pour la Gauche, cette affaire est un véritable chemin de croix, ayant dans l’urgence à la fois à réviser son logiciel de vision morale et irénique du monde, tout en ayant à combattre les offensives d’une nouvelle droite conquérante et sûre d’elle-même. En effet, depuis sa position d’outsider  politique, une droite   anti-démocratique, rayée de la carte depuis longtemps,  s’imagine une nouvelle chance dans le désordre actuel.

Il ne sert donc à rien, pour la gauche populaire qui reste, pour l’essentiel,  démocratique en Europe,  d’agiter le croquemitaine du fascisme. Le fascisme n’est certes pas mort et enterré mais il opère sans peine, comme lors des années 30, avec les instruments de la démocratie (pourquoi se gêner ?).

Il ne reste donc plus à la Gauche d’autre alternative que d’accepter ce combat là sur un terrain qui, après tout est son terrain. Il faudra imaginer  et démontrer qu’une politique, c’est-à-dire une gestion humaine de la tragédie de la mondialisation, est possible. Celle-ci ne pourra en aucun cas être l’actuelle anarchie qui prévaut avec un accueil au rabais  des candidats à l’exil et l’enterrement définitif de toute perspective de cohésion sociale interne.

Non, résoudre le problème des migrations, c’est d’abord réélaborer un contrat de vie commune pour ici et pour tous,  et cela sans déshabiller Pierre pour habiller Youssouf. C’est en diffuser l’idée à l’échelle du monde, comme le veut la tradition républicaine française. C’est aussi cesser de tremper dans d’innommables coalitions militaires  de fortune, pourvoyeuses d’exodes. Et c’est enfin, se donner les moyens d’intervenir directement, en tant que nécessaire, sur des catastrophes en cours si et seulement si celles-ci sont mandatées par une autorité qui ne peut être inférieure à un mandat onusien (sortir, évidement de ce très louche OTAN).

En somme, il s’agit de renouer avec une tradition politique extrêmement vivace en France et susceptible de rallier à elle, à très brève échéance, une majorité solide de citoyens.

Qu’attendons-nous ?

 

 

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