Les Chinois ne sont pas des cons : réponse à une journaliste de France Culture

Dans un texte précédent, je développais l'idée que le discours sur la Chine était monopolisé par deux idéologies. Celle des néo-conservateurs pour qui toute situation ne doit être jugée qu'à l'aune de l'existence ou non d'une démocratie formelle. Celle des néo-culturalistes, admirateurs du régime chinois.
J'aborderai un de ces jours le cas des seconds, mais la récente visite de Xi Jinping en France a donné libre cours à une telle avalanche d'erreurs, de mensonges, d'approximations, d'ignorance et de fainéantise intellectuelle, avalanche mise au service du néo-conservatisme le plus outrancier, que je commencerais par les premiers. En particulier, je voudrais revenir sur deux journaux de ma station radio préférée, France Culture, que j'ai écoutés le 26 mars. On doit pouvoir se reporter au site pour consulter ces journaux, l'un diffusé à 9h, le second à 18h. Je précise que je trouve que les journalistes de France Culture sont généralement sérieux et compétents. Mais il semble que, lorsqu'il s'agit de la Chine, tout est permis.

Le matin, le présentateur introduit le commentaire d'une journaliste en constatant « la répression de tous ceux qui demandent davantage de liberté en Chine ». Premier étonnement : les journaux chinois et les sites de discussion sont remplis d'articles demandant plus liberté pour la presse, plus de liberté pour défendre les droits des citoyens et des consommateurs, contre la corruption, etc. Il suffit de lire ces journaux ou de se les faire traduire pour vérifier. Il ne se passe pas de jour sans que n'éclate un mouvement collectif en faveur de plus de liberté et de droits individuels. Luttes pour les droits des propriétaires d'appartement, contre la pollution, les expropriations, pour le respect des contrats, contre les conditions de travail et de rémunération des migrants, conflits autour de la liberté d'expression, sans que cela ne débouche systématiquement sur une « répression » (fort heureusement, les prisons chinoises n'y suffiraient pas). Peut-être le journaliste veut-il parler de libertés publiques ou politiques ou autres ? Il aurait fallu préciser.

Le feu d'artifice est à venir. Voici les propos presque (voir le post scriptum) in extenso de la commentatrice, Nadine Epstein. Pour elle, « la dissidence chinoise est diversifiée ». Bien au contraire, elle ne l'est pas du tout. Simplement parce qu'être dissident est une espèce de « statut » imposé à celui qui est jugé ennemi du Parti par le système politique mais aussi, jusqu'à un certain point, par la communauté nationale. Dorénavant cette personne sera pourchassée, emprisonnée, marginalisée, harcelée, ostracisée. Par conséquent, tous les dissidents sont amenés à défendre le même discours qui consiste à dire que tous les problèmes de la Chine viennent du Parti. Les divergences entre eux tiennent à des questions de personne ou de spécialisation dans une cause ou une autre mais pas à des débats de fond. La dissidence est archi-minoritaire parce que chacun sait quand on est sur le point d'y tomber et quelles sont les conséquences personnelles d'un tel événement. Si l'on est étourdi, la police se déplace pour vous le préciser. Elle vous « invite » à « prendre le thé » et à, dorénavant, mesurer vos paroles. Entrer en dissidence, c'est donc rompre avec les règles de la critique et sombrer dans une certaine forme de marginalité qui, par contrecoup, fait perdre toute efficacité à l'action. Il y a donc peu de candidat. Cela n'empêche personne de « lutter ». Il suffit de ne pas s'attaquer directement et publiquement à la légitimité du Parti. A partir de là, tout ou presque peut être dit.

« De nombreux courants traversent le pays et les voix en désaccord avec les discours officiels et l'orthodoxie du PC émergent au sein même du PCC ». Il y a là quelque chose de contradictoire. Si le Parti pourchasse ceux qui sont en désaccord avec lui, comment pourrait-il exister des voix discordantes dans le Parti ? Quel est le rapport entre la « dissidence » et ces « courants » ? Parle-t-on de la même chose ? Une chose est certaine : on ne peut être dissident à l'intérieur du Parti ou à l'intérieur de la communauté nationale. Par contre, celui qui respecte les règles possède une marge de manœuvre critique importante. On ne peut donc mélanger dissidence et courant critique. En Chine, il existe une nouvelle gauche -des sociaux-nationalistes nostalgiques de Mao- des libéraux, des traditionalistes partisans d'un néo-confucianisme et ce que j'ai appelé ailleurs des sociaux-démocrates qui veulent bien du capitalisme mais à condition que les droits du peuple soient respectés. Ces courants s'expriment dans les journaux et ont leurs sites, généralement peu censurés -cela dépend des moments. Ils ont leurs intellectuels, leurs figures emblématiques. Ils critiquent les politiques publiques, révèlent des scandales et mettent en lumière des problèmes sociaux. Ils défendent des mouvements de protestation. Mais ils jouent le jeu et ne dépassent pas la ligne rouge, celle de la remise en cause du régime. Les grands débats restent au sein des cénacles de gens responsables et légitimes.

« Par exemple, il y a un an, l'une des personnalités du régime, l'ancien maire de Chongqing, mégalopole de 34 millions d'habitants, a été destitué de ses fonctions parce qu'il incarnait un courant de la nouvelle gauche par rapport au maoïsme opposé à la ligne de l'actuel président chinois ». Bo Xilai n'était pas maire de Chongqing, qui n'est pas une ville mais secrétaire du Parti communiste de la municipalité. Chongqing n'est pas une mégalopole mais une municipalité dépendante de l'autorité centrale, c'est-à-dire une mégalopole avec beaucoup de campagne autour. Chacun sait qu'il n'a pas été destitué en raison de ses opinions politiques mais de ses ambitions politiques. Il avait tenté un coup de force en s'appuyant sur son charisme personnel, à la manière d'un leader populiste. Il avait de facto rompu avec l'exercice « collégial » du pouvoir auquel tiennent beaucoup les leaders du parti, mais aussi, semble-t-il, une grande partie de la population. Ses idées ne sont pas en cause ; la nouvelle gauche représentant une espèce d'opposition officielle. Ces « gauchistes » de droite ne sont en aucun cas des dissidents.

« Les libéraux tentent en vain d'ouvrir les débats au sein du Parti sur une démocratisation de la société chinoise ». Faux, les débats sont au contraire très animés, y compris à l'intérieur des écoles du parti et lors des débats académiques -j'en suis témoin et je ne suis pas le seul. Et l'on entend souvent des propos très libéraux dans ces discussions. Le problème est que même les libéraux sont plutôt en faveur d'une démocratisation lente, notamment en ce qui concerne l'introduction d'élections compétitives, jugées susceptibles de déstabiliser le pays, voire l'unité nationale. Sur ce point, on peut se reporter au livre d'Emilie Frenkiel, Parler politique en Chine qui vient de paraître et qui fait une très heureuse synthèse des débats.

« Sont également réprimés tous les intellectuels qui se battent pour les droits de l'homme, la liberté d'expression, l'indépendance de la justice. Ils sont généralement interdits de parole, emprisonnés, en surveillance surveillée, et privés de leur passeport ». Faux encore, je peux citer une centaine d'intellectuels impliqués dans des mouvements de protestation et qui ne sont pas en prison. Simplement, ils n'ont pas franchi la « ligne rouge», ils sont même toujours membres du parti, voire conseillers du prince. Ce qui ne les empêche pas d'être « invités à prendre le thé », de temps en temps. Beaucoup de juges combattent discrètement et quotidiennement les interférences politiques dans leurs décisions. Ils ne finissent pas en prison.

« Cette intelligentsia trouve davantage d'écho à l'étranger qu'à l'intérieur du pays ». Ceux qui sont connus à l'étranger, ce sont les dissidents pas l'intelligentsia. Les intellectuels, eux, sont manifestement moins médiatisés puisque la journaliste semble les confondre avec les dissidents....

« Les Chinois se laissant convaincre par le pouvoir de la vitalité de l'économie et la reconnaissance internationale de ce dynamisme avantageux ». Voici l'argument massue, systématiquement utilisé pour expliquer le fait que les Chinois ne sont pas tous les jours sur la place Tiananmen pour réclamer des élections. Ils sont nuls, ils ont peur, ils se font acheter par le pouvoir. J'y reviendrai.

« Mais le renforcement de la censure, les arrestations arbitraires, la délation, les expulsions, les peines de mort, autant de fortes dissuasions pour les 1 milliard 350 millions de Chinois qui préfèrent le silence et composer avec les autorités ». Ici, beaucoup de choses à dire. D'abord la censure s'est peut-être accrue. Mais comme on entend cet argument depuis les années 1980, sans que personne n'annonce en retour des périodes de « libéralisation », on devrait logiquement se trouver de nouveau au niveau de la Révolution culturelle en matière de libertés publiques, ce qui n'est manifestement pas le cas. Quoi qu'il en soit, même si la censure s'accroît, on n'a, dans le même temps, jamais entendu autant d'expression critique en Chine. Il suffit de regarder sur Internet... Certes, le « grand sujet » (le multipartisme) n'est abordé qu'avec prudence, mais qui doit décider des sujets d'intérêt des Chinois ? Ensuite, la délation est moins pratiquée en Chine qu'avant, en tout cas qu'avant les réformes, et les expulsions, y compris celles des dissidents, sont extrêmement rares. Enfin, je ne connais aucun cas où la peine de mort a été appliquée à des dissidents politiques. Si la journaliste a des informations là-dessus, je suis preneur. Quant à la préférence pour le silence et la composition avec les autorités, c'est une nouvelle variation sur le thème bien connu : les Chinois sont des « couilles molles ».

Le même jour à 18h, le couvert est remis. Pour ne pas lasser le lecteur, je ne ferais cette fois-ci que quelques courtes citations. Emmanuel Lincot, « universitaire », interviewé par Nadine Epstein, déclare que « la répression est féroce » sans préciser ce qu'il entend par là, et que « les arrestations sont extrêmement nombreuses », sans fournir de chiffres. Il affirme que « la justice n'est pas indépendante » et que « le système judiciaire est totalement soudoyé par l'exécutif ». Or, de deux choses l'une, soit la justice n'est pas indépendante et elle n'a pas besoin d'être soudoyée, soit elle est soudoyée et donc elle est indépendante. En réalité, tous les témoignages conviennent que la justice chinoise est de plus en plus indépendante, même s'il y a encore beaucoup à faire. Bien plus, comme la presse, la justice est devenue un champ de luttes politiques. Et l'on termine par l'habituel mépris envers une « population [qui] s'accommode », du régime (beurk), sur le « développement économique  » ayant « permis d'acheter la paix sociale » (rebeurk).

La querelle que j'ouvre ne tient pas à des divergences d'opinions. On peut porter tous les jugements que l'on veut sur la Chine mais à condition de s'être penché au préalable sur la réalité. On peut détester le régime chinois mais ne dit-on pas qu'il vaut mieux bien connaître son ennemi ? Il ne s'agit pas non plus d'une querelle de spécialistes. Tous les éléments critiques que je fournis ici sont parfaitement accessibles à n'importe quel journaliste. Il existe dorénavant une masse considérable d'informations fiables sur la Chine. Ne serait-ce que celles publiées par les sites chinois d'opposition installés à l'étranger qui, bien que partisans, n'iraient pas jusqu'à publier de tels contre-vérités, je pense par exemple au China Labour Bulletin. Quant à la presse anglo-saxonne, notamment asiatique, elle est en général très bien informée. Et puis avec Internet....

Enfin, la querelle ne vise pas à donner quelques bons points à un régime déprécié mais à comprendre ce qui se passe dans ce pays. Or, l'absence d'investigations et de réflexions, le manque de temps peut-être... conduit souvent les journalistes à reprendre sans aucun recul le cadre néo-conservateur le plus simpliste. Le journaliste pressé se contente de copier-coller les éléments de langage consensuels que distillent quelques personnes ou quelques organisations bien placées médiatiquement mais qui n'ont aucun intérêt à ce que la discussion s'approfondisse. Les néo-conservateurs nous vendent un discours clefs en mains et bien pensants qui aboutit à justifier tout ce qui se passe dans les « pays démocratiques ». Bienheureux que nous sommes de ne pas vivre dans un pays aussi affreux que la Chine. Alors, s'il vous plaît, modérez vos critiques sur notre système de capitalisme de marché. Tout peut se justifier à partir du moment où nous avons des élections et la liberté d'expression......

Le problème est que, dans ce cadre, on ne comprend plus rien à la Chine. La « répression féroce », « la délation, les expulsions, les peines de mort », toutes ces expressions font de la Chine une autre Corée du Nord ou renvoient la Chine actuelle à celle des années 1950 ou 1960. Totalitaire un jour totalitaire toujours ? Pourtant, qu'on le veuille ou non la Chine d'aujourd'hui n'est pas la Corée du Nord ni la Chine de la Révolution culturelle. Il y avait plusieurs millions de prisonniers politiques dans la Chine de Mao. Aujourd'hui, 1 300 sont répertoriés par la Commission on China du Congrès américain, et quelques milliers par les sources existantes, y compris les plus radicales. Il ne s'agit pas de porter un jugement sur le régime à partir de cette comparaison, ni même de dire que « c'est mieux aujourd'hui qu'avant », mais de montrer que « ce n'est pas pareil ». On est bien obligé de dire que si la très grande majorité de la population est prête à se battre pour ses intérêts et ses idées, elle n'est pas prête, aujourd'hui -demain est un autre jour- à se battre pour les élections et se lancer dans une confrontation directe avec le Parti. On peut même en conclure que les Chinois ne sont pas, pour l'instant, fanatiques des joutes démocratiques, comme le montrent leurs réactions sur la toile à la vue de l'occupation du parlement taïwanais par des étudiants. Ils ne semblent pas vouloir de cette démocratie débridée. On peut le regretter, et je trouve, personnellement, assez saine la réaction des étudiants formosans, mais c'est comme çà.

Comment des gens peuvent ne pas être prêts à tout pour voter ? C'est la grande question des néo-conservateurs. La réponse est toute prête. Soit ils manquent de courage, soit ils se sont faits acheter par le régime. Quel mépris pour le peuple chinois ! Surtout de la part de gens pour lesquels, rappelons-le, la représentation populaire est l'alpha et l'oméga de toute conscience politique. Faudrait-il changer le peuple ?

Cela rappelle furieusement le célèbre « Les chinois ne sont pas des cons » lancé au tout début des années 1970 par les auteurs de la Revol. Cul. dans la Chine pop. un des premiers livres à critiquer la Révolution culturelle, afin de dénoncer les délires maoïstes. A l'époque, ceux-ci faisaient passer les Célestes pour de petits robots trop contents de servir les idéaux démiurgiques du président. On nous expliquait qu'ils avaient abandonné leur subjectivité -leurs désirs, leurs espoirs, leurs goûts- pour se consacrer entièrement à la construction du socialisme. Aujourd'hui, on les accuse de vendre leur liberté pour un plat de lentilles ou de courber l'échine ignominieusement. N'étant pas encore de vrais sujets politiques, tout ce qu'ils disent manquerait d'authenticité.

Mais non, aujourd'hui comme hier, les Chinois ne sont pas des cons. Comme tout le monde, ils essaient de survivre et éventuellement de bien vivre dans un monde difficile. Qui est en droit de leur donner des leçons ? De leur expliquer ce en quoi ils doivent croire ? Ce à quoi ils devraient se sacrifier ? Quelle proportion d'occidentaux s'est sacrifiée pour la cause démocratique ? Ne trouverait-on pas des millions de français très démocratiques et courageux prêts à se faire acheter pour un peu plus de lentilles ? Les questions bassement matérielles de niveau de vie ne font-elles pas l'essentiel de nos débats très démocratiques ? N'est-il pas urgent d'arrêter de considérer la démocratie comme une religion, à la manière des néo-conservateurs, mais comme un phénomène politique et donc un phénomène complexe et contradictoire ? Et la liberté comme une donnée objective alors que l'on apprend à tous les élèves de Terminale à décortiquer cette notion et à la contextualiser ? Il n'y a pas d'un côté quelques héros et de l'autre un peuple de couards, avides et passifs. Les Chinois luttent à leur manière contre un régime dont certains aspects, mais pas tous, les indisposent. Ecoutons un peu ce qu'ils nous disent et prenons-le au sérieux. Bref, sachons ce dont on parle.

Post-scriptum : En relisant le texte, je me rends compte qu'il y manque une explication à l'absence de la question coloniale pourtant abordée par la journaliste. Il ne s'agissait donc pas d'une critique in extenso de son commentaire. Reste la question de fond. Pourquoi ne pas parler du Tibet, ou du Xinjiang ? D'une part, parce que je n'y connais rien. Il règne dans ces régions une situation tout à fait particulière et dont l'analyse mérite des compétences (linguistiques, anthropologiques, historiques) que je n'ai pas. La contestation y prend aussi des formes spécifiques (violentes voire militarisées) qui en fait un cas à part. D'autre part, parce qu'en Chine, le débat politique se place lui-même en dehors de ces questions. La plupart des dissidents et la très grande majorité des critiques considèrent que ces territoires sont indissolublement chinois et qu'il n'y a donc pas de problème colonial.


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