Chine : à l'Est rien de nouveau

Le climat à Pékin est lourd et pas seulement à cause de la pollution. Lors d'un récent séjour, certains m'ont annoncé, parmi la communauté française essentiellement, plus rarement dans d'autres cercles, une nouvelle Révolution culturelle. Des faits semblent étayer leur crainte. Quelques universitaires ont été remerciés et Internet est plus surveillé que jamais.

Le climat à Pékin est lourd et pas seulement à cause de la pollution. Lors d'un récent séjour, certains m'ont annoncé, parmi la communauté française essentiellement, plus rarement dans d'autres cercles, une nouvelle Révolution culturelle. Des faits semblent étayer leur crainte. Quelques universitaires ont été remerciés et Internet est plus surveillé que jamais. Des déclarations officielles du nouveau secrétaire du Parti ont redonné vie à des slogans de l'époque maoïste. A l'inverse, Pékin se fait aussi l'écho de l'oreille attentive que prêterait l'équipe dirigeante à ceux qui prônent une nouvelle vague de réformes libérales, donnant au secteur privé un rôle plus important. La Chine prendrait-elle un double virage ? L'un, politique, à "gauche", l'autre, économique, à droite. Soit une radicalisation de la "dictature de marché" qui régnerait en Chine depuis une trentaine d'années ? C'est en tout cas la ligne politique des journaux français. C'est aussi, comme souvent pour la Chine, aller un peu vite en besogne.

La référence au sacro-saint libéralisme est un vieux cheval de bataille idéologique dans la lutte que se livrent les milieux d'affaires et les Etats à l'échelle planétaire. Dans cette perspective, on se plaît à opposer une économie encore largement étatisée -la Chine- à une économie occidentale, véritable monde de Bisounours, où le marché, et le marché seul, jouerait le rôle de juge de paix. La réalité est toute autre : toutes les grandes firmes occidentales entretiennent des rapports étroits avec le politique. A qui peut-on faire croire que les multinationales américaines ne trichent pas avec le juge de paix, que les Etats ne favorisent pas systématiquement leurs grandes entreprises -les grandes entreprises françaises ne paient pas ou peu d'impôts sur les bénéfices- ou encore que les multinationales n'ont pas leurs propres stratégies politiques voire militaires ? On peut certes reprocher aux monopoles chinois de trop dépendre de l'Etat mais on est ici au pire, et c'est à prouver chiffres en main, dans un excès des pratiques communes, non dans un autre registre. Quoi qu'il en soit, le gouvernement chinois ne pourra guère faire que des ajustements, des adaptations, des demi-réformes : ni Pékin ni la population ne comptent se priver de ce levier de puissance que constituent les grandes entreprises chinoises. Même une privatisation ne garantirait aucunement la rupture du cordon ombilical avec le politique : les grandes entreprises chinoises deviendraient des multinationales "normales". Le plénum du Comité central qui vient de se tenir reste d'ailleurs assez prudent en la matière : il faut donner plus de poids au marché mais dans le cadre d'un processus très progressif qui ne doit pas remettre en cause les grands équilibres et surtout le développement des grands lobbies bureaucratico-affairistes qui, non seulement jouent un rôle déterminant dans la croissance, mais renforce la puissance de la Chine et de Chinois.

Quant à l'hypothèse du virage politique à gauche, elle suppose, avant d'être examinée, une clarification des termes. En Chine, ceux classés « à droite » -terme assez péjoratif utilisé par la "gauche" pour la discréditer- sont certes en faveur d'une libéralisation du régime mais ils restent souvent sceptiques quant à la mise en place immédiate d'une démocratie représentative. Pour eux, le libéralisme politique nécessite le maintien d'un pouvoir étatique fort afin d'amener progressivement la Chine à instituer un régime démocratique sans subir les désagréments d'une transition brutale et aventureuse. Leur radicalité tient essentiellement à une volonté de promouvoir des réformes sociales et d'inscrire dans les faits les possibilités offertes légalement aux contestataires pour s'organiser. Une plus grande liberté d'expression, une justice plus indépendante et la mise en place de canaux légaux d'expression du mécontentement leur apparaissent comme des avancées susceptibles de déboucher sur des changements futurs plus profonds. Ces libéraux sont à distinguer des partisans d'un changement immédiat de régime -en gros les dissidents- qui subissent aujourd'hui l'essentiel des effets de la répression politique malgré leur très faible nombre et leur influence marginale. Certains ont même de solides appuis dans la haute bureaucratie. On note la promotion d'intellectuels libéraux à l'Académie des sciences sociales....

Les gens de "gauche", ne sont pas, comme on le dit souvent, de simples critiques du capitalisme à la sauce chinoise, mais plutôt des partisans d'une forme de fascisme ou de "nationalisme social". Ils réclament un renforcement de l'Etat, des politiques en faveur du "peuple", la lutte contre le capitalisme apatride, une défense sourcilleuse des intérêts nationaux, une affirmation de l'identité nationale, le retour aux temps bénis du maoïsme. On connaît la chanson.... Preuve que le virage à gauche est une illusion, cette "gauche" n'a pas été plus épargnée par la répression que la droite. Certains sites ont été fermés, des intellectuels rappelés à l'ordre, les excès des partisans de Bo Xilai largement dénoncés. Mais, comme la droite modérée, la gauche modérée n'est pas touchée -Wang Hui, un de ses chefs de file, a été même nommé à la Conférence consultative politique du peuple chinois, la seconde assemblée du pays. Les seuls visés sont les radicaux qui militent en faveur d'un retour au passé.

En réalité, ce à quoi nous assistons n'est pas un tournant majeur mais un rappel à l'ordre ; à l'ordre qui règne depuis la fin des années 1990 : un progressif assouplissement des possibilités de contestation sociale sans institutionnalisation de cette contestation, sans débordement sur le politique, c'est-à-dire sur la question du régime. De ce point de vue, si le virage à gauche est évident, le virage à droite l'est tout autant. Un coup à gauche, un coup à droite, la balle au centre, un centre politiquement neutre. Autrement dit, continuons de critiquer les inégalités sociales, la pollution, la corruption, etc. Continuons même de lancer des mouvements de protestation ponctuels et locaux pour réclamer de meilleurs salaires, la fermeture d'usines polluantes, voire le mauvais comportement des cadres locaux. Mais pas question de constituer des groupes de pression plus ou moins indépendants, notamment autour de sites internet ou de personnages charismatiques indépendants, ni de déborder sur la sphère politique. Le débat sur les réformes politiques doit rester le monopole du Parti.

Dans ce cadre, l'impression de Révolution culturelle imminente que ressentent certains tient à une double déception, elle-même le fruit d'un double malentendu. Déception de ceux qui ont cru que Xi Jinping était un "libéral en politique", comme si les réformes libérales tenaient à un état d'esprit, à une conviction, à une conversion de nature religieuse aux bienfaits de la démocratie et non à des circonstances politiques et historiques spécifiques. On peut toujours s'amuser à classer les hommes politiques en libéraux et conservateurs mais lorsque l'on fait des sciences sociales tout cela n'a pas grand sens. L'autre déception touche les intellectuels qui ont cru que l'investissement du terrain social allait avoir des effets rapides le politique. Les hauts dirigeants semblent avoir mis un terme -temporairement ?- à ces espoirs. Mais pourquoi s'en étonner ? Depuis quelques années, il existe un grand écart dans le discours chinois sur les réformes politiques, quel que soit ou presque, l'interlocuteur. D'un côté, on - les classes moyennes, les élites mais aussi les intellectuels "de droite", c'est-à-dire tous ceux qui s'expriment publiquement- veut plus de liberté d'expression, d'association, plus de droits et de protection ; de l'autre, les mêmes craignent que le suffrage universel ne débouche sur le chaos et l'apparition de dirigeants bien pires que ceux d'aujourd'hui. Dans cette éventualité, la Chine ne risque-t-elle pas de tomber dans l'instabilité, voire le chaos ? Ce découplage entre "pouvoir du peuple" et "gouvernement par le peuple" rend délicat l'institutionnalisation du premier : ne va-t-il pas enclencher un mouvement irrésistible vers le second ?

Il n'y a donc rien de nouveau à l'Est. Le denier plénum vient de rappeler qu'un changement de régime n'est pas à l'ordre du jour, ni dans le sens d'une "gauchisation", ni dans celle d'une "droitisation" et cela quel que soit le domaine observé. La société qui est née à la fin des années 1990, à l'occasion des grandes réformes, reste pétrifiée par l'angoisse du chaos. Tant que les promesses de la croissance restent solides, tout le monde craint avec horreur que le mécontentement conduise à un dérapage politique. Dans ce cadre, le Parti garde toute latitude pour dépolitiser les questions sociales. Elles restent des problèmes techniques à résoudre rationnellement. Il faudra attendre un net retournement de conjoncture ou une incapacité chronique des gouvernants à satisfaire les besoins exponentiels de certaines catégories sociales, en particulier la jeunesse urbaine, pour que l'on sorte de ce cercle que l'on peut qualifier de "vertueux" ou de "vicieux", c'est selon....

 

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