Pourquoi j'ouvre un blog sur la Chine

Jusqu'à très récemment, et malgré de filiales et intenses pressions de mon entourage, je suis resté sourd à l'appel des nouvelles technologies de communication. Je trouvais notamment que s'organiser un petit blog à soi, tout seul dans son coin, avait un petit côté narcissique qui, au bout du compte, nous renvoyait à notre solitude, dans cet univers où tout le monde peut parler mais finalement où personne n'écoute. Cause toujours tu m'intéresses.

Et puis, dernièrement, un constat et deux événements m'ont poussé à franchir le pas.

Le constat est celui que je tire dans un texte publié dans un livre récent (avec Emilie Frenkiel, La Chine en mouvement, PUF). Ce texte, « Pourquoi nous ne comprenons pas la Chine », témoigne de la difficulté que rencontre un chercheur travaillant sur la Chine à naviguer entre les deux grands courants idéologiques qui dominent les médias et de manière plus large le débat. D'un côté le culturalisme sinophilique qui voit dans la Chine du socialisme de marché une nouvelle preuve du génie de cette civilisation plusieurs fois millénaire. De l'autre, les « néo-conservateurs » à la française pour qui l'Empire du milieu est devenu un enfer faute d'une démocratisation qui est l'alpha et l'oméga du bonheur sur terre. Pour les uns, il faut respecter la « voie chinoise », irréductible à toutes les autres, mais dont les acquis en matière de pratiques économiques et sociales, d'idées philosophiques voire d'initiatives politiques pourraient nous servir d'exemples. De l'autre, les tenants de la politique de la baguette magique, pour qui l'absence d'élections explique les innombrables et terribles malheurs que subit la société chinoise. Il existe une certaine division du territoire entre ces deux points de vue. Le premier domine les milieux d'affaires et politiques ; pragmatisme oblige. Le second est omniprésent dans la presse. Le chercheur lui, pauvre pêcheur, est sommé de choisir ; ses quelques compétences dans le maniement des sciences sociales ne pesant pas lourd face à la force de frappe simplificatrice des deux grands courants dominants.

Le premier événement est mon échec à publier un article sur le récent plénum du Parti dans un grand quotidien ; article que vous trouverez sur ce blog, remanié et augmenté. Suite à cet échec, il y a bien sûr de la vexation, mais aussi un agacement devant les pratiques de la profession. On envoie un texte, personne ne vous répond, ni négativement, ni positivement. C'est l'habitude. Après relance, on me demande de raccourcir l'article. Ce que je fais. Nouveau silence. Pour finir on me dit qu'on ne le publiera pas. Puis, après demande d'explication plus détaillée que si, finalement, il paraîtra. Depuis, plus d'un mois, plus aucune nouvelle ; silence que j'interprète comme un refus final. On touche ici à cette arrogance que permet la situation hégémonique dont jouissent les grands quotidiens dans le débat intellectuel. Tout le monde doit se plier au grand Léviathan de la réflexion - ses jugements doivent être opaques et sans recours- afin d'avoir la chance, un jour d'y paraître. Notons en passant, qu'entre temps, ont surgi des articles dans ces mêmes quotidiens, tous plus délirants que les autres, et présentant une Chine à feu et à sang du fait des agissement d'une poignée de bureaucrates corrompus. J'exagère à peine.

Le deuxième événement est un débat parisien auquel j'ai participé à propos du dernier film de Jia Zhangke et à l'invitation d'un bon connaisseur de la Chine. C'est un film sur la violence dans la société chinoise -11 meurtres, j'espère ne pas en avoir oublier- et un suicide. C'est un beau film réalisé par un oscarisable chinois, jeune, intelligent et talentueux. C'est un film qui rencontre des difficultés avec la censure sans pour autant être marginalisée ; le gouvernement chinois ayant compris depuis longtemps ce qu'il pouvait tirer de la réputation et du talent d'un tel cinéaste. Ce film, dont j'aurai peut-être l'occasion de reparler, donne l'occasion aux arguments néo-conservateurs de se déployer avec une nouvelle jeunesse. Il montrerait une Chine d'une violence extrême, où cumuleraient les méfaits du capitalisme et l'absence de démocratie -sans que l'hypothèse d'un lien quelconque entre les deux ne soit envisagée. Ce serait horrible d'être chinois ! Dans la discussion qui a suivi la projection toute tentative d'analyser réellement le film -dans ses ambiguïtés, ses nuances, son ironie- fût balayée. Toute tentative de comparaison -la base de la réflexion intellectuelle après tout- avec d'autres sociétés, sans doute plus violentes, comme la sud-africaine, fût renvoyée à de la manœuvre rhétorique. La Chine, non démocratique, sans « société civile », sans « individu autonome » ne pouvait qu'être un enfer. A l'inverse, aucune société démocratique ne peut être un enfer.

Voici donc la généalogie rapide de ce blog. Avoir un lieu où puisse se poursuivre la réflexion que je mène sur la société chinoise à partir des sciences sociales, sans passer par les fourches caudines de la censure démocratique et sans risque de perdre son temps dans des joutes oratoires pénibles. On verra bien ce que cela donnera. Que les choses soient claires, quand je parle de réflexion, je ne prétends à aucune objectivité scientifique. Il s'agit d'une réflexion à partir des acquis des sciences sociales en matière de méthodes : comparer les situations, aller voir derrière les apparences, nuancer les analyses, tirer partie des enseignements de l'histoire, critiquer les lieux communs, dénicher des exemples qui viennent remettre en cause les évidences, en un mot considérer la Chine comme une société comme les autres.

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