SOS Education: pédagogie nouvelle et... maison de redressement

Le texte que j'ai récemment publié sur le racisme culturel m'a poussé à m'intéresser d'un peu plus prêt à Sos Education (1), une association qui semble avoir une grande influence sur les milieux réactionnaires (2.) Quel ne fût pas mon étonnement de constater que le site de cette association mêlait des réflexions sur les méthodes « d'éducation nouvelle » à des positions ultra-autoritaires.

Sur le site de SOS Education, le contraste est saississant. D'un côté, des vidéos proposent des techniques d'enseignement mettant au premier plan l'élève, ses goûts, son corps. On y encourage l'apprentissage active des notions scolaires, le dialogue, l'individualisation de l'enseignement. On y affirme l'existence de multiples formes d'intelligence, ce qui oblige chaque professeur à s'appuyer sur l'intelligence spécifique de chaque enfant pour stimuler sa confiance et son estime de soi. De sympathiques professeurs viennent exprimer leur joie de nouer un lien pédagogique nouveau avec leurs élèves. Des parents participent à des sessions de formation pour aider leurs enfants à mieux apprendre. Bref, après des dizaines d'années où la « pédagogie » a été décriée par les milieux réactionnaires au profit de méthodes d'enseignement dites traditionnelles, basées sur la discipline, la passivité, le respect total de la parole du professeur, on soutient aujourd'hui des méthodes que ne renieraient aucun des disciplines de Montessori, Freinet, Coussinet et autres. Certes, tout cela intervient plus d'un siècle après le début des réflexions sur l'éducation nouvelle et après des décennies de critique acerbe des pédagogies gauchistes, ou de l'esprit de Mai 68. Mais il n'est jamais trop tard pour bien faire. On ne peut que se réjouir que les réactionnaires placent dorénavant l'enfant au centre du projet éducatif et favorise de nouvelles relations entre les profs et les élèves.

Mais d'un autre côté, et sur le même site, est proposée la signature d'une pétition pour un « Pacte pour l'école » dont les 5 priorités visent, au contraire, à renforcer des formes d'éducation les plus autoritaires.

La première priorité est assez anodine

« L’École doit retrouver sa première mission qui est d’instruire les enfants. Les horaires du primaire, renforcés, doivent être essentiellement consacrés aux savoirs fondamentaux : lire, écrire, compter, connaître notre histoire. Tous les enfants doivent savoir lire en fin de primaire. Un test national de déchiffrage, dont les résultats par établissement seront transparents, doit être mis en place en fin de CP et de CE1. Un test à l'entrée en 6e validera la maîtrise des fondamentaux et permettra aux élèves en difficulté de bénéficier de dispositifs de remédiation personnalisés. »

On s'étonne tout de même de quelques éléments. Le test national paraît prendre place un peu tôt. Les enfants « n'ayant pas tous les mêmes formes d'intelligence », on peut penser que tous n'apprendront pas au même rythme. S'agira-t-elle seulement de déchiffrer (ânonner) ou de comprendre ce qu'on lit ? D'autre part pourquoi « notre » histoire plutôt que « notre » géographie ou « notre » environnement. Enfin, nous aimerions en savoir plus sur les « dispositifs de remédiation personnalisés » et le destin des enfants qui ne maîtriseront pas les fondamentaux.

La priorité numéro 2 est plus ambigüe

« Un pré-recrutement des professeurs sera mis en place dès le niveau bac+2 pour les meilleurs étudiants. Les jeunes professeurs seront formés à la philosophie et l'histoire des religions. Leur affectation se fera sur la base d'un recrutement par le chef d'établissement. Leur rémunération ne sera plus définie en fonction de la seule ancienneté, mais de la difficulté de leur poste, de leur investissement personnel et de la progression de leurs élèves. Les Zones d'Éducation Prioritaires (ZEP) offriront aux professeurs expérimentés des rémunérations particulièrement attractives. Les professeurs seront notamment évalués sur leur exemplarité ».

Une formation à la philosophie ? On peut comprendre mais pourquoi aux religions ? S'agit-il de rappeler les origines chrétiennes de « notre » histoire ? On ne sait pas. Par contre, la privatisation de l'éducation et le renforcement du pouvoir du chef d'établissement sont assumés. Celui-ci sera même tout-puissant. Décidant des recrutements et sans doute aussi de l'évaluation des enseignants et de leur niveau de rémunération, ce sont aussi les chefs d'établissement qui seront juges de leur « exemplarité ». Devront-ils éviter les gros mots, porter un costume, être nationaliste, hétérosexuel, marié, catholique, baptisé ? Devront-ils utiliser une pédagogie unique ? Rien n'est dit sur cette notion d'exemplarité, elle peut donc être source de tous les fantasmes. On s'imagine facilement les conséquences d'un tel pouvoir mis dans les mains d'un seul homme : le piston, le conformisme, la corruption, le harcèlement moral et sexuel. On en a froid dans le dos.

La priorité numéro 3 est aussi vague et parfois inquiétante

« Les diplômes nationaux seront revalorisés, et un programme de soutien scolaire individualisé, encadré par les professeurs eux-mêmes, sera mis en place dans chaque établissement. Afin de soutenir la laïcité, le port d'une blouse ou d'un uniforme propre à chaque établissement sera encouragé : il limitera les actes de violence comme le racket et contribuera au développement d’un sentiment d’appartenance à la nation. Les bourses au mérite seront rétablies, de même que les internats d’excellence, et l'offre de filières d'excellence sera élargie. Les élèves méritants seront invités à effectuer un service civique dans leur ancien établissement ».

Qu'est-ce que « revaloriser les diplômes nationaux ? ». En quoi le port d'une blouse diminuera-t-il le racket ? En quoi cette blouse contribuera-t-il au développement d'une sentiment d'appartenance à la nation (il y a aura un écusson avec le drapeau tricolore sur la blouse ?), les élèves non-nationaux auront-ils une autre blouse que les Français ? Que sont ces « internats d'excellence » par rapport aux lycées d'élite qui existent aujourd'hui. Qu'est-ce qu'un élève méritant ? Un fils de milieu populaire qui réussit ? Mais dans ce cas il sera déjà dans un « internat d'excellence ».

Avec la priorité 4, on entre dans le dur

« L’autorité des professeurs doit être restaurée. Soutenus par les chefs d’établissement, ils doivent bénéficier d'une vraie formation à la discipline, et de moyens réglementaires adaptés, dans le domaine des sanctions comme dans celui des récompenses. La multiplication des EPIDE et des internats spécialisés, pour les élèves les plus difficiles, doit permettre de mettre fin à la réintégration automatique de l'élève après une exclusion disciplinaire ».

Qu'est-ce qu'une « vraie formation à la discipline » ? Une formation au judo, à l'aïkido ? La dernière phrase fait froid dans le dos. S'agit-il de restaurer les « maisons de redressement » pour les élèves difficiles. Qu'est-ce qu'un élève difficile ? Celui qui n'a pas pu être « remédié » ? Doit-on réouvrir les maisons de redressement ?

Enfin, la cinquième priorité prône le retour à l'ancien clivage travail manuel/travail intellectuel

« L’École doit guider chaque élève vers son avenir. Les formations professionnelles doivent devenir des filières d’excellence, inspirées par le modèle du compagnonnage, et en offrant la possibilité aux élèves dès l'âge de 14 ans de découvrir un certain nombre de métiers. Des formations courtes, de quelques semaines, doivent permettre aux élèves décrocheurs de ne pas quitter le système éducatif sans une qualification minimale. Les passerelles entre filières professionnelles et générales doivent être multipliées, dans le cadre d'une individualisation des parcours dès la classe de 5e au sein de groupes plus homogènes par discipline, tenant compte du niveau des élèves et permettant au professeur d'adapter sa pédagogie pour plus d’efficacité ».

L'Ecole derait donc déterminer de manière systématique l'avenir des élèves. Dès 14 ans les élèves « pas excellents » seront orientés vers des filières professionnelles. On sélectionnera aussi les élèves très tôt, dès la cinquième, en fonction de leur niveau. Plus d'émulation, de mixité, de pédagogie différenciée. On mettra les bons avec les bons, les mauvais avec les mauvais. En quoi cette sélection précoce peut-elle donner naissance à des formations professionnelles d'excellence ? Pour ce faire, il faudrait au contraire garder les élèves dans des filières générales le plus tard possible pour que leur choix ne soit pas un choix « par défaut », « guidé » par le chef d'établissement et quelques-uns de ses amis, à partir de préjugés sociaux. C'est le retour au double collège, à l'époque de la sélection par le latin voire à la bonne vieille époque du certificat d'étude, le seul diplôme auquel pouvait prétendre les enfants des milieux populaires. Cela me rappelle qu'à un an ou deux ans près j'aurais pu être un de ces enfants. Les profs de mon collège de banlieue (un CEG) m'avaient orienté vers un BEP d'électro-mécanique. Je n'ai dû le salut que par la volonté ministérielle d'envoyer plus d'élèves dans les lycées. Dans ce retour au passé, combien d'enfants n'auront plus la possibilité de mûrir, de changer d'avis et d'envie et verront leur destin déterminé dès l'âge de douze ou treize ans ?

Il reste une énigme

Comment un même milieu social peut-il à la fois promouvoir les méthodes d'éducation nouvelle et la restauration de la terrible sélection sociale qu'opérait autrefois l'éducation nationale -ce qui ne signifie pas que l'éducation nationale ne pratique plus la sélection sociale mais ceci est une autre histoire. J'ai une hypothèse. Cette contradiction apparente n'est-elle pas le produit d'une forme de peur du déclassement dans la petite et moyenne bourgeoisie réactionnaire ? Jusqu'à il y a peu, celles-ci pouvaient vivre sur ses privilèges. Privilège éducatif qui permettait à ses enfants de trouver sans trop de problème un accès à l'université voire à des filières de haut niveau (médecine, etc.). Privilège culturel de bonnes familles qui parlaient et écrivaient un bon français et avaient accès à une forme ou une autre de « haute culture ». Aujourd'hui, la compétition sur le marché du travail est exacerbée. Les rejetons des classes populaires peuvent, même si c'est avec difficulté, concurrencer les enfants de classes moyenne et supérieure. Tout le monde est dans le même système même s'il existe des voies de contournement. Ces voies de contournement (les bons lycées, privées ou publiques, les grandes écoles, etc.) sont réservées à des couches sociales qui savent s'adapter au monde moderne. Il ne s'agit plus seulement d'être sage, d'apprendre ses leçons, de respecter les règles et les coutumes, de « faire comme avant », mais au contraire de faire preuve de (relative) originalité, de souplesse, d'adaptation, de ruse, d'y croire sans trop y croire, autrement dit de savoir lire les codes changeants de la classification sociale. Ce goût (nouveau) pour l'éducation nouvelle n'est-il pas le fruit de la prise de conscience de la complexité des règles de réussite sociale dont parle Norbert Elias, la nécessité d'être à la fois conforme et original, objet de la discipline et sujet de la domination, capable de parler de tout en donnant l'impression de tout savoir, capable d'être autonome et en même temps de travailler en groupe. Pour réussir dans le monde moderne, ces bourgeois et petits-bourgeois réactionnaires doivent eux aussi se « moderniser » dans leur approche de l'éducation.

Mais alors pourquoi lier cette découverte de la « subjectivité moderne » avec le retour à la « tradition ». Sans doute parce que moins il y aura de concurrent, plus les chances de réussite seront grandes. On peut aussi se demander si la volonté de sélectionner très tôt le bon grain de l'ivraie ne vient pas d'une certaine panique devant le déclassement culturel. Les enfants de petite et moyenne bourgeoisie réactionnaire ne regardent sans doute pas moins « Touche pas à mon poste » et n'écoutent pas une musique moins « vulgaire » que les enfants de milieux plus populaires. Le privilège culturel s'estompe et une certaine panique submerge les parents de ce milieu social. D'où leur envie de protéger leurs enfants de la racaille et de leur donner (et à eux seuls) une éducation d' « avant-garde ».

 

1 Soseducation.org.

2 Par milieux réactionnaires j'entends des groupes qui prônent le retour à une supposée « tradition française » en matière d'éducation.

 

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