La France démocratique résiste-t-elle mieux que la Chine non démocratique ?

La lutte contre le terrorisme est une donnée politique qui concerne aujourd'hui tous les pays, qu'ils soient démocratiques ou non. L'occasion est donc bonne de réfléchir à ce qui distingue vraiment un Etat et une société démocratiques d'un Etat et une société non démocratiques.

 

La lutte contre le terrorisme est une donnée politique qui concerne aujourd'hui tous les pays, qu'ils soient démocratiques ou non. Dans les deux cas, les Etats et les sociétés réagissent avec force et détermination. La Chine, souvent jugée comme le grand pays le moins démocratique du monde, s'implique elle aussi de plus en plus dans “l'anti-terrorisme”, sur son territoire comme à l'extérieur. L'occasion est donc bonne de réfléchir à ce qui distingue vraiment un Etat et une société démocratiques d'un Etat et une société non démocratiques. Réagissent-ils différemment lorsqu'ils considèrent qu'un phénomène les met en péril ?

 

Partons d'un événement : l'expulsion de Chine d'une journaliste française, accusée d'avoir affirmée que Pékin utilisait le climat actuel pour régler son compte aux Ouïgours et surtout d'avoir suggéré qu'il n'y avait pas de problème terroriste en Chine. Si l'on suit la journaliste, on voit implicitement que la différence entre la Chine et la France est double. D'une part, l’État français n'utilise pas le discours anti-terroriste à son profit, d'autre part le problème terroriste existe en France mais pas en Chine. Il y aurait certes des violences perpétrées par les Ouïgours mais en réaction à une politique coloniale.1

 

Pourtant, une lecture critique des développements récents montre au contraire une autre réalité. En Chine, il est vrai que depuis le début des années 2000 le gouvernement a changé de discours par rapport au nationalisme ouïgour : il s'agit moins pour lui d'une question interne (un danger sécessionniste) que d'une question internationale (l'islamisme) à retombées locales. Cela permet de justifier des pratiques de ségrégation vis-à-vis de populations soupçonnées, dans leur ensemble, de favoriser le séparatisme. Peut-on dire pour autant que le danger terroriste n'existe pas ? Bien sûr que non. Son importance est difficile à évaluer. On sait qu'il y a eu de véritables attaques terroristes en bonne et due forme. On sait aussi que d'autres violences ont pris des formes différentes : vendettas, vengeance, réactions violentes.2 Comme deux sources d'information partiales dominent le champ -les ONG et le gouvernement chinois- il est bien difficile de se faire une idée de la réalité. Il me semble que les autorités chinoises gagneraient d'ailleurs médiatiquement à permettre une meilleure couverture de ces “incidents” par les journalistes.3 Au contraire, expulser une journaliste a eu un effet inverse en terme d'image : le discours anti-chinois n'en a pris que plus d'ampleur.4 Quoi qu'il en soit, qu'il y ait des actions concertées, des vendettas, des vengeances ou des bouffées de violence, tout cela renvoie bien à la notion de terreur, qu'elle soit ou non islamique. L’État et la société française ont-ils donc réagi différemment face à la même menace ?

 

Il n'en est rien. Dès le lendemain des attentats à Paris, la classe politique et l'administration, l'autre tête de la démocratie bicéphale, se sont emparés de l'événement à leur profit. Pour des raisons électorales bien sûr aussi mais aussi par réflexe politique. Comme dans le cas chinois, nous n'avons assisté à aucune (auto)-analyse des causes du phénomène. Plutôt que de de penser les raisons du “nihilisme” de ces “born again”5 et de leurs sympathisants, c'est-à-dire la ségrégation socio-ethnique, les mécanisme de relégation des classes populaires, les inégalités, le pouvoir des “oligarchies libérales”6, des castes et des groupes de pression dominants, les logiques marchandes, bref au lieu d'analyser le phénomène, on a préféré renvoyer l'ensemble à un accident tératologique. Des monstres nous attaquent. On a même entendu un premier ministre, démocratiquement choisi, mettre en cause les “sociologues”, accusés “d'excuser” les terroristes en cherchant à comprendre leurs actes7. Or, nous y reviendrons, s'il y a une chose qui oppose la société chinoise et la société française, c'est l'existence dans la seconde d'une “critique sociale” qui essaie de révéler les mécanismes de domination que cache, toujours, le discours dominant.

 

Pour le reste, les institutions démocratiques n'ont guère résisté aux exigences sécuritaires. L'état d'urgence conduit à un renforcement considérable des pouvoirs de la police avec son lot de bavures, le gouvernement propose des lois très clairement liberticides et voudrait réduire les libertés publiques en introduisant dans la constitution des dispositions ad hoc. PourPatrick Weil “la déchéance de nationalité des binationaux bafoue un principe fondamental de la République ”8, tandis que Vanessa Codaccioni considère que “la légalisation de l'exception par l'état d'urgence est inquiétante”9. Remarquons enfin, que même dans le cas où nous accepterions l'argument suivant lequel la Chine qualifie de “terroriste” une révolte “compréhensible”, il faudrait bien admettre qu'elle ne ferait qu'imiter la quatrième république taxant de terrorisme les révoltés algériens lors des dits “événements d'Algérie”. La quatrième république avait une constitution démocratique.

 

La société française résiste-t-elle mieux au danger ? Il semble bien que non puisque les sondages montrent que les initiatives du gouvernement sont populaires. Comme d'habitude en temps de crise, le caractère profond du lien des citoyens avec l'Etat moderne se révèle au grand jour et laisse apparaître le Léviathan qui garantit la sécurité au peuple en échange de sa liberté. L’État moderne est bien cette “chose” que le peuple a créée mais qui s'est émancipée de son maître. Celui-ci ne peut que constater son aliénation face à sa créature.10 Aujourd'hui c'est ceux qui détiennent la légitimité démocratique qui laisse le champ libre à l'administration sécuritaire dans une régime d'exception, avec l'assentiment du peuple.

 

Une société démocratique ne résiste donc pas mieux qu'une société non démocratique au danger sécuritaire. L'oligarchie libérale dans un cas, la direction du parti unique dans l'autre, la grande majorité des citoyens d'une république démocratique comme celle d'une république populaire défendent une logique hobessienne. Toutes les libertés à l’État qui nous protège. Non seulement l'aliénation des citoyens par rapport à la puissance publique n'est pas questionnée, mais les événements récents n'ont donné naissance à aucune réflexion d'ampleur sur les fondements même de cette société -démocratique- que l'on est décidé à défendre. Nous avons des ennemis, des monstres, que nous devons détruire. Tout cela est bien proche de ce qui se passe en Chine même si les monstres ne sont pas les mêmes.

 

On peut certes considérer que si la plupart des français soutiennent le gouvernement, c'est en leur âme et conscience alors que les Chinois sont, eux, sous la coupe de la “propagande”. Mais c'est là une conception de la liberté d'expression bien enfantine. C'est penser que les Chinois n'ont pas la possibilité de s'informer -merci aux VPN- et surtout de réfléchir ; et c'est penser à l'inverse que les medias, la propagande politique, les réseaux sociaux n'ont aucune influence sur une opinion française qui serait le pur produit de la raison individuelle et d'une merveilleuse conscience démocratique. Quand on voit comment les français votent ou réagissent sur les réseaux sociaux, quand on assiste à la montée du populisme, on ne peut qu'être confondu devant une telle naïveté. Certes, les Chinois ne lisent pas la presse française parce qu'ils ne lisent pas le français -on pourrait penser à leur traduire peut-être- mais parmi ceux qui la lisent -des chinois éduqués et libéraux, certains très critiques vis-à-vis du gouvernement chinois- la quasi totalité ont été tout autant choqués que le gouvernement par les propos tenus par la journaliste en question. Ils ont sans doute tort mais il faut bien reconnaître avec eux que la teneur de la presse française, et aujourd'hui plus qu'hier, est résolument anti-chinoise. Elle est anti-gouvernement chinois en ce que tous les maux de la Chine sont censés être dus à la mainmise du PCC sur le pays. Or, beaucoup de ces problèmes n'ont rien à voir avec ce pouvoir. Même démocratique, une Chine en croissance serait polluante, injuste envers les pauvres -on imagine mal un capitalisme démocratique chinois plus “juste” qu'ailleurs : la comparaison avec l'Inde est édifiante- et porteuse de toutes les pathologies de la vie moderne. La Chine est peut-être plus corrompue que les pays démocratiques -mais lesquels ? - la vie est peut-être plus dure pour un Chinois que pour un Indien, un Africain du Sud, un Français mais il faudrait prouver ces affirmations et donc analyser la société chinoise au-delà des clichés du “capitalisme rouge”. Il faut dévoiler les mécanismes de la domination en Chine mais il faut aussi, dans le même temps, montrer leur parenté avec ceux qui fonctionnent, parfois à l'identique, dans nos sociétés. En ne le faisant pas, en ne mettant pas le doigt où çà fait mal, en idéalisant les régimes démocratiques, on est non seulement injuste mais on s'empêche de comprendre ce qui se passe ici, et ce qui se passe là-bas.

 

La presse est aussi anti-chinoise en ce qu'elle ne reconnaît pas une vérité à la parole des habitants du Céleste Empire. Cette vérité dérange certes. La plupart des Chinois sont en accord avec les propos nationalistes de leur gouvernement. Pour eux, il ne fait pas de doute que Taiwan doit revenir à la mère patrie, que les Tibétains et les Ouïgours sont traités correctement et surtout que toute remise en cause de la souveraineté ou de la dignité de la nation chinoise est intolérable. Beaucoup considèrent aussi que la Chine n'est pas mûre pour les élections. Doit-on disqualifier ce discours parce qu'il est censé être un simple décalque du discours officiel et qu'il choque les “consciences” ? N'est-ce pas plutôt ce discours officiel, populiste, qui est le produit d'un discours populaire qui est fortement nationaliste et conservateur ? Autre hypothèse : le discours populaire et le discours étatique ne sont-ils pas plus simplement en convergence ?

 

Ici aussi, ce qui est nécessaire est d'analyser les discours, de les expliquer et donc de les considérer comme des paroles de vérité. De la même façon que comprendre la trajectoire d'un djihadiste n'est ni excuser ni justifier ses actes, expliquer pourquoi les Chinois pensent de telle ou telle façon ne signifie en aucun cas prendre parti. S'il est inquiétant que des responsables politiques français portent de graves accusations contre des citoyens qui voudraient identifier les politiques, les actes et les incompétences qui ont amené certains jeunes à certaines dérives, il est tout aussi inquiétant que la presse se contente le plus souvent de “dénoncer la Chine”.

 

Mais revenons à notre propos de départ. Qu'est-ce qui différencie un Etat et une société démocratiques face au “danger terroriste” ? Ce ne sont ni les institutions démocratiques, ni la qualité de nos élites, ni la texture de la société, c'est l'existence d'individus et de groupes, souvent marginaux, qui ne retrouvent pas dans la réalité les principes qui sont censés régler les sociétés démocratiques. Ils révèlent que la société française n'est guère fraternelle avec les défavorisés, que l'égalité est un vœu pieux quand les privilégiés se reproduisent et protègent leurs rentes, que la liberté est un leurre quand la relégation devient un destin. Ce milieu existe aussi en Chine mais il est étroit et ne peut s'exprimer que dans un cadre très limité. Il est plus large en France mais il n'en est pas moins marginalisé par un Etat et une société qui n'ont pas très envie de l'entendre.

 

1 “ ...Aussi sanglante qu’elle ait été, l’attaque de Baicheng ne ressemble en rien aux attentats du 13 novembre. Il s’agissait en réalité d’une explosion de rage localisée, telle qu’il s’en produit de plus en plus fréquemment dans cette province excentrée dont les habitants, les Ouïgours turcophones et musulmans, subissent une répression impitoyable. Poussé à bout, un petit groupe de Ouïgours armés de hachoirs s’en était pris à une mine de charbon et à ses ouvriers chinois han, probablement pour venger un abus, une injustice, une expropriation”, Ursula Gauthier, Le Nouvel Observateur, 19 novembre 2015.

 

2 Sur tout cela voire les articles de Rémi Castets et notamment “Les recompositions de la scène politique ouïghoure dans les années 1990-2000”, Relations Internationales, n°145, janvier-mars 2011, pp. 87-104.

 

3 Plus que tout la Chine a besoin de bons conseillers en communication. Elle est, sur ce point, très en retard.

 

4 “On entend sur les ondes et on lit dans la presse des contre-vérités manifestes qui ne peuvent être contestées puisque ce serait “soutenir le régime”.

 

5 On peut se demander si les analyses d'Olivier Roy ne pourrait pas s'appliquer, aussi, aux ouïgours, voir Le Monde, 24 novembre 2015.

 

6 Suivant l'expression de Cornelius Castoriadis.

 

7 Manuel Valls, le 9 janvier 2016.

 

8 Patrick Weil, Le Monde, 8 janvier 2016.

 

9 Vanessa Codaccioni, Télérama, 10 janvier 2016.

 

10 Sur ce thème, voir l'article synthétique de Rémy Herrera, “Brève introduction à la théorie de l’État chez Marx et Engels”, ftp://www-bsg.univ-paris1.fr/pub/mse/cahiers2001/R01001.pdf.

 

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