Je quitte le "racisme culturel" chinois et je tombe sur sa version française

De retour de Chine, j'ai reçu cette lettre ouverte datée de mars dernier et rédigée par Claire Polin, présidente de SOS Education. Elle réagit à l'utilisation de l'expression « bruits de chiotte » par la ministre Najat-Belkacem. Surtout, elle révèle des formes de « racisme culturel » avec clarté et violence.

Or, le hasard a fait que j'ai largement débattu de ces questions de hiérarchie des normes culturelles lors de discussions récentes avec des collègues chinois. On m'a expliqué à satiété que la culture des classes populaires (en Chine les paysans et les ouvriers migrants) était un obstacle à la modernisation des mœurs que les élites et les classes moyennes appellent de leurs vœux. Les pauvres sont sales, impolis, rustres, sans culture... Et si la Chine veut poursuivre sa modernisation, elle devra sortir ces malheureux des ténèbres1. Mais telle n'a pas été ma surprise de retrouver les mêmes propos méprisants dans la bouche d'un professeur français.

Mes réponses apparaissent en italique/gras.

Madame la ministre,
Mes élèves à moi apprennent à dire "wesh", "nique", "encule", "salope" dès le primaire.
Mes élèves à moi grandissent très souvent dans des familles où les parents ne parlent pas français, et où le summum de la réussite consiste à passer manager chez KFC.

Excellent constat, effectivement un des grands scandales actuels est que dès le primaire voire la maternelle, une certaine catégorie de population est discriminée à cause de ses origines sociales  (qui se confond pour une part avec leur origine « ethnique »), et de son manque de capital (culturel, économique, social). D’emblée, l'horizon de ces classes populaires est bouché et ils ne pourront que difficilement arriver à s’en sortir (mais une partie non négligeable y arrive néanmoins). C’est, en gros, le constat des études sociologiques. L’individu peut arriver à saisir des opportunités mais il faut avoir de la chance : rencontrer un prof avec lequel on s’entend ou venir d’une famille un peu particulière (les ”classes populaires" sont diversifiées) ou être immoral et sans scrupule (çà aide) ou adhérer totalement aux règles sociales (”faire le pauvre fils d’immigré qui désire vraiment s’intégrer), être une fille plutôt qu’un garçon ou vivre à une époque spécifique (aujourd'hui c’est beaucoup plus dur qu’avant). Mais les déterminismes sociaux sont tellement forts que les cas de réussite restent minoritaires et surtout discrets. Le problème aussi est que ceux qui s’en sortent, loin de devenir des vecteurs de transformation sociale, adhérent généralement aux thèses discriminatoires et méprisantes pour bien montrer qu’eux n’ont plus rien avoir avec ces gens-là.

Mes élèves à moi n'écoutent pas Boris Vian et Desproges, ignorent l'existence de Bach et Mahler.

Là on quitte, sans raison et sans logique, le champ des constats pour entrer dans le jugement de valeur. Pour une prof c’est un peu une faute professionnelle. On passe de la pensée à l’affirmation confuse. Les noms cités n’ont rien à voir entre eux quant au champ culturel auquel ils renvoient. Boris Vian a longtemps été accusé de pervertir la jeunesse et précisément d’être un auteur ”facile” admiré par une jeunesse décervelée. Desproges est plutôt un auteur haut de gamme mais pas du tout apprécié par les tenants de la haute littérature. Quant à Bach et Mahler ils sont différents eux aussi (Mahler a été d’une certaine avant-garde, etc.). Surtout la logique aurait été d’accoler à Bach et Mahler non pas Vian et Desproges mais Racine et Zola par exemple.

Mes élèves à moi n'ont droit qu'à Booba, La Fouine, Orelsan et Gradur.

Je n’y connais rien mais d’après une petite enquête, il y a ici aussi plusieurs champs culturels mélangés. De plus, et c’est le plus important, certains de ces personnes sont aussi écoutés par les enfants de bourgeois et petits bourgeois. Nous ne sommes plus dans la France des années 1960 où les champs culturels étaient radicalement séparés. Certes dans les soirées du XVIème arrondissement et dans celles de Sarcelles ou de Boulogne Billancourt on n'écoute pas la même chose, mais les choix se recoupent pour une part. On peut parfaitement retrouver les mêmes chanteurs. En tout cas, chez les jeunes bourgeois ON N’ECOUTE PLUS Bach et Mahler. C’est peut-être la faute des classes populaires qui leur ont fait un lavage de cerveau mais c’est comme cela (je ne crois pas non plus qu’on y lise Vian et Desproges).

Bref tout cela mérite une finesse d’analyse (mérite de penser comme disait Arendt).

Mes élèves à moi doivent passer dix minutes sur chaque vers de Du Bellay pour espérer comprendre quelque chose.

Je me souviens qu’élève il y a quelques années je ne comprenais pas grand chose à Du Bellay non plus. C’est précisément le rôle d’un prof d’introduire les élèves à la lecture d’auteurs avec lesquels nous n’avons plus de rapport. Cela doit être fait dans une perspective historique et non pas en partant du principe que ce que dit Du Bellay est IMMEDIATEMENT compréhensible. La façon de penser, d’aimer, de vivre, de concevoir la politique de Du Bellay N’A RIEN A VOIR avec la nôtre, il faut donc transcrire.
Sans cela, on tombe dans le pur discours réactionnaire dont on doit pouvoir trouver des exemples dès XVIIIème (voire avant) : ”ah les élèves de maintenant qui ne comprennent pas les grands classiques”. C’est de l’élitisme réactionnaire au sens strict du terme.


Parce que leur référentiel principal, c'est Nabila et Touche pas à mon poste.


Ici aussi, il faut rappeler à la dame que l’audience de ces personnages touche toutes les catégories sociales et tous les âges !Ce type de culture est très répandu dans les bons collèges comme dans les mauvais.

A ce niveau du texte on aimerait sortir du discours sur les inégalités culturelles pour déboucher sur une analyse des raisons profondes de ces inégalités. Sans cela, on a un peu l’impression que c’est de leur faute s’ils sont vraiment cons et que la seule solution serait de les obliger à comprendre Du Bellay de la même façon que pouvaient (éventuellement) le comprendre les rejetons de la grande bourgeoisie du temps passé, bardés de capital culturel et social.

Mes élèves à moi poussent dans un environnement où les filles doivent dès la 6eme s'habiller et se comporter en bonhommes, ou se voiler, si elles veulent avoir la paix.

Là on glisse d’un niveau dans le propos. On sent poindre les approximations islamphobes. Je ne reviendrais pas en détail sur ce débat mais il est faux de dire que les filles de banlieue doivent se voiler ou agir comme un bonhomme (pas très féministe comme propos d’ailleurs : si les filles ne sont pas habillées sexys ce sont des bonhommes, un peu macho non ?). D’abord il y a beaucoup de non musulmans dans les classes populaires, ensuite les filles qui subissent des propos désagréables n’appartiennent pas à une catégorie particulière (c’est peut-être cela qui gêne d’ailleurs…). Enfin, on voit de partout dans la rue des filles des banlieues à la fois ”femme” et pas voilée (sans parler de celles qui sont voilées mais maquillées), etc. Encore une fois ce genre d'analyse mérite une certaine finesse.

Mes élèves à moi découvrent le porno bien avant d'avoir la chance de rencontrer Balzac.

Il faut expliquer à la dame que TOUTES LES CATEGORIES SOCIALES voient des pornos avant de lire Balzac. Qu’elle nous donne le nom d’une exception, on le mettra à Sèvres comme exemplaire unique. On peut le regretter mais ce n’est certainement pas la faute des classes populaires mais plutôt, sans doute, logiquement, de ceux qui gagnent de l’argent sur le porno (je rappelle qu'un des trois actionnaires du journal Le monde, journal intello etc.. a débuté dans le minitel rose). Mais là non plus aucune interrogation sur les raisons du phénomène.

Nos élèves, madame la ministre, comprennent que s'ils veulent s'en sortir, accéder aux postes que leurs talents et un travail acharné leur feraient mériter, ils doivent d'abord se défaire de leurs codes vestimentaires et langagiers, découvrir les pronoms relatifs, atteindre le pluriel et le passé simple, se reposer sur le subjonctif. Ils savent, croyez-moi, madame, que si je m'escrime à leur faire répéter dix fois une phrase avec la bonne syntaxe et le ton juste, c'est parce que je refuse que nos lâchetés et nos faiblesses fassent d'eux ce que la société imagine et entretient : des racailles, des jeunes privés d'avenir car privés d'exigences, de langue, de style, de beauté, de sens, enfin.

Faute de réflexion, d’analyse, de pensée, on tombe dans le ressentiment, la posture du martyre qui se sacrifie, du missionnaire qui convertit, du colon confronté à une horde de sauvages qu’il faut civiliser. D’un côté le néant, de l’autre l’être et la lumière. Le missionnaire doit forcer le sauvage à nier sa ”culture” (désolé d’utiliser ce mot dans ce contexte), à se renier lui-même pour entrer dans la lumière, alleluia ! Bref il s’agit de les ”décérébrer”, de leur faire accepter la réalité telle qu’elle est, c’est-à-dire finalement d’accepter les inégalités sociales et la discrimination. La conclusion est implicite. C’est LEUR faute s’ils sont dans cette situation. Il y a certes des inégalités de départ mais avec un peu d’effort on peut tous s'en sortir. Il ne s’agit jamais de REMETTRE EN CAUSE la réalité sociale mais dé réduire la question à un problème individuel. Il faut que les pauvres se remuent le cul (oh pardon) et tout ira bien.
Mais la dame sait-elle que même la culture délinquante est une culture ; une culture qui modèle les comportements et à laquelle les gens sont attachés et d’une certaine façon heureusement car la culture suppose des règles (même déviantes). Surtout, cette culture déviante à une origine : les inégalités sociales qui font, par exemple, qu’un fils de bourgeois nul en classe trouvera toujours une solution grâce à l’argent ou à l'ami de papa. De plus, personne ne lui dira tu n’as rien foutu alors "tu es décervelé, tu es hagard, tu es violent". Et pourtant la réussite sans le mérite c’est aussi une violence, et une grosse.

Nous luttons quotidiennement au milieu de nos gosses de REP et REP+ contre les "salope !", "sale chien !", "tu m'fous les seum !". Nous luttons pour leur donner une noble vision d'eux-mêmes quand tout pousse au contraire à faire d'eux des êtres hagards, décérébrés, violents.

Encore une fois où ce distingué professeur a-t-il vu que les ”gros mots” étaient l’apanage des classes populaires ? Je connais beaucoup d'élèves de lycées (et même de collèges) privés assez sélects qui emploient communément des "salopes", écoutent du rap très sexualisé, regardent des films pornos, et fument du chichon. Le verlan est aussi assez répandu dans ces milieux. Quand un beur dit ”salope” c’est sale, quand c’est un fils de bourgeois c’est propre ?

Nous tentons de leur transmettre le Verbe, dans un monde qui ne leur offre qu'Hanouna et Ribéry.

Wahouh, là on touche à l’épectase, pas moins que le Verbe, disons-le : Dieu. Et oui le prof-colon c’est Dieu. Au secours.
Cette attitude n’est pas nouvelle, on la trouvait dans la bouche :
-de ceux qui trouvaient que les Italiens, Espagnols, Polonais voire Belges étaient des sauvages ;
-de ceux qui trouvaient que les Nègres étaient des sauvages ;
-de ceux qui trouvaient que les Bretons étaient des sauvages ;
-de ceux qui trouvaient que les pauvres étaient des sauvages ;
-de ceux qui trouvaient que les paysans étaient des sauvages.
Maintenant, en plus, les sauvages sont d’une religion pas comme il faut.

Nous ne passons pas nos journées à jouer les thuriféraires de la pensée unique, rue de Grenelle, nous. Nous ne nous faisons pas de courbettes entre deux numéros de cirque à l'Assemblée Nationale. Nous avons les pieds dans la boue, une boue qui nous donne quelquefois la nausée, tant nous sommes seuls, et isolés, et décriés, tant notre tâche paraît ridicule et vaine.
Quand donc, à la radio, madame la ministre, vous lâchez votre "bruit de chiottes", en bonne
petite bourge qui ne voudrait pas avoir trop l'air d'être loin du petit peuple, qui ne voudrait surtout pas faire le jeu de cet abominable élitisme dont tout le monde sait que notre société crève, n'est-ce pas, quand donc vous vous soulagez verbalement, ce n'est pas tant votre fonction que vous abîmez : c'est notre travail auprès des élèves, nos mois d'épuisement et leur espoir, nos années de travail et leurs efforts, nos séances passées à essayer de leur dire que ce n'est pas parce que ce monde-ci est laid qu'il faut lui ressembler.

Ici le personnel politique est attaqué mais d’une façon factice. D’un côté les gouvernants qui ne glandent rien, de l’autre ceux qui font. Mais que font-ils ceux-là ? ils reproduisent la situation. En n’analysant pas les raisons des inégalités sociales, en pointant du doigt la responsabilité des classes populaires, en considérant que seule l’action individuelle -celle des profs et celle des sauvages- peut changer les choses, ils justifient le monde tel qu’il est. Si le monde est laid, il faut savoir pourquoi il est laid.

 Notons aussi en passant que ”Bruits de chiotte" n’est pas du tout une expression de jeunes, c’est une expression utilisée dans la plupart des milieux (y compris intellectuels je peux témoigner ). De plus je pense même que ”bruits de chiotte” est une expression qui ne fait pas partie du vocabulaire des classes populaires. En tout cas, dans les quartiers populaires que je côtoie, je ne l'ai jamais entendue. C'est sans doute un peu trop bourge.

Vous avez réussi, en quelques mois, à démontrer avec éclat votre conformisme, votre arrogance, votre paresse intellectuelle. Nous n'ignorions rien de tout cela.


Au vu de tout ce que j’ai essayé de dire je crois que les termes de conformisme, d'arrogance, de paresse intellectuelle sont parfaitement adaptés à notre professeur très fâchée.


Désormais, nous savons que vous êtes aussi vulgaire. On ne vous mettra pas de 0/20, puisque vous avez aussi décidé que l'évaluation, c'était mal, péché, Sheitan, vilainpasbeau.


Revoilà l’assimilation pauvre, non éduqué = musulman


Vous aurez simplement gagné le mépris absolu de milliers d'enseignants qui bien souvent, eux aussi, quand ils sont un peu à bout, aimeraient en lâcher une bonne grosse bien vulgaire, en classe, mais se retiennent, par souci d'exemplarité.

Je ne suis pas un fanatique de la ministre de l’éducation, et je dois avouer qu’il m’arrive de la mépriser mais pas parce qu’elle dit un gros mot. Il m'arrive de la mépriser en tant que représentante d’une politique qui ne s’attaque pas aux causes des inégalités sociales et culturelles. Car venons-en au fond. On sait parfaitement comment les faire disparaître ou en tout cas les faire reculer et cela depuis le moment où l’on a commencé à réfléchir à la question (les travaux de l’école Chicago au début du 20ème siècle). Si la question est d’empêcher que les enfants des classes populaires n’arrivent à l’école avec un handicap, il faut, au minimum, contrecarrer les logiques spatiales qui produisent ces inégalités. Il faut que les profs revendiquent la mixité sociale dans les écoles et donc la mixité résidentielle. Il faut casser la logique du marché immobilier et de la sacro-sainte propriété. Il faut aussi remettre en cause les fondements même de la hiérarchie sociale : pourquoi des enfants naissent dans une situation où l’échec leur est pratiquement impossible parce que leurs papas/mamans ont du capital : financier, culturel, social ?
Tout cela nécessite de revenir sur les privilèges sociaux et, manifestement, tous les profs ne sont pas prêts à cela. Privilège d’être au-dessus des sauvages et de se prendre pour des martyrs, privilège de pouvoir habit
er dans des quartiers corrects ou ”qui vont prendre de la valeur”.
Nécessité donc ”d’analyser”, de penser, au-delà de simples constats et de lieux communs et d'idées de ”bon sens”.
Certains profs ne sont pas prêts à cela, peut-être parce qu’ils
s'identifient à cette couche de la population (en gros la classe moyenne intello) qui a peur de s’attaquer vraiment aux gouvernants (si ce n’est sous une forme personnalisée et anecdotique) et dont la seule légitimité consiste à maintenir leur distinction par rapport au bas de l'échelle. Le prof ne pourra jamais ”sauver” que quelques personnes de la trajectoire à laquelle sont vouées les classes populaires. Ou alors il faut qu'il passe à la politique...

 

1 Je compte publier bientôt un article sur cette question.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.