A touch of sin : les intéressantes ambiguïtés de monsieur Jia

J'ai annoncé une  « critique » du film de Jia Zhangke, a touch of sin. La voici. Mon intention n'est pas de faire une critique cinématographique, je n'en ai pas les compétences. Elle n'est pas non plus de dire si j'ai aimé, ou pas, le film. Je voudrais seulement mettre en lumière quelques aspects de la relation du dernier opus de Jia Zhangke avec la société chinoise et commenter certaines des affirmations de ses thuriféraires.

J'ai annoncé une  « critique » du film de Jia Zhangke, a touch of sin. La voici. Mon intention n'est pas de faire une critique cinématographique, je n'en ai pas les compétences. Elle n'est pas non plus de dire si j'ai aimé, ou pas, le film. Je voudrais seulement mettre en lumière quelques aspects de la relation du dernier opus de Jia Zhangke avec la société chinoise et commenter certaines des affirmations de ses thuriféraires. D'après la plupart des critiques, il donnerait un  « tableau lucide » de la Chine contemporaine. Le tableau lucide en question serait celui d'un pays dominé par une clique de voyous membres du parti qui se sont enrichis grâce à leur position politique. A cause d'eux, les Chinois souffriraient atrocement mais, faute de pouvoir se débarrasser de cette clique, ils en sont à recourir aux pires expédients. Les liens entre les individus ayant été détruits par le capitalisme sauvage et la dictature, ils seraient sans protection, sans repères. Tout le monde subirait une énorme pression à la réussite sans pour autant avoir les moyens d'y répondre. Certains sortent de leurs gonds et sombrent dans la violence1.

Dans une interview filmée par la célèbre revue Renwu2, Jia Zhangke insiste sur le rôle qu'a joué la saga de Zhou Kehua (Zhou Kehua) dans sa décision de faire ce film. Il était à Chongqing pour s'occuper du film d'un jeune réalisateur -Jia est très impliqué dans le soutien aux jeunes auteurs- lorsque la police a lancé la chasse à l'homme qui va aboutir à la mort de Zhou Kehua en août 2012. C'est Zhou Kehua qui est le personnage principal de la deuxième partie du film. Le cinéaste a été choqué par l'événement, comme l'a été une grande partie de la société chinoise. Et il a décidé de faire un film sur la violence en Chine et en particulier sur la violence de ceux qui, faute de moyens financiers, d'éducation ou de relations, vivent  « en dessous » de la société et commettent des actes terribles. A cause d'un manque de respect (zunyan), ils peuvent basculer à tout moment dans la violence. Dans une interview en anglais3 il va plus loin, ce n'est pas le capitalisme le problème, dit-il, mais l'accaparement du pouvoir par la bureaucratie. L'objectif semble donc bien la dénonciation du régime politique. Il confirme aussi l'ambition du film. Il s'agit de « dépeindre toute la Chine dans une seule peinture ».

Surprises

La première surprise concerne le titre. En anglais, il renvoie à celui d'un film de cape et d'épée ou d'arts martiaux (wuxiapian), A Touch of Zen, réalisé par le Taïwanais King Hu. En Chinois, le film s'appelle Tianzhuding que l'on pourrait traduire par « destin céleste ». Il renvoie donc à une expérience à la fois individuelle et tragique au sens mythologique du terme. La vie de ces individus semble subir l'effet de forces extérieures qui les déterminent. Tout au long du film, le lien avec ces forces extérieures est rappelé : on visite un temple, on évoque les mauvais démons, on rencontre une pythie, on voit des bonnes sœurs, une peinture de la vierge, de multiples références au bouddhisme, etc. L'un et l'autre titre convergent en fait dans une même direction. Comme dans les films d'arts martiaux, quelque chose change brutalement l'orientation de la vie des personnages et les transforme en héros. Ils sont alors destinés à accomplir une sorte de mission.

Le film est divisé en quatre parties légèrement entremêlées par le fait que l'on retrouve furtivement un personnage d'une des histoires dans une des autres. Trois histoires de meurtres (12 morts) et une histoire de suicide. Toutes inspirées de faits divers. En réalité, la première partie est la seule dans laquelle on peut, clairement, repérer une attaque en règle des pratiques politiques. Une mine de charbon précédemment possédée par un village a été vendue à un des villageois dans des conditions apparemment douteuses. Le patron est devenu millionnaire mais les habitants du village -propriétaires collectifs de la mine au départ- ne semblent pas mécontents de la situation. Certes, ils ne sont pas millionnaires mais ils ont une position intermédiaire dans la firme et s'en contentent. Ce sont, semble-t-il, des sortes de contremaîtres. Les travaux difficiles sont réservés à des ouvriers migrants. Un individu revient au village et remet en cause cet équilibre en exigeant que les profits reviennent au collectif et non plus au capitaliste, un camarade d'école du personnage principal. Celui-ci essaie d'obtenir le soutien de ses compatriotes, d'une ancienne amoureuse, des autorités centrales et même des dirigeants de l'entreprise. Tout le monde lui conseille de renoncer. Les dirigeants lui proposent même de l'aider financièrement. Après un scandale lors de l'arrivée du patron, un type de la sécurité le passe à tabac et, pour finir, on lui donne une forte somme d'argent en compensation. Victime d'une ultime humiliation, il se transforme en justicier. C'est là que le bât blesse. La situation décrite est certes très répandue. On peut même dire que le capitalisme chinois s'est construit sur l'accaparement des moyens de production par les détenteurs de pouvoir. Les conflits ne sont pas rares mais, dans la quasi totalité des cas, la protestation est collective et aboutit à un arrangement. Dans le film, rien de tel. Il est seul dans son jusqu'au-boutisme et il tue six personnes. Plusieurs scènes semblent suggérer un dérangement mental. On ne peut que se questionner : que lui a-t-on fait de si terrible pour justifier ce massacre ? Deux autres éléments éclairent l'histoire d'un sens particulier. Le personnage principal écrit une lettre de dénonciation à la commission centrale de la discipline du Parti, mais il ne peut l'envoyer car la postière refuse de la prendre : il manque le code postal. S'agit-il d'un complot -l'administration locale étant sous la coupe non de l'Etat mais d'une  « mafia » ? Rien ne le laisse penser. Ne s'agit-il pas plutôt de l'incapacité du justicier à vivre socialement sa contestation ? Pour tout dire de sa paranoïa ? Enfin, les ennemis du justicier ne sont pas peints sous des dehors tellement négatifs. Ils sont assez représentatifs de cette frange de la nomenklatura locale, à la réussite évidente mais finalement assez modeste -seul le patron est vraiment riche. En dehors de l'agent de la sécurité qui est une brute, le seul personnage vraiment dégoûtant est un charretier qui bat son cheval. Les autres ne sont pas particulièrement affreux. La dernière scène qui montre la veuve du patron assister à un entretien d'embauche nous la présente d'ailleurs sous un jour plutôt sympathique et l'on en vient à compatir.

Dans la deuxième histoire, point de politique du tout. Le personnage central est ce Zhou Kehua, coupable d'une dizaine de meurtres et abattus par la police en 2012. C'est un homme coupé de sa famille qui vit dans un village. Celui-ci semble connaître les activités de Zhou, il abat des gens pour les voler, notamment lorsqu'ils ressortent d'une banque après avoir retiré beaucoup d'argent liquide. On assiste à une de ses opérations, il flingue en pleine rue un couple de gens ordinaires. Pourtant, ce personnage n'a aucune raison de se comporter de cette façon. Il a une femme aimante, des frères sympathiques, un fils, une maman dont on fête l'anniversaire. Son village a l'air dans la bonne moyenne. Ses frères sont des travailleurs migrants (comme 200 millions de chinois). Sa seule motivation : il s'ennuie au village et n'a pas trop envie de se faire exploiter. Plutôt qu'un héros politique victime du régime, on a plutôt affaire à un criminel, même pas au grand cœur. Ce genre de personnage n'est pas nouveau dans la Chine des réformes. Dès le début des années 1980 la saga des frères Xiong avait fait couler beaucoup d'encre et excité l'imagination des foules.

L'héroïne de la troisième histoire est une femme. Elle a des problèmes personnels. Son amant est marié et a, semble-t-il, beaucoup de mal à quitter sa femme. Elle s'occupe de l'accueil dans le sauna/bordel d'une petite ville sinistre. Un jour, elle est brutalisée par la femme de son amant et deux acolytes. Elle finit par tuer un client dans des circonstances tout à fait particulières. Deux clients se présentent dont l'un déjà vu dans une scène précédente. C'est un petit fonctionnaire local qui a organisé le racket des véhicules qui traversent sa juridiction. Un conducteur de bus exige un reçu et se fait passer à tabac par des sbires. C'est ce même responsable qui, dans la scène de meurtre, veut coucher avec l'héroïne. Elle refuse à plusieurs reprises et il la frappe avec une liasse de billets. A bout, elle prend le couteau que lui avait laissé son amant et tue le client. Elle se métamorphose alors en « femme vengeresse », personnage typique des films de cape et d'épée. Expertes en arts martiaux, ces femmes réparent les torts au nom d'une éthique de la dignité et de la justice. On la laisse errante dans la campagne environnante, rouge de sang et on la retrouvera à la fin du film, inexplicablement libre. Ici, tout Chinois reconnaîtra deux phénomènes bien connus. D'abord celui des péages arbitraires. Les administrations locales qui n'ont pas de source de revenus sur place profitent du passage d'une route dans leur juridiction. D'après leur logique, puisqu'ils ne peuvent tirer partie d'un chantier de construction situé dans une autre zone ou d'une quelconque activité économique, il est normal que les camions ou les bus qui se rendent dans ce chantier paient une redevance. Après tout, on utilise leur route. Notons néanmoins que le phénomène a très largement reculé. Après avoir toléré ces agissements dans les années 1980 et au débit des années 1990, les autorités se sont efforcées de les combattre. L'autre phénomène est celui des  « maîtresses ». Les hommes d'affaire, notamment ceux installés dans le sud de la Chine, développent souvent des relations adultérines sur place. L'héroïne est-elle une de ces « deuxième épouses » (ernai) ?

La quatrième histoire se réfère à l'affaire Foxconn, à l'épidémie de suicide qui a frappé cette entreprise taiwanaise à la production particulièrement emblématique puisque c'est elle qui fabrique les ipad, iphone, etc. Pour certains, ces suicides sont clairement la conséquence de la surexploitation dont sont victimes les travailleurs migrants chinois. Pour d'autres, et pour les autorités elles-mêmes, les motivations sont d'ordre essentiellement personnel ; Foxconn étant connue pour traiter plutôt bien ses employés. Contre toute attente, le film donne raison aux seconds. Le héros est tenu pour responsable de l'accident du travail d'un de ses amis. Le patron décide qu'il devra travailler à la place du blessé, celui-ci recevant son salaire à titre de compensation. Le héros se défile et grâce à un autre ami, trouve un travail dans un bordel de luxe. Là il rencontre une jeune prostituée dont il tombe amoureux. Finalement, leur amour se révèle impossible : elle a un enfant dont elle s'occupe et doit continuer à gagner de l'argent pour lui. Il abandonne son travail et s'engage chez Foxconn. Après le travail, il reçoit un coup de fil de sa mère qui lui réclame de l'argent. Par la suite, deux jeunes le saisissent brutalement et l'amènent devant l'ami blessé qu'il a laissé tomber. Celui-ci prend un barre de fer. Chacun s'attend à un acte de violence -on commence à s'habituer- mais finalement, il renonce. Humiliation suprême d'être ainsi méprisé, remords d'avoir trahi son ami, désespoir de se faire traiter aussi durement par sa mère, chagrin d'amour insupportable ? Quoi qu'il en soit, le héros rentre dans sa chambrée et se jette par la fenêtre.

Il est remarquable de constater que cette séquence est la seule qui comporte des scènes amusantes, notamment celles qui se passent dans le bordel... Le portrait de ces nouveaux riches -il n'y en a pas de vieux en Chine- businessmen/bureaucrates/golden boys- qui constituent aujourd'hui la classe dirigeante chinoise, est hilarant. Sans doute par dérision, un de ces messieurs est incarné par Jia Zhangke lui-même. Il fume les mêmes cigares que dans la vraie vie. Dans ce bordel, on vit ses fantasmes sexuels jusqu'à la caricature. Jeunes filles courtes vêtues habillées en gardes rouges et marchant au pas, infirmières rappelant les goûts sexuels du présent Mao, préposées aux trains spéciaux pour cadres dirigeants. Bref, des fantasmes très Révolution culturelle. Façon amusante de rappeler d'où vient cette classe dominante, même si c'est maintenant à une génération de distance.

Lost in A Touch of sin

N'oublions pas que A touch of sin est une œuvre de fiction. Les personnages ont donc une épaisseur sans comparaison avec celle que suggèrent les analyses des tenants du film « anti-régime ». La dimension artistique est une donnée de base. Toutefois, même en limitant le propos à la dimension politique, il est intéressant de mettre en lumière ses nombreuses ambiguïtés. Certes, on retrouve dans le film de nombreux  « scandales » impliquant la bureaucratie locale. Taxes illégales, privatisation au profit des cadres, argent-roi dans les mains des nouveaux riches, faits divers impliquant des fonctionnaires. Certes, l'exploitation capitaliste semble sortir largement blanchie de tout çà, en tout cas en première apparence. La première querelle concerne la façon dont on devrait répartir les profits de la mine mais à aucun moment les conditions de travail des travailleurs migrants ne sont évoqués. Dans les autres parties, la vie des prostituées est montrée mais sans insister outre mesure. Quant à l'exploitation de la classe ouvrière dans les grands centres industriels, elle est quasiment absente. Une scène montre même un patron taïwanais plutôt sympathique qui vient accueillir le nouvel ouvrier (le héros). Ce serait donc bien le système politique le coupable. Les mauvais langues pourraient alors accuser Jia Zhangke de caresser dans le sens du poil le public et surtout les professionnels occidentaux (disons même américains) du cinéma4. L'accent mis sur des trajectoires individuelles peut être interprété dans le même sens. Le cinéphile occidental ne peut se contenter d'une dénonciation politique, il lui faut une aventure personnelle et ses méandres existentiels. On touche ici au reproche qui a été fait au cinéaste à propos de ses films précédents, de faire du cinéma pour les intellectuels étrangers. Fort heureusement, les mauvaises langues n'ont jamais complètement raison. D'abord parce qu'en Chine, il est accusé du pêché inverse, d'avoir trahi en acceptant une certaine forme de collaboration avec les autorités afin d'être vu sur les écrans. Il s'en défend dans l'interview en chinois précédemment citée. Il est bien passé devant une commission de censeurs mais ceux-ci n'ont donné que des conseils de retouches (jianyi xiugai). Ils n'ont pas « exigé des retouches » (bixu xiugai). Il leur a expliqué son point de vue et il n'a rien coupé. Pour lui, la seule exigence est d'ordre artistique.

Pourtant bien que Jia Zhangke fasse du capitalisme une entité discrète, il est omniprésent, mais en filigrane. Le fonctionnement de la mine est bien capitaliste avec des ouvriers migrants exploités. Les dirigeants de l'entreprise sont des capitalistes. Ce sont certes des autochtones bien placés, mais n'est-ce pas toujours le cas ? C'est du capitalisme basé sur des rapports politiques -les boulots durs aux migrants, les bons boulots aux locaux- mais c'est du capitalisme. Dans quelques dizaines d'années, seuls les historiens se souviendront que la classe dirigeante fût d'origine bureaucratique, de la même façon que l'on a oublié que les grandes fortunes françaises ont eu souvent pour point de départ des accointances suivies avec le personnel politique. Dans les autres parties du film aussi le capitalisme occupe l'arrière scène. Tout tourne autour de la migration. Or, qui exploite tous ces migrants ? Ce sont bien les entreprises chinoises et étrangères. Sans elles, pas d'appât du gain, pas de maman qui réclame de l'argent, pas de prostituée inaccessible à la romance, pas d'accident du travail, pas d'humiliation par l'argent. Dans le bordel de la quatrième partie les millionnaires de Hong Kong se mêlent aux autochtones. Depuis Le loup de Wall Street, on sait que les nouveaux riches des pays démocratiques ne se comportent pas autrement. Qui peut assurer qu'un capitalisme sans bureaucrates rouges serait plus humain ?

Ce qui est tout aussi frappant dans ce film, c'est le coup de projecteur porté sur les méfaits de la petite bureaucratie. La grande, elle, est absente de la critique. Rappelons que le gouvernement central se plaint constamment de la difficulté qu'il rencontre à appliquer ses politiques à cause d'une bureaucratie locale corrompue, incompétente et avide. C'est de notoriété publique. Rappelons aussi que, dans la population, beaucoup de critiques visent les « bureaucrates » sans remettre en cause le système politique lui-même. Lorsque Jia Zhangke insiste sur les excès de pouvoir de la bureaucratie, il cite le premier ministre Li Keqiang qui a fait de cette question un de ses chevaux de bataille. Quelles sont les forces qui représentent le régime ? La bureaucratie d'en haut ou celle d'en bas ? Il reste que même si la bureaucratie locale est dénoncée, on ne voit pas toujours le lien de celle-ci avec les événements. Lorsque le cinéaste explique la  « rupture » qui déclenche la violence, il parle d'un brusque sentiment de perte de dignité à cause d'humiliations répétées. Si l'explication est valable pour la première et troisième histoire, pour les autres, elle est bien courte. Sauf à considérer que le jeune ouvrier se suicide parce qu'il est humilié par sa mère ou que le bandit de la deuxième histoire est humilié par le manque d'excitation de la vie à la campagne. Et, dans ce cas, ce serait plutôt le capitalisme le responsable indirect... On a l'impression globale que le facteur déclencheur est personnel et que le lien avec le régime est finalement assez ténu.

Enfin, on ne peut qu'être frappé par la façon dont est présentée l'identité sociale des quatre personnages. On peut les voir comme des icônes dénonçant les conséquences de l'individualisation forcenée que subit la Chine. Certains critiques expliquent que L'Etat aurait « laissé tomber » la société sans pour autant lui permettre de créer ses propres institutions -la société civile. Les individus seraient donc perdus dans une société inhumaine. Dans le film, rien de tel. Ils sont insérés dans un tissu social, ils ne sont pas marginalisés, ils ne sont pas exclus. C'est eux qui se marginalisent, qui s'excluent en rompant avec les conventions. Ils ont des amis, des amants, des parents mais ils ne comptent pas. Leur attitude est très différente des « foyers-clous » (dingzihu), ces familles ou ces individus qui refusent d'être expulsés mais qui tentent au contraire de populariser leur lutte, qui la verbalisent. Ici, il y a repli muet sur soi. Ce sont, sauf peut-être l'héroïne, des personnages « existentialistes » qui sont comme étrangers au monde. Mais il n'empêche, le monde, lui, continue de fonctionner. Les gens font des compromis, transigent. Pas eux. Du coup, leur geste n'exprime aucune signification sociale.

On peut donc conclure que le film ne donne pas un « tableau lucide » de la Chine, puisqu'il parle de situations limites. Certes, des situations réelles sont bien mises en scène, des phénomènes réels sont évoqués. Les villes comme les campagnes chinoises sont laides. C'est un immense chantier dont ne sortent généralement que des quartiers tristes voire glauques. La campagne n'est guère plus esthétique et en plus on s'y ennuie. Néanmoins la centralité de la violence affaiblit la volonté de « peindre toute la Chine dans une seule peinture. En Chine, dans la vie quotidienne, on s'étripe infiniment moins qu'en Inde ou en Afrique du sud. On y est souvent aussi généralement moins mal traité quand on appartient aux basses classes. Le film « évoque » donc la Chine de manière juste, à condition de voir au-delà des situations limites et donc de dépasser le « tableau » soi-disant « lucide » d'un pays à la dérive.

L'ambiguïté comme pratique nécessaire

A touch of sin est un film de compromis. Il répond, comme les précédents films de Jia Zhangke, aux exigences d'un certain canon, destiné à séduire le public cinéphile occidental. Il est même peut-être encore plus en accord que les précédents avec la vision « catastrophiste » qui, à côté de la vision inverse, la vision pro-chinoise, domine l'opinion publique internationale. En même temps, A touch of sin est, pour une fois, un film tout à fait regardable par le Chinois moyen. C'est un film d'action, une sorte de polar. Si, effectivement, le prochain film de Jia Zhangke est un film d'arts martiaux, la boucle sera bouclée. Comme Zhang Yimou, il sera passé du cinéma quasi underground au cinéma populaire.

Faut-il voir dans cette évolution l'effet d'une trajectoire individuelle, d'une simple success-story ? J'y verrais plutôt la conséquence du positionnement politique des élites intellectuelles. Comme les chercheurs ou les activistes, le cinéaste chinois doit, pour être efficace, ne pas rompre avec, disons, l'appareil politique. On peut même dire que cet appareil couvrant -ce qui ne veut pas dire contrôlant- l'ensemble du social, tout le monde, y compris la plupart de ses censeurs, en fait partie. La distinction que l'on faisait autrefois entre « le système » (tizhinei) et le « hors système » (tizhiwai) tend à se brouiller. La quasi totalité des intellectuels chinois remettent en cause le régime tout en s'y installant, font la différence entre un personnel politique central jugé compétent et une bureaucratie locale pourrie. Ils soutiennent et conseillent ceux qui, tout en haut, voudrait démocratiser la société sans chambouler le pays. Jia Zhangke n'échappe pas à la règle. Il n'a jamais été un dissident. Ses premiers films se tournaient sans autorisation centrale mais il avait besoin, au minimum, de la tolérance des autorités locales. Rien d'étonnant à ce qu'il ait beaucoup tourné dans sa province d'origine. A l'inverse, il n'est pas devenu un cinéaste officiel, un traître mais quelqu'un qui entretient des relations avec des fonctionnaires des milieux culturels parce que sans cela point de salut. Ces fonctionnaires, comme d'ailleurs les responsables des grands medias, ne doivent pas être dépeints sous l'aspect de cadres conservateurs et ignares. La distance entre l'intellectuel, chouchou des medias et pourfendeur du « pouvoir », et le fonctionnaire chargé de la censure n'est pas toujours très grande. Ces derniers sont de plus en plus souvent issus des mêmes écoles et il n'est pas rare de voir le second protéger le premier. Certes, après avoir reçu l'imprimatur, A touch of sin n'a pas été vu au cinéma et on a conseillé aux journaux de ne plus en parler. Mais quiconque, en Chine, veut voir le film (ou les précédentes œuvres de Jia Zhangke) pourra le faire sous la forme d'un DVD ou en streaming. On sait aussi que le fait que Jia Zhangke ait reçu de multiples prix n'est pas sans prix pour les autorités. Il est devenu une « valeur nationale », au même titre qu'un futur prix Nobel ou un futur champion olympique. Tout ne lui est pas permis bien sûr mais il représente une certaine puissance dont chacun doit tenir compte. Il pourra aussi être mieux défendu par ses supporteurs. Lui-même ne peut rompre ce lien avec l'appareil. Sa notoriété tient à ses talents bien sûr mais aussi au fait qu'il est un Chinois qui parle de la Chine, deuxième et bientôt première puissance économique. C'est le destin des intellectuels d'être lié à cette identité chinoise, de participer au « système », de négocier des marges de manœuvre. Rompre avec ce destin, entrer en dissidence, c'est, comme pour les héros de A touch of sin, devenir marginal.

1 On peut d'ailleurs s'étonner de la témérité des critiques et des journalistes. D'où leur vient cette intimité avec la Chine qui pourrait les légitimer à faire le rapprochement avec le film ? Tout le monde peut avoir l'avis qu'il veut même après deux semaines en Chine, mais de là à affirmer que le film en donne un  « tableau lucide »......

2 v.youku/v_show/id_XNJE4NzESMjMy.htlm.

3 http://sinosphere.blogs.nytimes.com/2013/10/18/q-a-jia-zhangke-on-his-new-film-a-touch-of-sin/?_php=true&_type=blogs&_r=0

4 On le dit oscarisable.

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