Outrances et indécence de M. Mélenchon

Oui, les ordonnances bouleversent l'ordonnancement juridique du droit du travail, oui c'est un changement dans ce que nous entendions par "République laïque, démocratique et sociale", oui c'est une régression, mais ce n'est pas une raison pour dire n'importe quoi.

Me voilà donc rangé parmi les "porte-plumes, porte-voix, sicaires et spadassins" du régime pour avoir contesté la formule de Mélenchon "le coup d'Etat social", par quelqu'un qui n'est pas d'ordinaire spécialiste de l'outrance, Denis Collin, philosophe dont j'apprécie les travaux et dont je ne cesse de recommander son Comprendre Machiavel.

Et je dois dire que je ne suis pas du tout convaincu par son argumentation: Oui les ordonnances bouleversent l'ordonnancement juridique du droit du travail, oui c'est un changement dans ce que nous entendions par "République laïque, démocratique et sociale", oui c'est une régression, mais trois remarques:

1) Est-ce pour autant un coup d'Etat? Non, un coup d'Etat est une prise de pouvoir par la force. La subversion de l'ordre existant, un changement radical dans les valeurs de la société imposé de force. Hitler a-t-il pris le pouvoir par un coup d'Etat? Non, il l'a pris par les urnes, par le jeu des alliances parlementaires, avec le soutien "de la rue" chère à Mélenchon, et a fait son nid dans la constitution de Weimar qui est restée en vigueur jusqu'au 8 mai 1945. Les "ordonnances de l'époque" étaient la loi d'habilitation de quatre ans sur les pleins pouvoirs, que Hitler a tout simplement fait renouveler de 4 ans en 4 ans. Pétain a-t-il fait un coup d'Etat? Non, il a pris le pouvoir par la voie parlementaire donnant ici une légalité au régime de Vichy, et grâce aux voix des socialistes qui ont fourni les troupes de la Collaboration, tandis que le leader de la gauche de la gauche, le Mélenchon de l'époque, Marceau Pivert, partait pour le Mexique où il resta jusqu'en 1945: Pas commode pour organiser les manifestations de rue qui ont renversé le nazisme!  Quant aux vrais socialistes qui ont rejoint Londres, on a vite fait de les compter. 

2) Etait-ce illégitime? Oui, manifestement, dans le cas de Vichy et de Gaulle n'a pas tardé à dénoncer l'illégitimité du régime, car la tradition républicaine a une valeur en droit. Dès avant le vote du 10 juillet, et nonobstant sa forme légale, le régime était illégitime comme l'a dénoncé de Gaulle: "Une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes et de mauvais généraux se ruait à l’usurpation en même temps qu’à la servitude. Un vieillard de quatre-vingt-quatre ans, triste enveloppe d’une gloire passée, était hissé sur le pavois de la défaite pour endosser la capitulation et tromper le peuple stupéfait. Le lendemain naissait la France Libre

Mais dans le cas du nazisme? Les bulletins de la SOPADE, organisation du Parti socialiste allemand en exil, dont Ian Kershaw a dépouillé les archives, montrent une adhésion croissante des Allemands au nazisme. Entre opportunisme et franche adhésion, les Allemands soutinrent le régime et jusqu'à la fin. Le nazisme n'a pas été un accident de l'histoire, il s'est inscrit dans  l'histoire allemande, qui va de Fichte aux idéologues volkistes. Le nazisme est venu habilement s'installer dans les pantoufles que le volkisme lui avait préparées, ce qu'a montré Mosse dans son étude sur les origines intellectuelles du III° Reich. Avec le nazisme, nos normes du bien et du mal se sont inversées. Dès lors que le mal est devenu le bien, on pourra parler d'illégitimité au regard d'une tradition allemande issue de l'Aufklarung, mais à court terme le nazisme est apparu comme légitime. Aussi,  point de grandes manifestations de rue: il a manqué un Mélenchon à l'Allemagne! 

3) Une politique qui bouleverse de fond en comble un système social est-elle nécessairement le fruit d'un coup d'Etat? Quand madame Taubira a parlé de "changement de civilisation" a fait passer sa loi sur le "mariage pour tous" en n'ayant que mépris pour le peuple qui la refusait en de - bien réelles celles-ci - manifestations de rue contre lesquelles elle a déchainé la violence d'Etat, nous avions bien là un coup d'état tel que vous le définissez: " Au sens strict du terme, c’est bien une opération séditieuse, une subversion de l’ordre républicain, organisée en usant de toutes les ficelles que permet la constitution bonapartiste de la Ve République, avec une chambre aux ordres.(...) Ce qui est touché, en effet, c’est la définition même de la république dans ce pays : « laïque, démocratique et sociale ». L'instauration du pourtoussisme a bien été une opération séditieuse pour détruire les dernières lignes de résistance de la société contre l'invasion du tout marché: la famille, objet de haine de tout bon gauchiste. Pierre Bergé, dont votre Mélenchon a déclaré  "qu'il avait contribué au patrimoine moral de l'insoumission", a vendu la mèche en déclarant qu'on vendait bien son travail et qu'on pouvait donc bien vendre son ventre.

On pourrait également parler de Mai 68, mouvement auquel, sots que nous étions, avons participé. Nous en avons aujourd'hui les clés: il s'agissait de renverser de Gaulle en dressant contre lui la jeunesse (je ne parle pas du mouvement ouvrier de 1968 qui n'a eu avec le "mouvement étudiant" qu'un rapport conjoncturel), répétition réussie de la stratégie américaine des révolutions de couleur.

Mélenchon est-il bien qualifié pour défendre la république laïque, démocratique et sociale quand il soutient le communautarisme et apporte son soutien à la manif en faveur des pseudos "antifas" qui ont brûlé la "keufmobile" (je cite) avec le projet explicite d'en faire du "poulet rôti", par la truchement sa député Danielle Obono? Vous vous en êtes désolidarisé, mais pas Mélenchon.

Les outrances langagières de M. Mélenchon, son mépris de classe envers les électeurs du Front national, son sectarisme pathologique qui s'oppose à tout front uni qui serait susceptible, lui, de mobiliser de grandes manifestions de rue, n'en font pas un leader légitime pour défendre la république laïque, démocratique et sociale, et pas non plus pour mobiliser la rue si l'on en juge à la faible mobilisation de sa manifestation.

 

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