GJ : La Révolution en marche ?

Inconcevable il y a quelques mois, la France est aux prises avec un mouvement social sans précédent depuis deux longs mois. Mouvement inédit dans ses formes, son organisation, son maillage territorial, il déstabilise le « vieux monde » dans toutes ses composantes. Tentative de bilan d’étape à l’orée de 2019.

Les déclarations de la Présidence le 10 décembre et l'imbroglio qui s'en est suivi (vraie fausse augmentation du Smic, suspension puis annulation de la taxe carbone), les vœux agressifs ("foule haineuse") adressés à la Nation confirment une crise politique majeure. Un agenda présidentiel vide en janvier à cette heure, des démissions parmi le premier cercle présidentiel, des ministres qui doutent ouvertement (mais en restant anonymes quand même !) de la pertinence du grand débat. Tout cela sans évoquer la queue de comète Benalla qui peut encore faire de sacrés dégâts. En tout tat de cause, la figure présidentielle cristallise les haines. A-t-on jamais vu un président en exercice insulté avec une telle virulence de Paris au Puy, presque assiégé dans sa résidence de Brégançon ou encore à proximité de la demeure de son épouse au Touquet. Car le problème n’est pas seulement celui d ‘une politique inique au service des puissants. Non, ce qui est en cause c’est aussi la personne, l’individu Macron. Président mal élu, sur le rejet de l’extrême droite et porté à bout de bras par l’ensemble des médias, l’homme s’est cru investi d’une mission divine, jupitérienne. Confondant l’onction divine et celle du suffrage, mal entouré, il a accompagné l’injustice sociale de sa politique de mots blessants, de mépris, d’une arrogance ostentatoire si criante qu’elle lui tient désormais lieu d’identité.  Au candidat en carton pâte où le creux des formules et le sourire derrière des yeux bleus si transparents qu’ils en devenaient opaques tenaient lieu de personnalité, a succédé le Président suffisant, hautain. Le candidat Macron était un formidable produit d’appel publicitaire : Jeune, prétendument moderne et dynamique et pseudo intello, il avait de quoi séduire la ménagère et le bobo germanopratin. Quant à l’entrepreneur, figure tutélaire de notre beau siècle, il touchait là sa consécration. Enfin les patrons pouvaient mettre à la tête du pays quelqu'un qui, bien plus que les comprendre, leur ressemblait au point d’utiliser leur langage. Sa personnalité publique s’est construite après l’élection, à coup de phrases assassines. La métamorphose opéra d’autant plus vite et efficacement que le candidat ne s’était forgé aucune image, tout semblait glisser sur lui. Sans aspérité, presque sans âme, l’homme du « en même temps » semblait tout comprendre, promettre le tout et son contraire… mais qui était-il  donc ce génie ? 18 mois, il aura fallu 18 mois d’une politique sans résultats autres que catastrophiques pour que des pans entiers de la société décillent.   Durant l’intervalle,  tandis que l’illégitimité d’une politique menée tambour battant ébahissait les commentateurs, les Français découvraient une personnalité cassante, cynique et méprisante. Après un an et demi pour bien le cerner, les Français, et singulièrement les victimes de déclassement social ont parfaitement compris. Le candidat de la finance, celui qui selon Hollande n’avait pas de visage ou d’adresse, apparaît aujourd’hui en pleine lumière.

            La carence du gouvernement est un autre fait marquant. L'image renvoyée est terrible : un gouvernement autoritaire et faible à la fois. Avec un "grand débat" mort-né, accompagné de mesures cosmétiques et paradoxalement coûteuses financées par la dette pour toute feuille de route, on s’apprête clairement à traverser la tempête avec un frêle esquif. Plus inquiétante sans doute est son incapacité manifeste à analyser la situation, à entendre les revendications, à proposer une sortie honorable. De réponse politique il n’y a pas.  8 semaines après, les autorités semblent toujours ne pas avoir pris la mesure de ce qui se passe. Un gouvernement qui estime par la voix de B. Le Maire qu’il faut « accentuer les réformes » ou par celle de B. Grivaux qu’il faut des « réformes plus radicales ». Sans oublier un décret scélérat signé un 30 décembre qui impose aux privés d’emplois des conditions humiliantes s’ils veulent continuer à toucher leurs droits (obligation de prendre un emploi moins bien rémunéré, et ce même si c’est à plus d’une heure de route du domicile). A cela il convient d’ajouter que ces ministres ou députés de la majorité n’ont aucune autre existence que celle que veut bien leur octroyer le monarque. Ne représentant qu’eux mêmes, (élus par 20 % du corps électoral lors d’élections législatives largement démonétisées et sans aucune expérience politique) les 300 et quelques députés de la majorité ne disposent ni de cohérence idéologique ni d’une assise sociale véritable. Quant aux ministres, c’est parmi les démissionnaires, Hulot ou Collomb qu’il faut chercher les quelques relais audibles d’un gouvernement prisonnier de sa tour d’ivoire. Ces gens là ne comptent pas pour la population. Le seul qui peut, ou semblerait pouvoir, c’est le roi. Les autres ne sont qu’un ramassis de courtisans plus ou moins nuisibles et de toutes façons parasitaires. Leur vacuité n’a d’égale que leur propension à peupler les plateaux télé. Leur langue tourne à vide, dans l’indifférence générale. La V° république poussée à sa logique ultime accouche donc d’un système institutionnel de type bonapartiste où le seul fusible disponible dans la pyramide se trouve à son sommet. La V° est un régime puéril, utile pour des pays au premier stade de leur démocratisation. Il est incohérent et obsolète dans la France du XXI° siècle. Les gardiens du temple n’en sont d’ailleurs que plus agressifs, tant leurs prébendes en tous genres dépendent de son maintien.  La « start-up nation » réduite à jacter « l’ordre républicain » au rythme des CRS cognant leur matraque sur le crâne des « séditieux ».

 

            Un difficile maintien de l'ordre, dont le signe le plus visible est l'augmentation de 150 euros (et versement d'une prime de 300 euros) aux fonctionnaires de police décidée en urgence en toute fin d'année...au point de heurter jusqu'aux très paisibles confédérations syndicales des fonctionnaires. C'est que le bras armé apparaît de plus en plus comme un dernier rempart. Bras armé qui au demeurant donne des signes de faiblesse évident : comment laisser un engin de chantier défoncer la porte d'un ministère ? Surréaliste. Mais au vu de sa décomposition, le pouvoir politique n’a d’autre choix que d’encenser, de louanger sans détours l’action exemplaire des forces de l’ordre. Tout incendie à Beauvau le conduirait immédiatement à mettre la clé sous la porte. Tous les dérapages, bavures sont immédiatement couverts d’un voile pudique déposé par l’appareil médiatique. Presse, télé, radios savamment concentrées par une poignée de milliardaires, peut toute honte bue, justifier l’inqualifiable, tant les intérêts en jeu sont colossaux. Truculente également cette question sur le mouvement gilet jaune : Est-il manipulé par l’extrême droite ? Quand l’on sait qu’un policier sur deux vote pour l’extrême droite c’est délicieux. Oui l’extrême droite est massivement présente messieurs dames mais pas du côté que vous souhaiteriez nous faire croire. C’est pourquoi il faut urgemment faire des « gardiens de la paix » des mercenaires robocop, les gargariser de compliments, leur sortir le tapis rouge tant la peur est grande que le sol ne se dérobe. Répéter à l’envi, jusqu’à plus soif, que des hordes barbares venues pour tuer envahissent les villes, autorisant ainsi les pires comportements.

            L'autre muraille qu'est le clergé médiatique s'effondre misérablement. Les médias mainstream aux mains des milliardaires qui n'en sont plus à une manipulation grossière près (l'épisode de la pancarte effacée, ou les « effets loupe »  sur des groupes ultraminoritaires pour tenter de disqualifier le tout)) perdent en crédibilité chaque jour. Inutile ici de rappeler les dizaines d’éditos injurieux quotidiens : L'épisode marseillais de Tapie ouvrant soit disant les portes de « la  Provence » aux GJ n'étant qu'un symptôme avancée de la dégénérescence de la caste médiatique. L’effet produit est lourd de conséquences même s’il est pour l’heure difficile de les relever exhaustivement. Toujours est-il que pour la première fois de façon aussi nette depuis 68 lorsque l’ORTF était étroitement contrôlé, les médias de masse sont identifiés par les contestataires comme un ennemi objectif. En témoigne les encerclements de journaux (Ouest France, l’Est républicain), les manifs en bas de BFM, l’Express ou France télévisions, les agressions contre les journalistes de terrain. Mais au lieu de s’interroger sur son travail, le monde journalistique préfère se cabrer, s’ériger en rempart de vertu et de professionnalisme là où il devrait se questionner sur le fossé immense qui sépare le pigiste qui se prend des flashball et des coups de manifestants et l’éditorialiste qui rajoute de l’huile sur le feu en permanence. Que se passe-t-il vraiment dans les salles de rédaction ? Comment le demi smicard qui se pèle dans les manifs et qui filme les flammes pour se réchauffer reçoit-il les boniments d’un JM Apathie ou d’un C. Barbier ? Laissons cela à la corporation. Mais vu de l’extérieur c’est une toute autre pièce qui se joue. La rupture entre les Français et les médias dominants est totale. On s’informe par réseaux sociaux, ma connaissance FB est plus digne de confiance que le journaliste, mon réseau twitter plus réactif que ces grosses machines… Quand ces machines nous livraient une analyse passe encore, mais pour énoncer des contrevérités sur des images filmées bien mieux par des amateurs quel intérêt ? Nous n’aurons ici aucune nostalgie du bon vieux temps (légendaire) où l’information était de qualité, ni aucune crainte face au potentiel accroissement de fake news tant les médias mainstream les propagent ou à l’inverse dissimulent les véritables informations. Non, car ce qui importe ici est que les autorités politiques perdent leur relais essentiel avec la population. Et ce phénomène est autrement plus sensible quand au pouvoir justement, on a un mouvement et des élus si peu en contact avec les régions, une assise politique aussi étroite, un contact avec les « vrais gens » aussi ténu. Singulier également de remarquer combien les maires, voire les préfets ( !) sont bien mieux informés de l’état réel de l’opinion et avouer, d’aucuns leur soutien au mouvement (quelques maires) et d’aucuns leur immense inquiétude sur le fossé entre la population et ses représentants (les préfets). Or, la voie de transmission, le canal TNT ou les ondes hertziennes, est coupé. Le message ne passe plus. Vous me direz : encore faudrait-il qu’il y en eût un. Les médias parlent aux médias, je répète les médias parlent aux médias.

            Le mouvement social insurrectionnel se porte lui à merveille. Hier il s’est relancé magnifiquement à Paris comme en Province. Ni les fêtes, ni les annonces, ni la violence à son égard n’auront eu raison de lui. La tentative de pourrissement est un échec absolu, tout comme la répression policière sur laquelle il faut revenir : Nous connaissons la plus violente répression depuis les grèves insurrectionnelles de 1947. Plus de 5000 arrestations, plus de 2500 GAV, des centaines de comparutions immédiates, des centaines d’éborgnés estropiés, un décès imputable aux forces de l’ordre. Usages systématiques de munitions létales (grenades et flashball en tirs tendus) des dizaines de tabassages filmés sur des personnes âgées, des femmes, des mineurs. Des humiliations collectives infligées également. Des sondages en rafale qui amplifient le phénomène. Non seulement les GJ sont encore après 8 semaines de conflit très largement soutenus, non seulement le gouvernement et le Président sont rejetés par plus des ¾ des sondés après 18 mois de pouvoir, mais au-delà les « qualitatifs » sont pires pour nos dirigeants. Environ 80% veulent le référendum d’initiative citoyenne, la proportionnelle (autrement dit des changements institutionnels majeurs) mais ils sont dans la même proportion favorables à la réinstauration de l’ISF et à l’augmentation du SMIC…  De plus, le mouvement fait des petits au-delà des frontières, en Europe en Afrique, en Asie… Autrement dit, le mouvement fluo n’est pas une parenthèse, c’est le début d’un épisode de nature révolutionnaire.

            De nature révolutionnaire…mais sans révolution. C'est-à-dire sans renversement. Que manque-t-il alors pour que tout l’édifice ne vacille ? A cette question ne me vient qu’une seule réponse. Le manque de courage des confédérations syndicales, perdues dans des querelles picrocholines et des considérations d’arrière boutique. D’ici quelques années, quand ces mois de contestation seront analysés par d’éminents spécialistes qui auront le recul nécessaire, la question centrale de l’absence quasi complète des syndicats dans un mouvement social d’une telle ampleur éclipsera toutes les autres questions. Pourquoi cette absence alors que depuis qu’ils sont légaux, ils ont toujours accompagné, relayé si ce n’est initié l’ensemble des mouvements de cette nature. Adhérent et militant d’une organisation, j’ai eu avec nombre de camarades ces discussions. La majorité des militants actifs ont tôt fait de ranger leur réticence initiale au placard, mais dès qu’on arrive aux responsables, la frilosité est de mise. On analyse, on se dit que quand même l’occasion est grande, que oui, nous avons des revendications à faire valoir, mais bon attention, le dialogue avec les GJ c’est compliqué, que d’autres syndicats ne veulent pas en entendre parler. Je pense qu’après des décennies de disette où aucune lutte d’ampleur n’a gagné, les centrales ont intégré la défaite et craignent de gagner. J’appelle ça le « complexe du communiste » au sens du PCF, qui a génétiquement muté en appareil à perdre tout en se félicitant de maintenir son influence dans un pré carré toujours plus rabougri. Concrètement, on a peur de gagner et donc quand « on y va » (à la grève par exemple) ce n’est pas complètement, pas pleinement…et surtout pas longtemps. Bien sûr les syndicats qui n’en sont pas occupent une place plus importante et les plus contestataires, d’errements stratégiques en retournements de vestes, ont laissé des plumes…mais quoi ? Faut-il se résigner à laisser s’écouler l’histoire sans nous ? Faut-il faire la démonstration de l’inutilité de l’outil syndical ? Appeler les travailleurs dans l’action continue, par des manifs ou des rassemblements le soir par exemple si l’on a peur de la grève, aurait au moins le mérite de montrer dans quel camp sont les différentes organisations. Mais une chose est sûre, la balle est dans le camp des syndicats. Face à un mouvement qui ne s’essouffle aucunement et dont les revendications sont de plus en plus sociales et les aspirations démocratiques et un pouvoir tenté par la fibre autoritaire et sans aucune vision ni projet, l’attentisme n’est plus tenable…à moins d’être au service du système.

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